avril 2010


L’art de l’indicible

publié par Abdelkader MANA dans LE MATIN, 14.11.2008 14h45


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Mélange Hanbal

Des œuvres d’art peuvent se faufiler à notre insu au milieu des objets utilitaires, jusqu’au jour où le regard exercé de l’expert vient les tirer de l’anonymat auquel ils étaient initialement destinés, pour nous révéler leur dignité .
Et c’est ce que nous propose Frédéric Damgaard, en publiant en ce mois de novembre 2008 un très beau livre sur l’art des femmes berbères au Maroc.
Il faut, en effet, avoir le regard exercé par une longue fréquentation des formes et des couleurs pour dénicher chez la femme berbère le tapis-tableau qui renvoie à l’art contemporain. Comme jadis il avait découvert des talents d’artiste chez des autodidactes d’Essaouira et de sa région, le désormais célèbre critique d’art Danois, nous propose maintenant sa collection de tissage rural comme autant d’œuvres d’art… Après Omar Khayam qui disait dans un célèbre quatrain :

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« Allège le pas,

car le visage de la terre

est recouvert des yeux

des biens aimés disparus »

Tapis Médiouna

On a envie de dire désormais à quiconque foule un tapis : « Faites attention ! Vous êtes peut-être en train de fouler une œuvre d’art ! »
En effet, au-delà de l’origine ethnographique de tel ou tel tapis ou tissage, ce qui frappe dans la collection du désormais célèbre critique d’art Danois, c’est d’abord la puissance d’expression des formes et des couleurs, qui séduit d’emblée le regard. On tombe immédiatement sous le charme magique de ces objets d’art, comme on reconnaît sans médiation la beauté d’un poème ou d’une partition musicale. Formes florales, anthropomorphiques, sinusoïdales ou géométriques, saupoudrées d’or, de rouge et de noir. Damgaard choisit volontairement de mettre en relief des détails pour souligner davantage la parenté explicite qui existe entre cet art des femmes rurales et l’art contemporain au Maroc et ailleurs.

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Tapis-Tableau

Tapis-tableaux qui se prêtent à une double lecture horizontale et verticale où parfois même le « défaut » de fabrication ou l’usure du temps contribuent à ce caractère insolite et indicible de l’art rural, qui se caractérise par la gourmandise de ses formes et sa transgression de la sacro-sainte règle de symétrie de l’art citadin. Chaque niveau est différent du suivant et le même motif n’est jamais reproduit sous la même forme et la même couleur : variation sur la même note musicale. Et toujours cette harmonie mystérieuse qui anime la structure d’ensemble malgré les contrastes apparents et l’interpénétration de l’horizontal d’avec le vertical.

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Tapis-tableau

Des couleurs chaudes comme l’amour et la tendresse féminine. Comme les noces d’été et les fêtes saisonnières. Comme les rêves au lendemain d’une nuit nuptiale. Et toujours ce bonheur de rêvasser sur ces surfaces chatoyantes comme au bord de l’eau et au voisinage du feu. Comme une traversée de champs dorés parsemés de marguerites et de coquelicots. On a l’impression de surprendre non pas une tisseuse mais une rêveuse qui tisse par ses fils d’or et de soie, son paradis imaginaire, son jardin secret. La fraîcheur de son regard à la levée des aubes resplendissantes et son éblouissement par les couleurs du crépuscule.

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Tableau-Tapis Mohamed Sanoussi

Énigmatique plaisir dont seul l’artiste a le secret. Qui oserait piétiner de telles œuvres, que pourtant la tisseuse destinait à un usage purement utilitaire, et à qui le regard expert de Damgaard donne une dignité d’œuvre d’art. Comme dans une rêverie créatrice, la tisseuse passe d’une forme à l’autre, d’une couleur à l’autre, pour nous offrir en fin de parcours un tapis–tableau que ne renierait pas l’artiste d’avant-garde le plus contemporain qui soit. Musique silencieuse, émerveillement, moment de grâce. En somme une invitation à la rêverie visuelle, où rien n’est définitivement délimité à l’avance, où les formes en suspens semblent suggérer une continuité vers l’infini au-delà du cadre limité du tapis- tableau. Un espace de prière et pour la prière. Un art sacré donc. Mais aussi un art festif : jaune d’or, mauve pâle… Mais dans l’ensemble on ne sait pas de quelle poésie, de quel mystère, de quelle beauté tout cela est le signe…

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On se dit : comment est-ce possible qu’avec un nombre si limité de signes, de symboles et de couleurs, on en soit arrivé à ce langage de l’infini ? Chaque tapis – tableau est si différent de l’autre. Et chaque tapis–tableau transcende d’une manière si surprenante les déterminismes ethniques de son origine pour atteindre une expression esthétique universelle. Beauté intrinsèque. Esthétisme qui opère magiquement et immédiatement sur le regard. On est là aux origines de l’art contemporain marocain : mémoire tatouée, transfiguration des saisons printanières d’un pays berbère aux luminosités solaires. Voici donc l’hommage de l’homme venu du grand Nord à l’art des femmes berbères du grand Sud marocain. Le point commun entre la plupart des tapis présentés dans l’ouvrage est d’appartenir soit à des transhumants, soit à des nomades : Béni Mguild, Béni Waraïn, la région de Boujaâd, les Rehamna, les Oulad Bou Sbaâ, les Chiadma et Sidi Mokhtar qui fournit la khaïma aux Regraga pour leur pérégrinations printanières.

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Tapis Alaham

De là à déceler dans ces tapis berbères une influence saharienne, voire africaine, il n’y a qu’un pas que l’auteur franchit allègrement y compris à juste titre pour des montagnards sédentaires tel les Glawa dont le col de Telouat était connu pour être un lieu de passage obligé entre l’Univers saharien et africain au sud et l’univers méditerranéen au nord.

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Transhumans Bni Jellidassen-Bni Waraïn

C’est principalement les deux courants culturellement marquants du monde berbère proprement dit. En effet, certains tapis présentés dans l’ouvrage évoquent ces masques africains sous forme de croix superposées, des totems ou des scènes de chasse telles qu’on peut encore les voir aujourd’hui dans la grotte d’Agdez au Sahara, du temps où celui-ci était verdoyant et attirait pachydermes, autruches et chasseurs africains qu’on voit reproduits par des peintures rupestres.

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Tapis Médiouna

C’est que le Sahara a été non pas un obstacle mais plutôt un lieu de brassage et de métissage, entre les sédentaires Masmouda, les nomades Sanhaja, et le Soudan (le pays des Noirs), bien avant l’arrivée des moulattamoune (ces porteurs de lithâm (voile), ces arabes maâqil Hassan, qui furent le fer de lance des Almoravides, et qui partirent à la conquête de l’Andalousie musulmane depuis les ribât, ces couvents–forteresses du bord du fleuve Sénégal..

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Par delà les formes et les couleurs communes l’ouvrage présente toutes les techniques du tissage au Maroc, depuis le tapis en laine du Moyen Atlas, en passant par le « Boucharouette » de la région de Boujaâd, le tissage broché Glawa, le tapis noué Aït Seghrouchen, jusqu’au couvertures hanbel Zemmour. Et cela concerne des objets de la vie quotidienne aussi variés que le tapis de selle,le sac, le sacoche, le coussin, la tente des nomades et des transhumants. Cela concerne le vestimentaire au féminin: telle la handira (cap de femme), la tadarrat (le voile de cérémonie), tel le tissu brodé d’Ighrem ou de Tata. Mais le vestimentaire se conjugue aussi au masculin : en commençant par la djellabah et la tunique de laine que portaient jadis les moines guerriers, en passant par de très beaux capuchons et bonnets de bergers de haute montagne.

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Tapis Bni waraïn

Des vêtements en laine épaisse pour affronter les rigueurs de l’hiver qui caractérisent aussi bien les cimes enneigées de Bou Iblân chez les Béni Waraïn du nord-est que ceux des Glawa au sud-ouest. Là haut, il fait en effet très froid, de sorte que dès la tonte des moutons, les tisseuses berbères confectionnent d’épais tapis de laine pour isoler du sol, que des vêtements chauds pour protéger du vent glacial et sec qui balaie les cimes granitiques et dénudées.

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Tapis Bni waraïne

On fait alors des provisions de navets pour des couscous bien gras.
Les berbères sont connus pour trois choses, me disait mon père : le port du burnous, la consommation du couscous, et les crânes rasés. D’où la nécessité de les couvrir de capuchons et de bonnets surtout quand il neige et quand il pleut. Mais que ces bonnets et ces capuchons soient hauts en couleurs ! Tel en a décidé la bergère à destination de son berger ! Un mode de vêtir qui n’appartient nullement au Musée de l’histoire, et dont la fonctionnalité est loin d’être simplement folklorique.

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Village Bni waraïne

Et quand en ces hautes cimes de l’Atlas les tisseuses homériques d’Iswal en pays Glawa se préparent aux rigueurs de l’hiver en fredonnant de frais refrains tout en maniant l’antique quenouille – les chants des tisseuses accompagnent tout le processus du tissage – on obtient alors des objets esthétiques plutôt qu’utilitaires.

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Africultures, par Frédéric DamgaardArticle ajouté le 2010-04-27 , consulté 1 fois

07.12.2009

Le pinceau et le tambour


« Le pinceau, je le tiens d’une main ferme, tandis que ma tête s’envole » Mohamed Tabal

Issu des Ganga berbères par son père, Tabal fut, dans sa jeunesse, initié au culte des Gnaoua citadins. L’imaginaire des Ganga, fils du soleil et des saisons, s’associe chez lui à celui des Gnaoua, fils de la lune et de la nuit. Il porte en lui le pouvoir de l’androgyne qui crée l’harmonie entre les devises musicales, les puissances surnaturelles et les couleurs de l’arc-en-ciel. Sa fécondité créatrice lui vient de cette dualité intérieure


Tabal n’a pas appris l’art du guenbri, contrairement aux Gnaoua de la ville. Le seul instrument qu’il ait vraiment maîtrisé, c’est le tambour, t’bal, dont il porte symboliquement le nom pour l’avoir hérité de son père : Tabal, qui signifie tambourinaire. M’birika, la grand-mère de Tabal, était venue du Soudan dans les sillages des caravanes qui reliaient Tombouctou à Essaouira en transitant par le pays Hahî. Elle devint la servante du caïd des Ida ou Guilloul : elle lavait la laine et la soie, tissait les tapis, tressait les nattes de palmiers nains et de plumes d’autruches, nourrissait les abeilles, trayait les vaches et les chèvres. D’une union avec le caïd devait naître Salem, le père de Tabal. C’était l’époque de l’anarchie et de l’ignorance.

Mohamed Tabal

« La tribu où mon père vit le jour, raconte Tabal, vivait dans la terreur du caïd, brutal avec les gens de sa maison, sans pitié pour ses ennemis : si, au cours d’une expédition punitive, il lui arrivait de faire des prisonniers, il n’hésitait pas à les emmurer vivants. Un jour que le caïd était occupé à coudre des sacs en toile de jute remplis de fruits d’argan, la grosse aiguille dont il se servait lui entra dans l’œil et il en mourut. Allah avait voulu le punir de ses méfaits. L’héritage aurait dû passer à ses fils, en premier lieu à l’aîné, mon père, mais il n’en fut pas ainsi. Tous les biens du caïd passèrent au fils d’une seconde épouse, qui ne laissa à mon père pas même une place pour dormir.

Pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa mère, mon père dû travailler comme métayer jusqu’à la mort de sa mère. Après l’avoir enterrée, il quitta définitivement le pays Hahî pour s’établir chez les Chiadma, réputés pour leur hospitalité, ainsi que le dit el-Mejdoub : « N’emporte pas de provisions si tu vas au pays Chiadma. »


C’est au pays des Chiadma que Salem fit la connaissance d’un autre noir du nom de Boujamaâ. Pour gagner leur pain, ils eurent l’idée de revenir aux traditions de leurs ancêtres, en choisissant d’exercer le métier de musiciens ambulants. Ils firent si bien, que tous les paysans des hameaux qu’ils visitèrent s’imaginaient qu’ils avaient de tout temps vécu de ce métier. En vérité, c’était le métier qui les avait choisi. Être musiciens ganga, c’était leur destin. Les Ganga font partie du paysage tout comme les amandiers et les arganiers. On leur sacrifie un bouc noir pour qu’ils interviennent contre les esprits mauvais qui habitent les hommes. Si, en revenant d’une source, une bergère pose par mégarde les pieds à l’endroit où se trouve un trésor, elle risque d’être frappée à l’instant même par un djinn. Pour la guérir, on appellera les Ganga qui feront une ronde assourdissante, jusqu’à ce que le mauvais génie quitte l’écorce charnelle où il a élu domicile. La possession est guérissable, la folie ne l’est pas.


« Un jour, c’est Boujamaâ qui frappait le tambour et mon père maniait les crotales ; le lendemain, ils échangeaient leurs instruments : à mon père le tambour, à Boujamaâ les crotales. »

Ils savaient jouer de ces instruments sans l’avoir jamais appris, ils avaient la musique dans le sang. Ils menèrent cette existence jusqu’au jour où Boujamaâ décida de s’installer à Casablanca. Alors Salem continua seul ses errances.


L’été, les Ganga se retrouvaient pour offrir un sacrifice à un vieil arganier sacré à côté duquel s’élève un Karkour, amas de pierres sacrées.On y immolait des boucs comme on fait à la zaouia de Lalla Mimouna. Les femmes stériles apportaient des offrandes, toujours généreuses. Les Ganga leur donnaient une datte et un fil de laine blanc qu’elles devaient mettre dans leur ceinture. Allah leur accorderait sa baraka.
« Un jour après leur rassemblement, les Ganga sont venus chez nous, au village. Une femme leur présenta un enfant si chétif qu’il ne pouvait même pas marcher et elle le mit sous leur protection. Ils prirent l’enfant et l’appelèrent désormais M’barek ou Faraj. Ils lui passèrent une boucle d’oreille : ainsi il devenait symboliquement leur fils. Quant aux parents naturels, ils sacrifièrent un coq. Les génies des Ganga sont présents au moment du sacrifice. C’est pourquoi le repas qu’ils prennent juste après est toujours préparé sans sel. »


A quelques kilomètres au nord d’Essaouira, se trouve le village de Chicht, réputé pour la qualité de la menthe qui y pousse. Là se dresse un sanctuaire dédié à Sidi Abderrahman Cheddad où les Gnaoua se rendent chaque année, au moment des récoltes. Jadis venaient aussi en pèlerinage les esclaves pour y procéder aux rites nocturnes sous la coupole du saint. Le lendemain, les servantes noires se rendaient dans un champ au centre duquel se trouvait un figuier de grande taille. A l’ombre de cet arbre, elles déposaient un énorme plat rempli de semoule et de blé tendre mélangés au petit lait, au benjoin, à l’eau de rose et au clou de girofle, que l’on désignait sous le nom de daghnou.


Au cours de son initiation, Tabal apprend la langue des Gnaoua, qui disposent d’un code secret pour communiquer entre eux. Il est séduit par la musicalité de ses mots et par leur mystère. Ils semblent vouloir dire plus qu’ils ne signifient, comme s’il s’agissait d’une langue surnaturelle, et se marient merveilleusement avec la poésie de la nuit et les soupirs de l’océan. Ces mots, à la fois mystérieux et enchanteurs, ne sont plus que de pâles souvenirs du temps de l’esclavage, quand il avait fallu les inventer pour se libérer de la servitude par le langage.

Tabal raconte volontiers comment il a manifesté, dès l’enfance, son goût pour la peinture :
« J’entrai à l’école élémentaire sur le tard, alors que j’étais déjà assez âgé. Quand ce fut l’heure du cours de dessin, l’instituteur nous dit :
– Prenez votre craie et votre ardoise, et faites-moi un dessin à votre guise.
J’ai pris mon ardoise et j’ai choisi de dessiner un instituteur entrant dans la classe, son cartable à la main ; j’y suis très bien arrivé. Dès qu’il a vu mon dessin, le maître l’a montré à toute la classe, me donnant en exemple à mes camarades qui pourtant étaient tous entrés à l’école avant moi. »


Au moment des grandes vacances, quand l’école publique fermait ses portes, Tabal choisit de fréquenter l’école coranique, comme il avait décidé d’aller à l’école publique. Il apprit ainsi le Coran au milieu des enfants du village de Hanchane. Il avait l’esprit vif et une excellente mémoire.
« A peine notre maître, le fqih avait-il écrit un verset sur le tableau que je l’apprenais. Quand je suis arrivé à mi-chemin des soixante sourates, j’ai décoré et peint ma planche coranique et j’ai apporté au fqih du sucre, du thé et un peu d’argent. »


Il y avait dans sa classe une fille qui s’appelait Souad et qui était son amie. Lorsque la mère de Souad mourut, son père l’emmena en voyage. Après son départ, Tabal ressentit un énorme vide et lui dédia un poème, une qasida de Zajal :

Les jours de Souad, fille d’Abdessalam,
Furent des jours heureux.
Si tu lui demandais une feuille,
Elle te donnait un cahier,
Elle te donnait un sourire savoureux,
Mais la mort a ravi sa mère,
Et Souad nous a quitté,
Pour aller voyager.

En dehors du dessin, Tabal avait aussi à cette époque, un don prononcé pour le Zajal, la poésie bédouine chantée. Il cite volontiers ce quatrain du Mejdoub :

On croit
Que je suis une simple peau
Couverte de noir,
Mais je suis comme le livre
Qui contient le trésor de la connaissance.


Vagabond mystique et poète, el- Mejdoub vécu au XVIe siècle dans le Gharb. Ses pouvoirs magiques ainsi que ses quatrains, souvent caustiques, le rendirent célèbre. Pour Tabal, le peuple noir est le peuple élu car c’est en Afrique que, d’après lui, résiderait l’origine des civilisations. Il s’identifie donc volontiers à ce noir errant qu’il peint comme un mendiant, muni de sa canne, laissant derrière lui les futilités des hommes


Lorsqu’en plein hiver la mort emporta Salem, Tabal resta seul avec sa mère. Il prit le petit âne de son père et son grand tambour et s’en alla cheminer par les mêmes sentiers et les mêmes collines. Les arbres et les pierres le reconnaissaient. Les enfants aussi. De retour chez lui, entre deux tournées, il prit une planche et commença à peindre le visage de son père pour en conserver la mémoire. Dans son esprit, la peinture donne aux morts une nouvelle vie


Après le décès du père, la conscience endeuillée et submergée par l’idée de la mort, Tabal se mit à remplir ses toiles de squelettes et d’ossements. Mais les squelettes sont « vivants », car « les morts ne sont jamais tout à fait morts, leur ombre continue de rôder parmi les vivants, tout comme les esprits hantent les corps. ». Le squelette – danseur « parcouru » par des créatures vivantes illustre le lien indissociable entre le monde des vivants et celui des morts


« J’ai représenté mon père à la saison des liali, quand le froid pénètre les cœurs. J’ai voulu le montrer sur son âne le long des chemins, j’ai peint son endurance à la fatigue et la manière dont il savait amuser les enfants de ces hameaux éloignés de tout et qui ne connaissaient ni le spectacle des fêtes foraines ni les lumières des cinémas. Ce tableau exprime mes sentiments envers mon père comme envers le métier qu’il m’a légué. Son père lui avait laissé sa bête de somme en lui disant :
– Prends la pour travailler et si tu n’acceptes pas de faire ce métier, vends-la.
Après avoir beaucoup réfléchi, Tabal ne vendit pas l’âne et s’en servit pour travailler. Il alla dans les hameaux des environs en suivant les traces de son père, qui avait coutume de lui dire :
– Si tu suis ton chemin, il finira toujours par te mener quelque part.
C’était un métier noble, un legs du père. Mais le produit des quêtes suffisait à peine à ses besoins. Sa première tournée le mena au hameau des Hamouls, où les habitants, après l’avoir très bien accueilli, lui demandèrent :

– Connais-tu le vieil homme qui venait chez nous ?

C’était effectivement son père. Ils lui dirent alors :

– C’était un brave homme, sois comme lui et tu ne manqueras de rien.


Quand l’été arriva, ils lui offrirent du blé et du maïs, tout ce dont ils vivaient eux-mêmes. De là, il partit à sidi Rbiaâ, puis au hameau des Aït Saïd, de la tribu des Meskala. Pendant son errance, parfois difficile et dangereuse, il lui arriva de se réveiller et de découvrir un scorpion à ses côtés. Un jour de grande chaleur, alors qu’il visitait un hameau sur la route qui relie le souk de Had Draâ à celui de Meskala, il s’endormit sous un vieil arganier. Brusquement, il fut réveillé par les cris des habitants du hameau qui, armés de pioches et de pierres, attaquaient un sanglier. Malgré cela, il se rendormit en plein jour, comme si de rien n’était.
Parfois, lorsqu’il faisait très chaud, des serpents s’entremêlaient aux pattes de l’âne. Dans n’importe quel endroit désert où il décidait de dormir, il savait qu’il y aurait des serpents et des scorpions.


« Je confiais mon destin à Dieu ; je me disais que ma vie était entre Ses mains et qu’Il me protégerait. »
Le samedi, il travaillait dans les environs de Had Draâ pour se rapprocher du souk qui a lieu le lendemain. Il allait aussi à Sidi Ali Maâchou, dont les descendants guérissent la rage. Les chorfa du marabout l’accueillaient bien. Ils lui donnaient à boire et à manger. Il dormait à la belle étoile à côté du sanctuaire et le matin, dés l’ouverture du marché, il entrait dans le souk pour travailler. Il faisait ses tournées pendant l’été, quand il n’y avait ni vent, ni pluie.


Tabal avait dix-sept ans lorsqu’il se souvint de l’offre de Boujamaâ, l’ami de son père qui lui avait dit un jour :
– Il faut que tu viennes me voir à Casablanca ; là bas j’aurais du travail pour toi.
Boujamaâ s’était installé à Casablanca afin de se perfectionner auprès des Gnaoua citadins. Il avait beaucoup appris dans cette ville. Le père de Tabal, lui, était resté fidèle au répertoire rural et se contentait de faire ses tournées, muni de son tambour, dans la région de Hanchane.
Une voisine de son village accompagna Tabal à Casablanca.
« Nous prîmes le car d’Aït M’zal à Ounagha. A notre arrivée à Casablanca, un taxi nous conduisit au bidonville où habitait Boujamaâ, qui tirait ses ressources des veillées nocturnes et des quêtes dans les rues. Il avait trois filles et cinq garçons. Comme il avait une jambe cassée à la suite d’un accident de la circulation, ses fils accomplissaient à sa place les tournées pour récolter l’aumône, subvenant ainsi aux besoins de la famille. Avec mon arrivée, il y avait une bouche de plus à nourrir. Le jour de mon arrivée à Casablanca fatigué du long voyage que je venais de faire, aussitôt couché, je me suis endormi. J’ai rêvé cette nuit-là qu’une main velue me serrait violemment la gorge. Après quelques temps, une nuit que je dormais à côté d’Aziz, un des fils de Boujamaâ, nous avons fait curieusement l’un et l’autre un rêve identique : un colosse portant un capuchon sur la tête avançait vers nous à grande vitesse, tout en retroussant ses manches et en nous menaçant de ses canines puissantes. Effrayés, nous nous sommes réveillés d’un seul coup. J’ai demandé à Aziz :

– Qui est-ce ?
– C’est peut-être Boughatate, l’ogre qui étouffe les gens endormis, a-t-il répondu.
Mais Boughatate ne se comporte jamais de cette manière, il se pose lourdement sur le dormeur pour l’étouffer. J’avais fait le même rêve qu’Aziz, comme si nous avions eu un seul et même cerveau !


La femme qui m’accompagnait dit à Boujamaâ :
– Tu as promis du travail à ce garçon, et maintenant le voici !
– C’est vrai, répondit-il, j’ai partagé avec son père le sel des jours et les fêtes des nuits, mais la volonté d’Allah et cet accident en ont décidé autrement. Il restera tout de même parmi nous jusqu’à ce que je sois de nouveau sur pied. »

Tabal décida d’accompagner les fils de Boujamaâ au cours de leurs quêtes dans les quartiers élégants de la ville. Ils parcouraient les rues et ceux qui aimaient leur musique sortaient de leurs villas pour les photographier ou les accueillir dans leurs maisons et à leurs fêtes.


« Une nuit, je dormis à l’intérieur d’un marabout avec un copain qui m’avait demandé de lui tenir compagnie. Pendant mon sommeil, je rêvai que j’étais en train de peindre des jardins. Je compris par ce rêve que de la peinture me viendrait beaucoup de bien. »
Le jour de l’Âchoura, Tabal mit quatre tableaux dans un couffin, prit ses crotales et partit visiter le « saint » protecteur d’Essaouira, Sidi Mogdoul, à la recherche d’un lieu où exposer ses tableaux. A Bab Doukkala, où venait de le déposer le car, encore engourdi par le voyage, il interrogea une jeune fille qui lui répondit qu’il y avait plusieurs lieux d’exposition dans la ville et lui expliqua le chemin à prendre. Il suivit ses indications et c’est ainsi qu’il arriva à la galerie de Frederic Damgaard. Tabal doutait encore de son talent mais se souvenait des encouragements de son ancien instituteur. Il sortit de son couffin les quatre tableaux et les montra au galeriste. Connaisseur d’art, le Danois fut ébloui par cette soudaine irruption de l’art nègre dans la ville. Dés lors, Tabal le tambourinaire délaissa le tambour pour prendre définitivement le pinceau : un peintre était né.


De son errance gnaoui, Tabal est revenu la tête pleine d’images. C’est parce qu’il a su observer que son art est si convaincant. Il peint ce qu’il a vécu à la suite de son père, au cours de ses pérégrinations : les épines qui écorchent les pieds, la forêt verte et les montagnes ocres, la fatigue et le petit gain, le manque de sommeil, la solitude des chemins.
« Je peins une étoile étrange et colorée qui ravit le regard comme le guenbri appelle les esprits de l’au-delà par sa mélodie et ses rythmes, tout en évoquant un passé déjà lointain. »


Tabal est un peintre de la mémoire : la sienne propre et celle de la diaspora noire. Ses tableaux sont habités par les esprits possesseurs, ceux de ses ancêtres, ceux de l’esclavage. Les danses rituelles des anciens Africains les animent. Le guenbri des Gnaoua accompagne les mouvements et les couleurs de ses toiles.
« Le pinceau, je le tiens d’une main ferme, tandis que ma tête s’envole »
Quand Tabal est possédé par Mimouna, il se met à peindre. Il s’accorde un rôle de transporteur de la baraka qu’il transmet à celui qui acquiert son tableau : la peinture c’est du barouk, une énergie bénéfique aux dons thérapeutiques. L’un des moments favorables au jaillissement des images à peindre se situe, pour Tabal, juste avant l’endormissement ou encore à la sortie du sommeil. Dans ces phases de transition, il voit défiler des motifs minuscules et richement colorés qu’il compare aux tapis berbères ou aux poteries de Safi . Mais lorsqu’il veut les reproduire, c’est toujours l’Afrique profonde et ancienne qui surgit de son pinceau, comme à son insu, en images évocatrices de la vie des Africains de jadis. Il est le témoin de scènes de chasse dans la forêt tropicale avec ses fauves, ses fleuves et ses fleurs


« La peinture est comme un rêve, et le rêve est source d’inspiration pour la peinture. Quand je commence à dormir, à peine ai-je fermé les yeux que déjà je vois tournoyer des images qui me seront source de création. Je vois alors des jnoun, des poissons, des chameaux, des lapins sortant d’un ravin, des crocodiles traversant la rivière du Soudan. »
Tabal ne peint jamais sur le vif, mais toujours de mémoire : son premier tableau naît de ses souvenirs d’enfance. Sans ces souvenirs, il ne pourrait pas créer.
« Je porte constamment sur moi un petit carnet, que j’appelle ma mémoire du jour. Sur ce carnet, on voit les esquisses des personnages du souk : le porteur d’eau, le boucher, les paysans autour d’un plat de couscous, un brasero, un visage d’homme-lion, d’homme-crocodile ou d’homme-oiseau. »
Les fleurs violacées et lumineuses qui ont frappé son regard au bord de la rivière ne manqueront pas de l’inspirer, plus tard, quand il se mettra à peindre. Au début, Tabal cachait son carnet de dessins, parce que sa mère considérait la peinture comme un art maudit. Elle croyait son fils possédé par les mauvais génies et alla jusqu’à brûler dix de ses tableaux, persuadée que la peinture l’empêchait de faire ses tournées. Elle craignait aussi que la peinture ne le rendît fou. Tabal se souvient des paroles de sa mère :
– Tu restes toute la journée penché sur ta table et toute la nuit ta bougie reste allumée…
S’il exprime par sa peinture une imagerie africaine traditionnelle, avec ses crocodiles, ses singes, ses autruches et ses masques rituels, cela est dû non pas à une volonté consciente, mais à sa sensibilité de Noir. L’Afrique en tant qu’horizon de sentiments et d’art parle en lui, sorte de médium possédé par la culture de ses ancêtres déportés. Les esprits qui l’habitent sont ceux des anciens rois d’Afrique et des puissants fauves de la savane. L’exil en terre d’Islam n’a pas altéré en lui les racines africaines.


Pour Tabal, sans le hal, cette transe habitée par les esprits de l’au-delà, il n’y a pas d’élan créateur. Lorsqu’il est possédé par les génies de la peinture et par leur enthousiasme, ses tableaux deviennent une rivière en crue.
« Quand du haut de la montagne, j’assiste au débordement de la rivière et je vois tout ce qu’elle charrie, les arbres déracinés, les cadavres d’animaux, l’agneau les pattes en l’air, la tête du chameau disparaissant sous les eaux, j’éprouve le besoin de retenir tout cela en le fixant sur la toile. »
Pour comprendre les rapports qu’il entretient avec la transe et les couleurs, il faut se souvenir que pour les Gnaoua, les couleurs ne sont pas seulement cet enchantement de lumière dont se pare la nature pour nous éblouir, mais qu’elles sont d’abord les couleurs des génies invoqués au cours des nuits rituelles. Elles sont en correspondance symbolique avec les encens et les devises musicales des esprits surnaturels par qui leurs adeptes en état de transe sont possédés.

En marchant dans la campagne, Tabal est parfois envahi par des visions où lui apparaissent les nuits rituelles des Gnaoua, qu’il transfigure ensuite sur ses toiles. Dans le cercle des espaces et des regards, la transe survient au déclin du jour et tout le long de la nuit des possédés. La danse y est une pensée du corps, animée par cette musique de corsaires et de caravaniers au seuil des mers et des déserts.


Trame du désir autant que mémoire, la poésie de la transe ne se contente pas d’évoquer les morts : elle régénère les vivants et elle dévoile ce que l’animisme porte en lui de lyrisme. La mémoire des hommes hante les pierres. Les pierres sans mémoire ne sont pas « habitées ». Avec le rythme du tambour, cette voix des dieux africains et la plainte sourde du guenbri, Tabal reçoit la bénédiction de ses ancêtres et la visite de leurs esprits. Le rythme des percussions s’harmonise merveilleusement avec ses sculptures.

« Je sculpte comme je frappe le tambour. »

C’est en ces termes qu’il décrit sa découverte de la sculpture :

« Je suis monté sur mon âne et je m’en suis allé jusqu’à une forêt où se trouve un oued, qui est profond en hiver et sec en été. Là, parmi les galets, je cherchais des pierres rugueuses semblables à celles du bord de mer. Je les cherchais toujours comme si j’étais un archéologue. Je prenais une et j’essayais de découvrir son histoire. Mais je n’ai pas trouvé de pierres taillées ni de trace d’histoire. J’ai décidé alors de créer moi-même les vestiges qui n’étaient pas dans le lit desséché de la rivière et j’ai réalisé les rêves de la rivière avec mes mains. »
Dans la belle propriété où habite maintenant Tabal, sur les hauteurs de Hanchane, parmi de magnifiques oliviers, on n’entend que le chant des coqs et celui des oiseaux. La lumière et la sérénité des lieux ne sont certainement pas étrangères à la créativité du peintre. La culture des Gnaoua reste la base essentielle, la source d’où Tabal puise sa sève vitale. Ses fantaisies sont aussi inspirées par sa créativité de poète et ses toiles sont parfois des poèmes peints.

Abdelkader MANA

le voyage continue avec Ab. MANA sur Rivages d’Essaouira


Abd-el-Krim le mystérieux

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Mohamed – Si Mohand dans le Rif- Ben Abd-el-krim El Khattabi était né en 1882.

De ses années d’enfance et de jeunesse, on sait sans plus qu’il les passa dans la maison d’Ajdir, à l’ombre de son père. Le grand tournant pour lui fut, à n’en pas douter, le séjour  effectué à Fès. Après trois ans d’étude dans la mosquée Qaraxiyine, il était devenu en 1915, le na’ib du qadi qudat du Presidio espagnol de Melilla. Quand il quitta Melilla à la fin de la 1ère guerre mondiale, pour n’y jamais retourner, et rentra chez lui, à Ajdir, il était déjà un protonationaliste marocain.

Mohamed Ben Abd el-Krim venait chaque année fêter la fin du Ramadan et profiter de son congé pour épauler son père. Un officier turc, émissaire clandestin, vint voir Abd el-Krim à Ajdir, en novembre 1914. Le visiteur voulait savoir si l’on pouvait, au Maroc même, espérer un appui pour une action contre la France, à partir des régions que l’Espagne, dans sa zone, n’occupait pas encore. Il lui fut répondu qu’avec l’aide matérielle fournie par la Turquie de Mustafa  Ata Turk , il serait très facile de soulever le Rif.

Sous le titre « Abd el Krim, le mystérieux », le correspondant du Bulletin de l’Afrique française à Madrid, écrit le 5 septembre 1921 : « Le personnage devient de plus en plus énigmatique et on a bien du mal à comprendre comment le commandement de Melilla ne se préoccupe pas plus de le surveiller ou de s’en faire un auxiliaire. Des faits très caractéristiques permettent de se rendre compte qu’on ne se trouve pas en face d’un fanatique vulgaire, préoccupé surtout de rapines faciles, aidé de son frère (qui étudia durant trois ans, à Madrid, pour préparer son entrée à l’Ecole des Ingénieurs de Mines), il donne l’impression de s’efforcer de donner aux hordes rifaines une organisation inusité dans ces régions. Il tient à donner à ses adversaires l’impression qu’il est  au courant des usages de la guerre entre pays civilisés : les prisonniers sont bien traités et ont toute la liberté pour donner des nouvelles à leurs familles. Lorsqu’il rend le cadavre du colonel Morales, avant de faire déposer son cercueil sur la petite plage de Sidi Idris, il le fait envelopper d’un drapeau espagnol et ordonne de saluer la dépouille mortelle du malheureux chef de la police indigène par des salves et les marins de la canonnière espagnole le voient s’incliner dans un dernier salut à celui qui fut son ami avant de devenir son adversaire. C’est à Abd-el-Krim et grâce à l’escorte qu’il envoya à Mont Arruit, que le général Navarro doit d’être encore vivant.»

C’est le 27 février 1920 que le Cadi Abd el – Krim avait « franchi le Rubicon » comme l’annonce en quelques mots un télégramme de Nokour[1] : « Si Mohand el Khattabi et son oncle Abdessalam avaient quitté Ajdir et faisaient route vers la « Harka », mot qui désignait les formations de Marocains en armes. Autrement dit Si Mohand et son oncle étaient montés au front[2]. Désormais le Cadi Abd el-krim commandait au front. « Plutôt la mort, répétait Abd el-krim, que de se rendre aux espanols ».

Ces derniers envisageaient de relier Melilla à la baie d’Al Huceima par voie de terre[3]. Pour leur barrer la route, fin janvier 1921, quelques centaines de combattants Beni Ouariyaghel vinrent s’établir sur la hauteur du Jebel El Qama. Ils faisaient face aux nouvelles positions  espagnoles, dont Anoual, la principale et la plus proche. C’est au Jbel El Qama , de février à mai 1921, que s’affermit le pouvoir de Mohamed Ben Abd el krim sur les tribus du Rif. Il imposa, tant chez les siens les Beni Ouariyaghel, que chez les Temsamane, une justice sociale qu’il exerça lui-même selon le « Chraa », loi de l’Islam.

Dans le numéro du Liberal du 23 septembre 1921, on peut lire :

« On ne s’expliquera pas en Europe comment une armée de 24 000 hommes avec son artillerie, ses aéroplanes et ses mitrailleuses ait pu être maltraitée par une horde de montagnards. Ceux qui comparent avec une légèreté inconcevable, pour nous consoler, l’évènement de Melilla à d’autres qui se déroulèrent dans la zone française, nous couvrent de ridicule. Précisément, en ce moment, a eu lieu un fait qui contraste rudement avec ce que les Espagnols déplorent  : l’inauguration du chemin de fer de Taza à Fès qui traverse une vaste région peuplée par les tribus les plus guerrières de tout le Maroc. »

Ajdir est aujourd’hui la résidence d’Abd-el-Krim, l’organisateur du soulèvement de juillet dernier. Que se passe-t’il exactement entre Abd-el-krim et le général Silvestre ?

Le général, beau sabreur, n’avait que du mépris pour ses adversaires et on peut supposer que des prétentions à une autonomie plus ou moins étendue du Rif central, ne devait pas trouver auprès de lui un accueil très favorable. Abd-el-krim l’apprit à ses dépends, on a même raconté que le général le malmena rudement. Le cadet fut rappelé précipitamment à Madrid et revint à la maison paternelle d’Ajdir.

C’est peut-être à ce moment là que germa, dans l’esprit d’Abd-el-krim, l’idée de s’opposer à la marche en avant du Général Silvestre d’abord, pour se venger des mauvais traitements qu’il avait reçu et aussi pour essayer de conquérir par la force ce qu’on lui avait refusé : l’indépendances des Bén Ouaryaghel et la libre disposition des richesses du sous sol, dont les Allemands lui avaient appris à apprécier la valeur.

Si les Espagnols veulent rechercher quelles sont les origines du soulèvement qui débuta par la défaite de  Dhar Ouberran et eu son couronnement un mois plus tard, à Anoual, à Nador, à Selouane, à Mont Arruit, ils devront se donner la peine de remonter à une dizaine d’années, alors qu’ils marquaient le pas sur les rives du Kert et que les frères Manesmann, plus heureux prospectaient la région d’Al Huceima sous la protection du père d’Abd-el-krim.

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Mémoires d’Abde el-krim[1], recueillies par Roger – Mathieu, sur le « Abda » qui le menait en exil :

« Mon père mourut à Ajdir. Son corps repose actuellement dans le sanctuaire de Sidi Mohamed Ben Ali…Les espagnols venaient d’occuper Dhar Ouberran, en pays Tamsamane, point stratégique et politique de toute première importance. Je me proposais sur le champ, de leur disputer cette position. La partie était risquée. Je disposais à cette heure, de 300 guerriers. Je revins me mettre à leur tête. Et malgré ma pauvreté en munitions, je déclenchais la contre attaque. Après un combat des plus durs, ma troupe réoccupa Dhar Ouberran.

Dans cette première grande bataille, les Espagnols avaient perdu 400 hommes dont 2 capitaines et 4 lieutenants. Quant au butin, il fut précieux pour nous : une batterie de 65 de montagne, des fusils Mauser tout neufs, environ 60 000 cartouches, des obus, des médicaments et des vivres de campagne ! Et vraiment tout cela n’était rien encore en comparaison de l’effet moral de cette victoire. Notre succès était si imprévu, si peu vraisemblable, que les Espagnols ne s’étaient même pas fortifiés à Dhar Ouberran. Et notre action avait été si rapidement menée que les troupes Rifaines ne comptaient pas plus de huit ou neuf morts, alors qu’ils en déploraient eux quatre cents. Encouragées par la victoire, nos troupes, maintenant voulaient attaquer. Et si bien, que de leur propre initiative, elles dessinaient déjà une offensive en direction d’Anoual et de Sidi Driss.

L’effet avait été considérable. Tandis que la population située dans la zone en retrait des troupes espagnoles, ayant vu la débandade de celle – ci s’apprêtait à la rébellion, toutes les autres fractions du pays Tamsaman se joignaient spontanément à nous. A cette heure commençait à se constituer le bloc rifain. Ne voulant pas succomber à l’erreur qui avait été funeste à nos ennemis, nous fortifions les positions conquises dont la ligne passe par Sidi Driss et devant Anoual et Tizi Azza.

Les Espagnols avaient massé à Igherriben, au Sud d’Anoual, une colonne extrêmement forte qui constituait en quelque sorte les avant postes de l’armée Sylvestre, dont le quartier général était à Anoual. J’étais informé que le ravitaillement des troupes espagnoles était défectueux, que peut – être même il ne s’opérait déjà plus, et que celles -ci n’avaient que pour quatre jours de vivres. Je savais aussi à quelle inquiétude elle était en proie, s’attendant d’une minute à l’autre, à voir  se soulever contre elle la population du pays qu’elle occupait. Pour accroître leur angoisse et rendre leu situation plus critique, je décide de couper leur communication avec Tizi Azza, leur base de ravitaillement. Et brusquement j’occupe la côte entre Anoual et Igherriben.

Effrayé des conséquences de cette manœuvre, le général Sylvestre ordonne immédiatement d’engager une opération désespérée, à gros effectifs. Il met en ligne environ 10 000 hommes, avec cavalerie et artillerie. Je ne dispose, moi, que de 1000 guerriers, mais, en seconde ligne, j’ai maintenant des réserves et l’appoint de tout le pays.

La bataille d’Anoual  va durer du 21 au 26 juillet 1921, menée par le seul courage et le bon sens. La bataille est acharnée. Chaque jour le général Sylvestre attaque, et de jour en jour avec plus de violence. Mais nos guerriers se sont fortifiés. Et ils ont un avantage capital : ils n’offrent pas de prises à l’ennemi, tandis que les Espagnols qui manoeuvrent en formations massives, éprouvent de lourdes pertes. Et tous les jours nous réalisons un riche butin.

Le 25 juillet 1921, manquant de tout, nos ennemis doivent évacuer Igherriben qu’ils avaient réussi à réoccuper un instant. La reprise de cette position nous procure des stocks imports d’armes et de munitions. Nous faisons là nos premiers prisonniers dans cette affaire, dix ou quinze, et nous ramenons des canons.

Chacun des combats livrés au cours de ces journées est cruel pour les Espagnols. Car afin de sauver le plus possible de matériel, ils contre – attaquent en se repliant et, chaque fois leurs pertes sont sévères.

Dans la matinée du 26, leur défaite apparaît inévitable. Le général Sylvestre donne l’ordre d’évacuer, non seulement Anoual, mais tous les postes de la région. Au fur et à mesure de notre avance, je me suis rendu compte qu’il avait dû y être condamné, sans doute moins par notre pression que par le soulèvement des tribus qui le prenaient à revers.

En effet, durant cette évacuation, il n’y eut pour ainsi dire point de baroud. L’armée Espagnole battait en retraite, littéralement affolée, dans un désarroi si complet que nos guerriers eux – mêmes avaient de la peine, en progressant si rapidement, à croire à la réalité de leur victoire, à la catastrophe où sombrait l’ennemi. Plus de cents postes tombent ainsi entre les mains de nos soldats !

Partout la campagne est jonchée de cadavres et de blessés qui se lamentent et qui rient grâce.

Les Espagnols se replient en désordre dans la direction de Melilla. L’enthousiasme de mes guerriers est à son comble, mais leur désir de vengeance est tel qu’il me faut les menacer de mort pour les empêcher de massacrer les blessés.

Le désastre d’ Anoual nous rapportait 200 canons, 20 000 fusils, d’incalculables stocks d’obus et des millions de cartouches, des automobiles, des camions ; des approvisionnements en vivre à ne savoir qu’en faire ; des médicaments, du matériel de campement ; en somme l’Espagne nous fournissait, du jour au lendemain, tout ce qui nous manquait pour équiper une armée et organiser une guerre de grande envergure !

Nous avions fait 700 prisonniers. Les Espagnols avaient à déplorer 15 000 tués et blessés. Parmi les tués se trouvait un Espagnol que j’avais beaucoup aimé, le seul d’ailleurs qui m’eût compris : le colonel Moralès. Respectueusement, je fis transporter son corps à Melilla. On n’a pas manqué de dire par la suite, que c’était de ma part une habilité pour me rapprocher des Espagnols. Il ne s’agit là que du suprême hommage à un ennemi intelligent et loyal. Tout autre commentaire serait indigne de lui et de moi.

Quant aux conditions de la mort du général Sylvestre, qui succomba au cours de la bataille avec son état – major, je ne les connais point. C’est un petit Rifain qui vint nous informé qu’il avait découvert le corps d’un général tombé au milieu de ses officiers, et il me remit son ceinturon et ses étoiles. Quand je parcouru le terrain, à la fin du combat, il me fut impossible sur ses indications, de retrouver le corps et d’identifier les restes du général.

Nous dirigeâmes les prisonniers, partie sur Anoual, partie sur Ajdir. Et durant les premiers temps de leur captivité, c’est grâce à l’énorme ravitaillement pris à l’ennemi que nous avons pu les nourrir et leur éviter des privations.

A l’issue de la bataille de Mont -Aruit , j’étais parvenu sous les murs de Melilla[2]. Je m’y arrêtai. La prudence s’imposait. Avec la dernière énergie, je recommandais à mes troupes et aux contingents nouveaux venus de ne point massacrer ni maltraité les prisonniers. Mais je leur recommandais, aussi énergiquement, de ne pas occuper Melilla, pour ne pas créer des complications internationales. De cela je me repends amèrement. Ce fut ma grosse erreur. Oui, nous avons commis la plus lourde faute en n’occupant pas Melilla ! Nous pouvions le faire sans difficulté. J’ai manqué ce jour là, de clairvoyance politique nécessaire. Et à plus ou moins longue échéance, tout ce qui a suivi a été la conséquence de cette erreur.»

Abdelkader Mana


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Notes de bas de pages

[2] Quasiment prisonnière dans sa ceinture de fortifications, Melilla, jadis, ne respirait que par la mer, d’où tout le nécessaire de la vie quotidienne devait lui parvenir. Mais en dix ans, grâce aux progrès de la conquête, elle était devenue capitale d’une région représentant, de l’oued Kert à la basse Moulouya, et du Guerrouaou à la pointe des trois fourches, plusieurs milliers de kilomètres carrés. Manquant de tout naguère, y compris l’eau courante, elle trouvait maintenant, dans cet arrière pays, les conditions lui permettant de se peupler et de s’étendre en vue de recevoir une forte armée d’occupation. Durant sept ans, entre 1912 et 1919, sous Jordana et sous le général Aizpuru, commandant de Melilla à la veille de la guerre du Rif, deux progressions eurent lieu vers le Sud : sur les étendues plates des Beni Bou Yahi et de leurs voisins Metalsa. Le territoire conquis est maintenant parsemé de positions, de garnisons, de points de colonisation que reliaient, des routes, des pistes et même une voie ferrée, offrait pour la manœuvre toutes les ressources dont peut user la stratégie. Beranguer avait dès 1919, dressé un plan pour une occupation de la région de Tafersit ou la localité de Dar Drius servirait de pivot pour la manœuvre au Nord, tandis qu’à  Ben Taieb, Tafersit et Azib Midar, des positions colmateraient sur son flanc gauche toutes les issues de la montagne qui menaçaient la progression. Ce fut le plan qu’en arrivant, eut à exécuter le général Silvestre. Le premier band prévu devait conduire à Sidi Driss, sur l’embouchure de l’Amekrane, à une dizaine de kilomètres vers le Nord d’Anoual. Situé sur la côte, la position à établir là bas formerait une base rapprochée, où lui viendrait ensuite, par la voie maritime, le gros de son ravitaillement.


[1] Bien au-delà de l’oued Kert, dans la tribu des Metalsa, où s’est replié le Chérif Mohamed Amezian, en novembre 1909, l’Espagne disposait de deux bases insulaires qui lui servaient d’observatoires : le rocher de Badis et celui de Nokour. De celui-ci surtout, au territoire des Beqqioua et des Beni Ouaryaghel tout proche, avait fini par s’établir ouvertement un va et vient de marchandises et de personnes qui, en plus des nouvelles qu’il permettait de recueillir, faisait,en soi, par ses fluctuation, office de baromètre de l’attitude Rifaine vis-à-vis de l’Espagne. La fraction Aït Khattab des Beni Ouariaghel se situe précisément, autour de la bourgade d’Ajdir, exactement en face de l’îlot de Nokour.

[2] Un fait nouveau, que ni les chefs militaires en poste au Maroc, ni les autorités péninsulaires n’ont estimé à sa juste valeur, change les données de l’affrontement : la capacité de résistance des Rifains s’est décuplée avec l’entrée en jeu, après la mort de son père d’un nouveau chef de grande envergure, Abd el krim. Et bientôt se produit le desastre.

[3] Pendant que le général Beranguer progressait sur la côte Ouest, le général Fernandez Silvestre avait pour mission d’avancer depuis Melilla vers Al Huceima.

Abdelkader MANA


Les couleurs de la Transe

Tout, soudain, danse dans la ville habitée : hommes, femmes, oiseaux, enfants, vieillards. Les youyous fusent dans la lumière éclatante. Essaouira, ville à dimension humaine, habitée par le hal ! Véritable « port de transe » où crotales et tambours font battre le cœur de l’Afrique, en un dialogue sublime qui tantôt s’élève jusqu’aux sphères célestes, tantôt s’abîme dans les profondeurs de la mer.

Etendards en tête avec le taureau du sacrifice, la procession a quitté la zaouia de Sidna Boulal [2]au début de l’après-midi. Des rangées de danseurs s’improvisent dans les rues, les joueurs de crotales et les tambourinaires avancent en ligne à petits pas, se font face, se rapprochent puis s’écartent pour se rapprocher encore, suivant le rythme de la musique.

Se plaçant entre le taureau du sacrifice et les musiciens, voici les voyantes au géranium et au basilic qui implorent Allah : «  guéris-nous, ô Seigneur ! » Lentement, elles avancent au rythme omniprésent de la musique. En tête de la procession, les deux étendards, le vert et le rouge, puis vient le taureau noir que suivent les enfants aux yeux émerveillés. Dans les rues étroites, pleines de poussière, de couleurs, de lumières, la circulation est bloquée. On prie, on fait appel à la baraka qui guérit : « Laâfou ya Moulana » (guéris-nous, Ô Seigneur !)

Dans le labyrinthe des rues la procession continue d’avancer.

Partout est la danse, offrande de musique, promesse de hal[3] .On se désaltère aux gargoulettes parfumées aux feuilles de menthe. Les voyantes aspergent d’eau de rose la foule des curieux et des adeptes. Le hal habite les murs, la foi exalte les remparts, les ruines parlent de ceux qui ne sont plus. Oubli du temps présent, oubli du monde. L’immémorial illumine le ciel et, toute puissante, la musique ressuscite le lent et noble déhanchement des caravanes en marche.

On fait halte un moment devant le sanctuaire du Pôle de l’Orient. Dans la clarté du jour la procession investit la cité du son grave du tambour, du martèlement des crotales.

Dis-nous, ô arbre immobile !

Entends-tu les sons graves qui

Accompagnent le taureau vers le repos éternel ?

Son sang va jaillir comme jaillissent en  geysers de brume

les chevaux marins de la houle violente.

Corps broyé par les vagues.

Rôde la mort, la mort sereine et brutale.

En échos à la prière cosmique du firmament,

Des ombres en oraison se répondent dans la pâle clarté du crépuscule.

D’un côté le tumulte des vagues, l’immensité de l’océan ; de l’autre le bruit assourdissant des tambours. Infinité des mystères, mystère de l’infini. Des goélands voguent au rythme du vent, des essaims d’hirondelles planent au dessus du cortège. Les musiciens pénètrent avec vacarme dans l’enceinte sacrée. L’homme préposé au sacrifice serre les pattes antérieures du taureau. Une foule immense envahit la place.

L’instant est solennel. Les femmes se pressent sur la terrasse. Les jambes des danseurs trépignent, les youyous des femmes vrillent l’air. Le sacrificateur lave les pattes antérieures, les pattes postérieures, puis le dos, le sexe et la queue de l’animal. Il l’encens de la fumée du benjoin s’élevant d’un petit braséro, le culbute à terre et l’oriente vers la Mecque. Aux appels au Prophète succèdent les youyous des femmes.

Des femmes, fronts baissés sur les bols, trempent leurs lèvres dans le lait ; quand elles relèvent la tête, rien n’apparaît sous le voile si non l’éclat de leurs yeux agrandis par le khol [4]. Au centre de la place une cohorte de voyantes déposent leur bouquets de géraniums et de basilic. Deux joueurs de tambours et cinq joueurs de crotales ne cessent de tourner autour de la place du sacrifice. Le chant modulé par le maâllem est repris par la foule. Deux danseurs inscrivent de grands huit syncopés autour de la fontaine, un joueur de crotales se place entre les deux comme pour les encourager.

Le taureau est au repos sous la coupole verte. Venant du centre où murmure la fontaine, les résonances frénétiques, vont s’amplifiant dans l’espace clos de l’enceinte sacrée. Les goélands volent haut dans le ciel bleu qui pâlit. Le soleil décline sur l’océan. Un chien noir aboie au pied de la citadelle. Le vent mugissant fait trembler les fenêtres closes. La ville frémit comme un corps vivant sous le fracas des vagues. L’étoile polaire scintille à l’horizon. Violent mugissement, plainte pathétique de la houle qui gémit et qui pleure.

Le maître des musiciens pose le tambour, prend en main le guenbri. Le sacrificateur ôte au taureau les étoffes aux couleurs de la transe, sur lesquels il pose un instant les couteaux du sacrifice afin qu’ils s’imprègnent du pouvoir magique des génies de l’abattoir. Alors s’élève le chant :

« Il n’y a aucun dieu, en dehors de Dieu ! »

Danse haletante autour du taureau en attente de son destin. Le soir monte au milieu de la mer, le hal descend sur la place. Les musiciens de l’ombre, les musiciens de la nuit accélèrent le rythme qui se fait lancinant. Tambours qui battent, crotales qui s’entrechoquent, youyous des femmes. Sublime transe sous l’éblouissante lumière !

Vêtu de rouge, le sacrificateur mime le roi des génies des abattoirs qui l’habite, en effectuant la danse des couteaux. La lune apparaît dans le ciel encore clair. La gorge du taureau est tranchée. Son sang encore fumant est recueilli dans une bassine. De cette énergie vitale, on asperge, au couteau, les couleurs des mlouks, le guenbri, les crotales. Une femme tombe en transe. Apportez l’encens ! Majid danse dans les nuages. Les esprits des nuages le saisissent. Il tombe du haut de la terrasse. Brûlez de l’encens, couvrez-le de noir. Son cœur a sombré à l’appel des esprits qui le possèdent. Combien n’a-t-il pas erré au pays des Noirs ! As-tu vu d’où les esprits des nuages l’ont fait tomber ? Il n’a pu résister à leur appel. S’il résiste ses os lui feront mal. La transe chasse les impuretés avec la sueur, la transe délivre.

Un peu plus haut les vagues, et la ville serait engloutie par la mer. Le sang jaillit à gros flots de la blessure ouverte. Le retrait du ressac marin fait apparaître d’énormes précipices : gouffre glacial où s’engloutit le soir qui tombe, les prières et les paroles sont emportées par le vent.

On clôt le sacrifice par une prière qui évoque les servitudes d’antan :

« Nous sommes des esclaves à la peau fraîchement marquée.

Soyez témoins de ces marques, elles ne s’effaceront jamais »

Maintenant, le maâllem est seul à jouer mais tous les assistants accompagnent le son du guenbri en battant des mains. On vient d’entamer la partie ludique des kouyou, qui se déroule en deux temps : d’abord les Fils des Bambara, où on rythme uniquement des mains et du son du guenbri les évolutions des danseurs qui se lèvent et dansent à tour de rôle. Vient ensuite la Noukcha, où les crotales accompagnent le guenbri et la danse est collective.

Celle-ci revêt un aspect théâtral. Le danseur doit à la fois danser et mimer toutes sortes de rôles ; celui en particulier, de l’esclave enchaîné, ou de la femme enceinte qui va vendre son enfant. Il doit aussi représenter les bêtes sauvages et les anciens totems des clans. Toutes les tribus de l’ancien Soudan sont évoquées ainsi que la mémoire de l’exile des ancêtres.

La condition d’esclave est évoquée : un danseur aux pieds liés par un foulard saute comme pour se libérer de ses liens ; on compare la condition du maître et celle de l’esclave, on moque et on plaint à la fois la vie de servitude :

Allah, Allah, notre Seigneur !

Oncle Bara le pauvre,

Voici son destin de pauvre :

Madame boit le thé, monsieur boit le thé,

Et Bara se rince les yeux,

Le maître mange la viande,

La maîtresse mange la viande,

Et oncle Bara, grignote les os…

On commence par la parodie, le jeu et le rire pour se préparer au tragique de la possession :

Soudani kouyou

Soudani ya Yamma

Dada Yamma Ya Toudra

Mon frère est venu de Tombouctou!

Soudani Ya Yamma

Hé !Lalla Ya Toudra

Ils nous ont amené du Soudan

Ils nous ont amené de Guinée

Ils nous ont amené des Bambara !

Théâtralité des gestes, danse en cercle, frénésie du rythme : prière pour les esclaves et les hommes libres de la Séguia rouge.

Danse balancée et gracieuse : offrande pour la beauté du geste.

Bangara, bangara….

Pirouettes et balancements rythmiques du danseur solo sur place. En chœur :

Amara Moussaoui

Sidi Ya Rijal Allah…

La danse est splendide, alerte et entraînante. Le Gnaoui danse, le sourire au lèvre : magie de l’Afrique et de ses rythmes !

On invoque le soudanais Yamma et les fils des Bambara. Trois danseurs se lèvent et épaule contre épaule, se rapprochent

puis s’éloignent du maâllem à pas comptés – flux et reflux.

Le guenbri poursuit son solo tandis que les trois danseurs battentle sol de leurs pieds nus.

Echange grave et sonore entre guenbri et pieds qui trépignent :

« Saha Kouyou ! », lance le maâllem.

Les danseurs s’approchent, frappent à l’unisson le sol d’un seul coup du pied droit, reculent et se reprennent à battre le sol,

à la manière des claquettes américaines. On cesse de chanter pour mieux prêté l’oreille au rythme des mains et des pieds

qui battent le sol et brassent l’air. Le bruit de la plante des pieds s’harmonise avec le registre bas du guenbri.

Pour la danse du chasseur, une gazelle traverse l’imaginaire poursuivie par un homme-tigre en transe.

La soirée commence :demain, le monde renaîtra de ses cendres grâce à la magie des musiciens guérisseurs

et au pouvoir de leur imaginaire éclaté…

Voici les couleurs des mlouk, génies de l’au-delà, esprits de la nuit. Les sept couleurs de l’arc en ciel,

ont chez les Gnaoua,une signification magico-sacrale clairement définie :

à chaque devise musicale correspond une entité surnaturelle,et à chaque entité surnaturelle une couleur particulière.

Ainsi au milieu de la nuit, les Gnaoua procèdent à « l’ouverturede la place »(ftouh Rahba)

pour marquer le passage de la réalité ordinaire à la réalité extraordinaire :

l’invocation des entités surnaturelles.

La lila est un voyage dans l’océan de la transe et les esprits évoqués sont des étapes,des haltes dans la nuit.

On commence par l’invocation des  Jilala , génies que dirige le pôle de l’Orient, et qui porte la couleur blanche.

Les entités surnaturelles marines, les  Moussaoui portent la couleur de la mer, comme les samaoui, entités célestes sont vêtus

du bleu du ciel. Si les chorfa vous habitent, vous porterez la couleur verte de l’Islam.

Avec la devise musicale de Sidi Hammou,on porte la couleur rouge du sacrifice.

La possession par les « gens de la forêt et des nuages », est symbolisée par le noir.

On invoque également les entités surnaturelles féminines qui provoquent des transes de diverses couleurs. :

le jaune de lalla Mira,le violet de lalla Malika, le rouge de la berbère et le noir d’Aïcha Kandicha

(de Kadoucha, la déesse de la mer ?), qui possèdela voyance, et celle-ci prédit l’avenir en état de transe.

Bouderbala (le porteur de la tunique rapiécée du vagabond) fait la synthèsede toutes les couleurs.

La tunique rapiécée des anciens n’est pas portée par n’importe qui :

elle est le symbole de l’errance et de l’illumination divine qui s’y attache.

Après les Jilala, on passe à Bouderbala.

Le danseur qui « joue ce rôle », au sens presquethéâtral du terme, porte une tunique de toutes les couleurs

et un grand couffin rapiécé. On l’invoque par ce chant :

« Ô l’homme en haillons,

Tel est l’état des possédés,

L’homme à la canne et aux vieux habits,

Tel est l’état des possédés ».

Vient ensuite le moment des moussaouiyne, couleur bleue clair, commandés par Sidi Moussa,

maître de la mer et protecteurdes marins.

On effectue la danse au bol magique, et les danseurs qui portent un foulard bleu font aussi le simulacre de nager.

Quand on invoque la devise Bala Matimba, les danseurs s’aspergent d’eau. On chante :

« Ô Sidi Moussa, ô gardien du port,

Ô Bouria[5], poisson de rocher,

Ô Bouria, poisson de marée,

Je vous demande protection,

Ô hommes de l’île,

Je vous demande protection,

Ô maîtres de la côte,

Je vous présente autant de prières qu’il y a d’eau,

Autant de prières qu’il y a de poissons dans la mer. »

Cette poésie marine est offerte à Sidi Moussa, que certains auteurs présentent comme

une version populairede Moïse qui commande les eaux.

Après les moussaouiyine viennent les smaouiyine,dont la couleur est le bleu foncé ;

on évoque ici les devises Moussa Barkiyou, Barri ya Berri,

Jab el-Ma et Ya Allah Samaoui.

Le maâlem hamida Boussou[6] porte le nom d’un melk marin

qui le possède lorsqu’il était jeune.

Les Gnaoua chantent ainsi cette devise :

« Me voilà, ô Boussou !

Boussou à l’hameçon,

Boussou au filet de pêche,

Boussou le pêcheur,

Boussou le poisson. »

On passe ensuite à la mehella[7] des rouges de Sidi hammou, le maître du sang et des abattoirs.

Le pacha hammou porte le couteau du boucher et une chéchia ; il parle de sacrifices.

Ceux qu’il possède at qui dansent avec des poignards

dans le melk de Sidi Goumi ne courent aucun danger :

« Tu vois le sang jaillir, dit maâlem Mahmoud Guinéa,

mais à la fin de la danse tu ne trouve plusaucune trace de sang.

Le danseur est insensible au poignard

parce que Sidi hammou le protège lorsqu’il danse… »

Dans le melk hammouda, tous les Gnaoua mangent du miel.

On commence par mettre un peu de miel sur la peau du guenbri,

on en induit aussi les crotales avant d’en offrir au maâlem et à chacun des Gnaoua.

Viennent ensuite les fils de la forêt vêtus de noir et particulièrement violents.

Parmi les esprits noirs de la forêt, il y a aussil’ogre Bariando .

On fait le simulacre de le capturer en lui enroulant une grosse chaîne autour du cou.

Il essaie de se libérer, maison le retient de chaque côté.

C’est le symbole de la traite des esclaves volés et deleur asservissement.

Il y a Haoussa, appelé l’enchaîné, qui se frappe la poitrine.

Il y a Segou Balaychi, qui se couvre du pelage d’un moutonet danse avec

une canne noireautour d’un plateau d’orge et de sucre,

dans lequel les jeddaba mangent comme des esclaves ou des animaux.

Ensuite vient successivement :

§ Tamarmania, dont le jeddab avale des aiguilles.

§ Jini Yata, que l’on couvre d’une serviette noire.

§ Koulou M’bara, dont on frappe le dos avec une lanière de cuir.

§ Bao Bao, Sidi Madani, le chasseur possédé de la forêt.

§ Joujou Nama, dont les jeddaba mangent de la viande crue.

On invoque encore d’autres mlouk, dont le plus impressionnant est

Gouban Bou Gangi,qui se frappe la tête d’un mortierde huit kilos.

Ceci ne va pas sans accidents, à en croire maâlem Abdessalam Belghiti,

qui animait les lila de khaddouj Bent Yahya,la plus grande voyante d’Essaouira,

et qui a assisté à la mort d’un adepte, Tabboza, à la fin d’une lila.

Dés qu’on aborde la devise musicale

Goubani Bou Gangi,ceux qui ne sont pas Gnaoua quittent la place.

Après les esprits noirsde la forêt vient le tour des chorfa , dont la couleur est le vert.

On commence par Sidi Lahcen, suivi de Sidi Boubker et de Sidi Ali.

Lors de cette devise, on danse avec un grand sabre.

On évoque Moulay Abdellah ben Hsain, le « saint » de Tamesloht, ainsi que

Moulay Brahim, le « saint » de la montagne, dit « l’oiseau des cimes ».

A la fin des chorfa, on invoque Foullani, les hommes de Dieu du Soudan :

« Hayii Foullani, ô mon père !

Hayii Soudanais, ô mon père !

Foullani, ô Seigneur,

Bambrani, ô Seigneur ! »

Les danses de possession se terminent par les génies de sexe féminin,

aux couleurs variées :jaune, rouge, violet et noir.

On brûle des encens divers et on asperge les danseurs avec de l’eau de rose.

On évoque d’abord lalla Aïcha, la noire, ensuitelalla Rkiya,

la rouge, puis lalla Mira, la jaune et lalla Malika la noire.

Lalla Mira, s’en prend tout particulièrement aux voyageurs.

Elle aime les promenades au crépuscule, et c’est à ce moment là qu’elle est dangereuse.

Les gens qui dansent ce melk rient beaucoup

et les gens qui pleurent sont particulièrement vulnérables à ses attaques.

Ces quatre premières entités féminines sont suivies par huit autres dont la couleur

est le noir.La plus redoutable estAïcha Qandicha.

Pour l’accueillir, on éteint la lumière et la danseuse qui en est possédée se met à prédire.

On verse de l’eau eton fait semblant de laver le linge avec la plante des pieds,

car Aïcha Qandicharéside dans les oueds, les mers et les flaques d’eau.

On termine la série en invoquant les esprits féminins berbères.

On sert une soupe d’orge aux participants :

c’est la fin de la lila.

Le maître dépose le guenbri, et l’azoukay ramasse tout le matériel.

Laârifa reprend son panier de cauris, de pierres du delta du Nil

et d’ébène des profondeurs du Soudan.

Après leur transe, les adeptes se sentent mieux et sollicitent pour les absents

leur partde barouk.A l’horizon, l’aube se met à poindre.

La transe et les génies qui la provoquent se dissipent

avec la lumière du nouveau jour qui nait.

Abdelkader MANA


[1] Au milieu des années 1980,  j’ai participé à une lila des Gnaoua  à Essaouira  dont  je relate ici le déroulement ainsi que la succession des devises musicales et les couleurs de la transe telles que je les ai observés alors.

[2] Essaouira est la seule ville au Maroc où les Gnaoua disposent d’une zaouïa : partout ailleurs leur culte a un caractère domiciliaire. L’édifice de la zaouïa dédiée à Sidna Bilal, premier muézin noir du Prophète, semble dater du XVIIIè siècle. Il servait de lieu de rassemblement aux esclaves qui y célébraient leur fête. Ceux-ci vivaient alors hors des murs, au nord de la kasbah, dans des casemates bâties au milieu des dunes. On raconte que là vivait un maître du guenbri, maâllem Salem, qui appartenait à un négociant, Allal Jouâ, dont une rue de la médina porte encore le nom. Celui-ci vendait la cire et possédait au moins sept esclaves qu’il traitait comme ses propres enfants. Allal Jouâ n’était pas comme les autres commerçants qui obligeaient leurs esclaves à décharger les barcasses au port. Lui, il leur apprenait à travailler comme maçons et comme graveurs sur pierres. C’est ainsi que maâllem Salem était devenu une sorte d’ingénieur, un sourcier. S’il disait aux ouvriers de creuser à l’endroit qu’il leur indiquait, immanquablement ils tombaient sur de l’eau. On le nomma moqadem des Gnaoua. Il entoura le lieu de culte, alors une simple mzara, de quatre murs. C’est ainsi qu’est née la zaouïa de Sidna Bilal, au cœur même de la médina d’Essaouira, du côté de la mer.

[3] Hal : La transe ; état de celui qui est possédé par la transe. La confrérie des Ghazaoua chante le hal en ces termes :

Le hal, le hal, Ô ceux qui connaissent le hal !

Le hal qui me fait trembler !

Celui que le hal ne fait pas trembler, je vous annonce ;

Ô homme ! Que sa tête est encore vide

Ses ailes n’ont pas de plumes

Et sa maison n’a pas d’enceinte

Son jardin n’a pas de palmier

Celui qui est parfait, la calomnie ne l’effleure pas

Sidi Ahmed Ben Ali le wali

Prends-nous en charge, Ô notre cheikh !

Sidi Ahmed et Sidi Mohamed

Ayez pitié de nous. »

[4] Khol : pour noircir les cils et les sourcils. Les femmes utilisent aussi l’ écorce de noyer pour la denture, le rouge à lèvre de Fès et le hargouss (extrait d’une mixture à base de vapeur de benjoin blanc et de bois de santal, donnant un parfum aux vertus aphrodisiaques particulièrement puissantes qui enrobait le corps de la femme pendant une semaine entière,  dit-on.

[5] la mer en se retirant laissait derrière elle, dans les interstices des rochers, de petits poissons couleur d’algues dénommés  bouris probablement par la population d’origine africaine de la ville parce qu’il existe effectivement une divinité africaine du nom de « Bouri » : au cours du rituel de la Lila, il existe un esprit possesseur (melk) où le possédé danse avec un bol d’eau de mer contenant ce petit poisson des rochers .

[6] Selon l’explorateur et photographe danois S.E.Sokkelund, on appelle « Boussou » un peuple riverain du Niger, ainsi que les Africains travaillant au port d’Accra au Ghana. Ces hommes de la mer sont les « Boussou ».

[7] Cohorte de génies.

[8] Pluriel de Jeddab, danseur en transe qui peut avaler de l’eau bouillante sans peine, comme les Oulad Sidi Rahal.

A Ouarzazate les amandiers sont déjà en fleurs

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Tifoultout

Tout avait commencé en musique, un accueil aux rythmes de la montagne entrecoupés de youyou. L’Ahouach de Tifoultout. Au bout du voyage réel commençait le voyage imaginaire.

Le dépaysement est complet. Une ambiance propice à l’amitié entre les hommes et les femmes qui ne se connaissaient pas cinquante minutes plus tôt. C’est le mystère de Ouarzazate. La ville du silence où l’on se recueillit pour être attentif à l’appel du berger et à l’écho de la bergère que mime justement le mariage de ces voix graves et aiguës de ces chanteuses et de ces musiciens habillés aux couleurs bariolées de la fête ; arc-en-ciel lumineux du soleil.

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Ahouach

Après cet accueil musical, un dîner copieux est offert au bien nommé hôtel « karam » (hospitalité). C’est l’occasion pour les invités de nouer les liens de l’amitié autour d’une même table. Beaucoup d’entre eux avaient quitté l’hiver et la neige en Europe pour se retrouver au printemps et au soleil de Ouarzazate. Le matin en est une illustration éblouissante : l’eau qui s’évapore crée une atmosphère de rêve que renforce le chant multimélodiques des oiseaux.

Direction Tinghir puis les gorges de Toudhra en passant par la source des poissons sacrés : la journée commence bien. Le guide explique :

« Faisons une petite promenade à pied dans les gorges. Il y a des mouflons dans la montagne. On peut les voir grâce aux jumelles ».

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Gorges de Todhra

Les parois abruptes des gorges sont impressionnantes ; elles s’élèvent à pic jusqu’à 300 mètres. L’ascension dure trois heures en moyenne. Il y a des gens qui passent ici toute une semaine, rien que pour pratiquer des escalades. Laftah Omar, le président de la commune rurale de Tinghir précise : « Les alpinistes viennent généralement en équipe. Les gorges de Toudhra sont uniques. Ils s’agrippent aux falaises. Il faut le voir pour le croire».

A Tinghir les amandiers sont déjà en fleurs. Des fioritures de hautbois nous accueillent. On nous offre un repas pantagruélique sur une esplanade qui a vue sur les montagnes enneigées. En fait, on va d’un festin à l’autre, d’une musique à l’autre, d’un paysage à l’autre.

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Aux environs de Ouarzazate, Lawrence d’Arabie et les dix commandements

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Lieu de tournage de Lawrence d Arabie

La journée du samedi 21 février 1987 s’achève en apothéose par un dîner–spectacle à l’hôtel Karam Palace avec orchestre de musique flamenco et groupe des lords (tenue sombre). Le groupe espagnol a notamment dansé sur les airs du « Lac du Cygne » de Tchaïkovski. Le dimanche, la ville silencieuse de Ouarzazate se réveille dans la lumière et le silence ; ville rouge sur fond de montagne enneigée. Le touriste peut pratiquer toutes sortes de sports dans cet air purifié : tennis, tir à l’arc, équitation, natation et j’en passe. Il peut vivre en deux jours l’équivalent d’un mois de vacances, tellement le temps est bien rempli et l’espace parcouru dans tous les sens.

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Les dix  commandements en tournage à Ouarzazate le 23 mai 2005

Rien de mieux pour faire peau neuve et prendre une nouvelle charge d’énergie. On oublie, on se laisse vivre, on devient un autre. Les ksour et les kasbah parsèment de temps en temps, ici et là, des espaces sauvages, dénudés, silencieux, mystérieux et magnifiques. Au milieu d’un paysage lunaire et rocailleux où pas une herbe ne pousse, brusquement la vie ressurgit avec sa profusion de végétations : c’est la victoire de la vie sur la mort, de l’eau sur la sécheresse. C’est le cas de l’oasis où nous fûmes accueillis au milieu des tentes caïdales. L’eau y vient de l’oued Taznakht. Il y a aussi des eaux souterraines qui proviennent de la fonte des neiges du versant sud du haut–Atlas.

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Autre lieu de tournage de Lawrence d Arabie a Ouarzazate

Devant les tentes caïdales, l’immense Ahouach de l’Adrar.

Les percussionnistes sont assis à même le sol alors qu’autour d’eux les danseuses cosmiques imitent la roue solaire : ici, ce n’est plus cet objet décoratif et folklorique qu’on promène dans les hôtels et les « fichta » officielles. L’ahouach est dans son cadre naturel, au bord de l’oued sur fond de falaises et de lumière. Il n’y a ni micro, ni estrade. C’est la culture paysanne dans son authenticité. Dans ce contexte naturel  le produit exotique, se sont les touristes !

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Oasis de Ouarzazate

Sur le plan culinaire et musical, on a presque fait le tour de l’univers si l’on peut dire : du plat norvégien au menu traditionnel dans sa version berbère et fassie et de la musique espagnole à la Sokla de Tamgrout… Une journaliste française me dit : « Il faut que je fasse ma provision de thé à la menthe, parce qu’à Paris, ça ne court pas tellement les rues ». Un autre journaliste français lui rétorque : « Ici, on mange ; on ne fait pas de discours. Alors qu’en France, oh là, là les discours ! Ici, les discours, on les traduit par les faits. ». Le méchoui est servi. Des youyou stridents entrecoupent le chant des femmes qui rythment avec leurs mains. Au delà de quelques îlots de verdures, l’espace ocre court jusqu’au pied de la montagne ombragée. Ce n’est pas par hasard que les cinéastes avaient choisi ce paysage à la fois hostile et sauvage pour tourner leurs films.

Des studios de cinéma sont déjà installés à Ouarzazate. On y a tourné plusieurs films : Laurence d’Arabie, le dernier James Bond, les Milles et une Nuits, les Joyeux de Niel, et « Liberté, Egalité, Choucroute ». La kasbah des Aït Ben Haddou a d’ailleurs été le théâtre de plusieurs activités cinématographiques, comme nous le précise le guide du coin du nom de Mohamed Abdou, du haut de cette kasbah :

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Amandiers en fleurs

« Là, en bas, près des jardins avec des amandiers en fleurs et des figuiers, on a rajouté une petite muraille pour les besoins du film « Lawrence d’Arabie » ; c’est ça qu’ils appellent « la kasbah ». Mais ce n’est pas comme ça qu’on la voit dans le film, parce qu’ils ont coupé tous les arbres. Les figurants qui jouaient le rôle de nomades sont les sédentaires qui vivent à Ouarzazate. Ils ont loué tous les jardins du village pour y installer des tentes. Pour cela, ils ont coupé tous les arbres. Maintenant, il y a moins de fruits parce qu’il est difficile de faire repousser un arbre tout de suite. Les quatre fenêtres blanches que vous voyez là-bas ne sont pas d’origine : avant, il n’y avait pas de fenêtres sur les murs ; ça, c’est pour un film français qui s’appelle « le Vol du Ssphinx » avec Alain Souchon. Ils ont mis sept coupoles qui ressemblent à des marabouts. Au cinéma, les gens croient qu’il y a plein de marabouts à Aît Ben Haddou. Je dirais : non, ce ne sont pas des vrais. Le vrai marabout est derrière : au village à côté du cimetière et la petite coupole aussi. Là haut, on l’appelle « Agadir », vous savez ce que c’est ?

– Le grenier collectif, lui répondit-on.

– Grenier collectif pour mettre les gazelles ! (éclat de rire).

Excusez–moi, Messieurs–Dames, parce que je rigole un petit peu. Nous, on n’est pas des dromadaires ou des chameaux qui sont toujours fâchés. D’ailleurs il n’y a plus de chameaux parce que les chameaux ne servent plus, puisqu’il n’y a plus de caravanes. Le problème maintenant, c’est que les gens quittent la kasbah qui se trouve sur les hauteurs pour habiter la terre pleine. Car la kasbah n’a plus sa fonction de lieu protégé contre les razzia. Par conséquent, les maisons non entretenues tombent en ruines.

Le monde d’hier qui tombe en ruine peut être restauré parce qu’il a maintenant une autre fonction : répondre aux besoins du tourisme culturel. En présence du gouverneur de Ouarzazate, le séjour s’est terminé en apothéose par une soirée marocaine à l’hôtel Salam animé par l’orchestre de musique andalouse sous la direction de Haj Abdelkrim Raïs. La vedette en était le jeune chanteur Abderrahim Souiri qui a ébloui tout le monde par ses mawal enflammés, ses inçiraf légers et la gaieté de ses mouwashah andalous. Aux lueurs qui préludent le jour, tout le monde est transporté à l’aéroport où l’avion a pris son envol en même temps que le levé du soleil pour atterrir à Casablanca au moment où tout le monde prenait encore son petit déjeuner.

Abdelkader MANA


Article paru à Maroc – Soir du vendredi 27 février 1987.

La réduction de la « Tache de Taza » 1923 – 1926

Dans la région de Marrakech, le développement de la politique coloniale s’appuyant sur les « Grands Caïds » – Glaoui, Goundafi, Mtouggui – a permis de limiter les opérations militaires au strict minimum. Dans le Nord, à la limite des trois régions de Taza, Fès et Meknès, la zone montagneuse insoumise du Moyen Atlas appelée « Tache de Taza » a nécessité la mise en œuvre de la majorité des moyens militaires dont a disposé la France au Maroc en 1923.

Le Moyen Atlas et l’Atlas central préoccupaient particulièrement le résident général Lyautey et ses collaborateurs. Les opérations des années 1920 à 1923 leur furent entièrement consacrées, sans que toutefois la dissidence s’effondrât. Jusqu’en 1926, la région montagneuse située au sud de Taza et s’étendant jusqu’à la haute plaine du Guigou restait dissidente, sous le nom de Tache de Taza.

Dans son ouvrage sur « la pacification de l’Atlas central », le général Guillaume note que « les communications avec l’Algérie ne peuvent être garanties, tant que le Moyen Atlas, au sud de Taza, n’est pas maîtrisé. » Il s’agissait pour Lyautey d’empêcher à tout prix la jonction entre les groupes insoumis les plus importants de la Tache de Taza, en particulier les Bni Waraïn et les Marmoucha, et la dissidence rifaine d’Abd El Krim.

En 1925 Abd el-krim activait sa propagande auprès des Beni Waraïn au Sud de Taza, auquel il envoyait même des subsides en argent pour les encourager à monter une attaque sur le front Beni Waraïn en liaison avec l’offensive déclenchée par les Rifains sur le Haut Leben. Des essais de harka sont tentés par Sidi Raho, Sidi Ali Seghrouchni, et Sidi Mohamed Belgacem Azeroual, mais s’ils trouvent quelques échos dans le Nord, les efforts échouent dans le Sud où le Tichoukt(10 juillet 1925), le Tagrout N’Aït Saïd (20 août) sont occupés.

L’agitation suit les rythmes des mouvements rifains. Un ancien spahi Bou Nouala, qui a déserté chez les Beni Waraïn insoumis, se fait reconnaître comme chef par eux, leur désigne des caïds sans que son autorité semble dépasser l’arrêt de Bou Iblane au Sud tandis que vers le Nord de nombreux émissaires assurent la liaison avec le Rif.

A la mort de Bou Nouala, tué en mars 1925, on distingue dans la Tache de Taza :

* Le front des Beni Wuaraïn de l’Est (Beni Jellidassen) qui suscita sous l’intense propagande d’Abd el Krim, la formation de Harkas chez les Ahl Taïda et dans les Hautes vallées des oueds Beni Bou Nçor et Beni Mansour.
* Le front de Tichoukt devant lequel les dissidents Aït Seghrouchen, enserrés par un système de postes qui entourent complètement la montagne, tendent à se désagréger.
* Le front des Mamoucha, ou groupe dissident des Oulad Ali et des Beni Hassan, reste intact. Après la disparition du chérif Moulay M’hamed Seghrouchni, mort le 23 janvier 1925, son deuxième fils, Sidi Akka, hérita de sa « baraka », mais non de son influence et n’a pu empêcher Moulay Abdellah, dernier fils de Moulay M’hamed, de faire sa soumission le 15 février.

C’est seulement en 1926, après l’écroulement d’Abd-el-Krim, que la France se trouve en mesure de réduire la « Tache de Taza » avec de gros effectifs. Mais le plus dur restait à faire.

La chaîne de Bou-Iblane a, en effet, une longueur d’environ soixante-dix kilomètres sur soixante de largeur, avec des altitudes dépassant 2000 mètres ; elle est défendue par 3000 guerriers bien déterminés. L’opération principale doit être réalisée par deux colonnes, qui partiront de Berkine et d’Imouzzer pour se rejoindre sur le plateau de Meskedal.

Meskedal est un immense plateau sur les pentes Ouest de Bou Iblane, qui jouit d’un climat tempéré en toutes saisons ; herbeux et bien arrosé, il est le lieu d’élection des transhumants montagnards, leur capital…

Fait exceptionnel au Moyen Atlas : la chaîne de Bou Iblan forme, dans sa partie centrale, une véritable séparation, isolant nettement de la région de Taza le pays des Marmoucha : un pays montagneux, imposant par ses dimensions, son altitude, et par le nombre et la valeur des ses farouches guerriers Marmoucha, décidés à se défendre à outrance. « Tribu obstinée entre toutes de la montagne berbère, n’entendront pour finir, que la seule voix qui répond au bouillonnement de leur cœur : l’appel au combat, souligne le chef des opérations militaires. L’attachement à leur indépendance l’emporte toujours. Et lors que nos colonnes s’apprêtent à lever le camp pour pénétrer dans le pays insoumis, c’est chaque fois l’âme guerrière de ces tribus qui a le dernier mot. »

Juste après la reddition d’Abd El Krim le 20 mai 1926, l’aviation française a effectué plusieurs bombardements dans la région de Tichoukt : la reddition d’Abd el Krim a permis d’envisager, dés la fin de mai, d’achever les opérations commencées depuis 1923 dans la Tache de Taza,  pays montagneux et imposant par ses dimensions, son altitude, et le nombre et la valeur de ses guerriers : 3000 Bni Waraïn et Marmoucha, guerriers farouches, sont décidés à se défendre à outrance.

Trois colonnes combinées, ayant pour objectif les trois points vitaux de la dissidence, sont organisées et entrent en action dès le 7 juillet 1926. Vingt jours de luttes acharnées et d’efforts opiniâtres rendent les français maîtres de la grande Tache dissidente de Taza.

Le programme des opérations militaires de 1923 ne consistait pas à occuper intégralement toute la Tache de Taza, mais à n’y laisser qu’un bled inviolé, que des îlots où les conditions d’existence pour les familles et les troupeaux, et les besoins de relations entre tribus, rendus impossibles par le réseau d’ouvrages militaires, devraient fatalement amener la soumission de ces irréductibles Marmoucha.

En 1926, la cuvette de Talzemt fut l’objet d’attaques convergentes de sept bataillons français, à travers les cols de Tizi Ouidal, de Tizi N’tmalout, de Tizi N’Taïda et de Tizi N’trial. A la lisière des Bni Waraïn et des Marmoucha, Talzemt occupe en effet un verrou stratégique, par où transite obligatoirement toute transhumance. C’est une brèche transversale où confluent trois oueds pour former la rivière principale de Tamghilt. Ces troupes qui visaient ainsi à réduire cette ultime poche de résistance de la Tache de Taza, provenaient principalement de Meknès, mais aussi de Taza et de Guercif.

Pour les besoins de notre documentaire sur les Marmoucha, nous nous sommes rendus à la cuvette de Talzemt en 2008, où le chef de la tribu nous a expliqué en ces termes leur transhumance :

« Nous autres, fraction Aït Ben Aïssa des Marmoucha, nous transhumons l’été à Meskeddal, au mont Guerrouaou et à Talzemt. Et l’hiver, on s’en va vers les pâturages d’Ahermemmou, du Manzal, et des Bni Yazgha. On va aussi à Tahla, chez les Bni Waraïn et à Matmata. On transhume dans tous ces endroits.

A l’époque il n’y avait pas de camions, les transhumants se déplaçaient à pieds durant huit à dix jours avec leurs troupeaux, leurs bêtes de somme et leurs tentes. Ils transportaient leur blé et leur fourrage. Les uns se dirigeaient vers l’Ouest, les autres vers l’Est. D’autres allaient vers la Moulouya. C’est ainsi que se déroulait la transhumance.

Maintenant le transport se fait par camions. Dés que le climat se réchauffe, on monte là-haut et chacun rejoint son pâquis : les pâturages des Aït Abdellah s’étendent de tel endroit à tel autre. Ceux des Aït Ben Aïssa, de telle autre borne à telle autre. Voici les pâturages des Aït Lahcen et voilà ceux des Bni Smint. Ou encore ceux des Aït Bou Illoul, des Aït Lahcen et d’Almis. Chacun dispose de son propre pâturage, d’une superficie clairement délimitée. Et quand quelqu’un manque de quoi que ce soit, nous l’accueillons s’il vient chez nous. »

A cette altitude, on s’imagine que des massifs de plus de trois mille mètres devaient déterminer d’abondantes précipitations. Cette illusion est fortifiée par la vue de la neige qui couvre les cimes pendant plusieurs mois. Il semble en réalité que les conditions soient plus favorables à la conservation de la neige tombée, qu’à la fréquence des chutes. Ainsi s’explique la dure situation des Marmoucha dont les troupeaux doivent quitter le pays en hiver, parce qu’il fait trop froid, et en été parce qu’il fait trop sec.

Non loin de la cuvette de Talzemt se trouve la très belle forêt de Taffert peuplée de cèdres presque purs. On ne peut douter que ce Moyen Atlas oriental a été couvert d’admirables forêts que les pasteurs ont incendié. On a le cœur serré devant cette dévastation insensée qui se traduisit rapidement par un dessèchement du sol et la ruine du tapis végétal. Ainsi dépouillée de sa parure de forêt, la haute montagne apparaît, de loin, très désolée.

« Je suis né au mois de mars de 1926, poursuit notre hôte. L’année où la France a attaqué Tamghilt et Talzemt. Ils avaient déjà attaqué en 1925, mais on les a repoussé. Ils sont revenus à la montagne. L’occupation eut lieu en 1926. Sept bataillons s’étaient retrouvés à Meskeddal. Un bataillon est arrivé d’Ahermoummou, un autre par Meghraoua, un troisième par Berkine, un quatrième par Oulad Ali, un cinquième par Immouzer des Marmoucha , et un autre par Aderj. Ils eurent des accrochages avec la population et brûlèrent Talzemt. Ils ont brûlé toutes les maisons. Les gens se sont enfuis dans la montagne. Certains sont morts, d’autres ont pu revenir. Ils sont passés par Tamghilt pour rentrer à Talzemt. C’est là qu’avaient convergé tous les bataillons. Après quoi, tout le pays était occupé. »

Il existe encore dans la cuvette de Talzemt une bombe, vestige des combats de 1926. Mais la décision de réduire la Tache de Taza, remonte à 1923. En effet, au mois de juillet de 1923, le général Poeymirau passe à l’attaque dans le sud de la Tache de Taza. Jusqu’alors le poids de la lutte a principalement pesé sur les Aït Seghrouchen. Les Marmoucha, moins éprouvés, paraissent hésitants, néanmoins ils ne cèderont pas. L’offensive est déclenchée le 17 juillet 1923. Les bataillons de légion occupent les crêtes, mais les escarmouches avec les Marmoucha dégénèrent peu à peu en un violent corps à corps. La légion avance avec peine sous un feu nourri. Au piton d’Issouka, les légionnaires eurent 31 tués et 101 blessés dont 6 officiers.

Quand la France est arrivée, les tribus s’entredéchiraient. Quand les Marmoucha transhumaient, ils étaient attaqués par les autres tribus. De plus, tous ceux qui fuyaient l’avancée de l’armée Française convergeaient ici, en venant de toutes les directions : de l’ouest, de l’est, du nord, du sud, parce que cette montagne était le dernier réduit de la dissidence en 1926. Ils s’étaient retrouvés ici à Tizi Ouidal, où se déroulèrent les plus violents combats. Il y avait les Aït Seghrouchen, les Marmoucha, les Oulad Ali, les gens de Berkine qui fuyaient l’avancée des troupes Françaises. Il y avait ceux d’Ahermoummou, des Maghraoua et des Beni Waraïn. Et il y avait les Bni Âllaham.

Tous se sont retrouvés ici. Alors, ceux qui étaient alliés à la France attaquaient ceux qui étaient avec la dissidence. Les Bni Âllaham avec à leur tête le caïd Ali Ou Assou s’étaient alliés à la France. Les combats eurent lieu à Tizi Ouidal. La soldatesque des Bni Âllaham alliés aux troupes Françaises ont réquisitionné les troupeaux de mon père et de mon grand père : quelques quatre cent têtes d’ovins. Ils ont arrêté mon père au col de Tamghilt, et ont emporté avec eux son élevage. Ce n’est qu’une fois le pays occupé par la France qu’on lui a rendu trois cent à quatre cent ovins, à titre de compensation de ce que les militaires lui avaient dérobé.

Et quand l’infanterie installe son bivouac, le 21 juillet 1923, chez les Aït Messaâd, les Marmoucha accourent en nombre, s’embusquent derrière les crêtes et criblent les légionnaires de balles. Le feu ne cesse qu’aux aux approches de la nuit. Les légionnaires déplorent 5 tués et 18 blessés.

Quand la France avait occupé ce pays, elle y était arrivée avec le caïd Âmar. Ils étaient arrivés ici par Meskeddal et par Guerouaou. C’est eux qui avaient brûlé toutes les maisons de Talzemt. Comment ?

A cause des luttes intertribales qui remontent à avant l’arrivée de la France : les nôtres avaient alors attaqué la tribu du caïd Âmar, en brûlant ses maisons. Ils étaient revenus de cette expédition punitive avec du miel, du beurre ronce, des sacrifices, des troupeaux, et avaient tué des gens là bas. Et quand ceux-ci étaient arrivés ici dans le sillage de l’armée française, ils s’étaient dit : nous aussi on va ruiner leurs demeures. C’est ainsi qu’ils avaient brûlé toutes nos maisons.

Puis est venu, à Tizi Ouidal, le caïd Ali Ou Assou des Alaham. C’est là qu’eut lieu la bataille. Le colonel était à la montagne de Tamghilt, avec ses tanks et son arsenal .Un déserteur marocain nous a rejoint ici, en venant de je ne sais où : d’Ifran, de Meknès, ou de Fès ?  Il avait déserté l’armée française, pour venir combattre du côté de la dissidence avec son fusil mitrailleuse. C’est lui qui a fait tomber l’avion. Il s’est attaqué au colonel et à l’armée française. Il tirait sur eux au mont Tamghilt. Il tuait 15 à 20 soldats ennemis d’un coup. Une centaine. Jusqu’à ce que périrent 3000 soldats.

Tous ceux qui étaient venus d’Ahermoummou, de Maghraoua, d’Oulad Ali, d’Immouzer des Marmoucha, d’Aderj et de Berkin, se sont retrouvés ici, d’où les nôtres s’étaient enfuis vers la montagne. Ils avaient tout emporté avec eux dans cette montagne : leurs moissons, leurs tentes, leurs réserves de beurre ronce. Ils sont partis là bas sur ce piton qu’on appelle le rocher roux. Ils s’étaient réfugiés là bas jusqu’à ce qu’à l’occupation de tout le pays par la France.

Ce qui est mort est mort, et ce qui est blessé est blessé. Mon grand père figurait parmi les blessés. A l’époque, ils ont voulu le nommer caïd. Les Français étaient bien renseignés sur la situation à Marmoucha. Dés leur arrivée, ils ont dit : « Qui devrons nous nommer caïd à Talzemt ? » On leur a répondu : Untel, parce qu’il est le plus connu de sa communauté. On amena alors grand père qui était blessé, dans la seule pièce qui n’avait pas été brûlée. C’est là que le médecin venait le soigner sur ordre du colonel… En attendant son rétablissement, l’intérim fut assuré par un dénommé Moulay Lahcen. Dès son rétablissement, il était devenu Cheikh. Voilà tout ce que je peux vous dire sur la bataille.

Au mois de juillet 1923, le groupe mobile de Meknès, fort de 13 bataillons, se porte directement à l’attaque des murettes construites par les Marmoucha sur le Djebel Bou Khamoudj. Il s’agit de séparer cette tribu de celle des Aït Seghrouchen. Le groupe mobile comporte deux colonnes et un énorme convoi de 3000 mulets. Cette lourde logistique ne peut évoluer que dans la plaine de la Sghina, qui s’étale entre deux massifs et aboutit à l’aride montagne de Bou Khamoudj.

Ce oued s’appelle Tamghilt. Il est le prolongement de l’oued Meskeddal. Il traverse la fraction Marmoucha des Aït Mama, et se déverse dans l’oued Sebou. C’est là qu’avait eu lieu la bataille avec la France : il y eu des morts et des prisonniers. Les nationalistes ont lutté. Les Français sont revenus et ont établi trois ouvrages militaires : l’un à Talzemt, un autre à Immouzer des Marmoucha et un troisième à Almis Marmoucha. Trois ouvrages. Ils nous ont colonisé jusqu’en 1955, l’année où ils ont été attaqué par l’Armée de Libération. Alors enfin la France est partie.

En 1925, les Français ont attaqué les Aït Wallagh. Sont venus en renfort à ces derniers les Aït Benaïssa et les Aït Youb. La bataille s’est déroulée de nuit. Au levé du jour, on a desserré l’étau et inondé d’eau le village encerclé, pour qu’à leur sortie les assiégés s’embourbent. Dès qu’ils ont tenté de fuir la bataille a repris de plus belle. Ils ont tué quelques 120 goums de l’armée française. Ainsi que le lieutenant Abadie. Après quoi ils sont remontés au mont Ayad.

On peut lire sur la stèle commémorative :

« Le 10 septembre 1925, au combat du Djebel Ayad, cerné dans un ksar avec un groupe de partisans et Mokhaznis, le lieutenant ABADIE a sacrifié sa vie pour sauver celle des hommes de son groupe. Officier d’une bravoure légendaire, maintes fois manifestée depuis trois ans, dans tous les combats du sud de la Tache de Taza. »

C’est dans ce village que le lieutenant Abadie et ses hommes s’étaient retranchés, tandis que les Marmoucha les encerclaient. On voit encore les traces des combats sur les murs du hameau.

Les Aït Benaïssa sont arrivés en brandissant un drapeau. En arrivant ici ils sommèrent le Lieutenant Abadie de quitter la maison des gens. Mais il ne voulait pas sortir. Les goums lui dirent que ces gens n’allaient tirer, qu’ils allaient se diriger vers Dar Bouâzza, en emportant avec eux le bois et tout le reste. Ils n’ont plus de quoi tirer. Ils vont même immoler un taureau en guise de soumission.

Mais eux ont refusé la réconciliation. Une fois passée la nuit, ils ont lâché les eaux le lendemain matin. Les goums dirent à leur lieutenant Abadie : essaie de sortir pour vérifier s’ils sont toujours là. Mais eux se cachaient. Il est effectivement sorti sans qu’ils lui tirent dessus. Une fois qu’il a traversé de l’autre côté, il tira une détonation comme signal pour que les autres sortent aussi. Dés que les goums ont quitté leur cachette, on se mit alors à leur tirer dessus. Rares sont ceux qui ont pu s’échapper. Ils ont tué Abadie et ont brûlé sa dépouille ici, comme c’est indiqué dans la stèle commémorative qu’on vient de voir.

Le vieux Ben Aïssa se souvient :

« Que Dieu bénisse cette femme qui a allumé le bûcher et jeté dans la marmite les grenades et les munitions, qui ont explosé au milieu de la soldatesque les obligeant à sortir dehors. Il y en a qui ont été blessés ou touchés. Ce n’est qu’après l’explosion qu’ils ont tué cette femme courageuse. En sortant dehors, ils se sont embourbés dans la boue et l’eau lâchée par la dissidence. Ne pouvant plus fuir, ils ont été massacrés : peu d’entre eux ont pu rejoindre là haut leur caserne. Le lieutenant Abadie était fait prisonnier. C’est quelqu’un de chez nous à Talzemt qui l’avait tué. Il s’agit d’un certain Âssou. C’est lui qui avait emporté avec lui son fusil au manche couvert d’argent. Quand la France est arrivée, il l’ont amené jusqu’ici et l’ont fusillé. Il est originaire de chez nous à Talzemt, du hameau des Aït Mahraz. »

Les Français qui avaient réussi en 1926 d’empêcher la jonction entre dissidence rifaine et celle de la Tache de Taza, ont échoué à le faire à la veille de l’indépendance du Maroc. En effet, le soulèvement simultané du 2 octobre 1955, chez les Gzenaya du Rif et les Marmoucha, avait précipité l’indépendance du Maroc.

Abdelkader MANA

Dans son Istiqçaâ, l’historien Ennaçiri, écrivait :« Face à l’Europe, nous sommes comme un oiseau sans ailes sur lequel fond l’épervier. »Ils furent deux éperviers à fondre sur le Maroc en 1926, lors de l’offensive franco – espagnole dans le Rif.

Après le désastre d’Anoual, Lyautey écrit à d’Ormesson que ses craintes sur le Rif, forts anciennes, n’étaient que fort fondées :« D’un mot, écrit-il, sache que la chose est grave, c’est la caractère national qu’a pris le mouvement. Son chef Abd el krim est un Monsieur très européanisé, qui sait ce qu’il fait, tient son monde, dispose d’une vraie armée et déclare l’indépendance du Rif. »

Lyautey avait espéré jusqu’au bout qu’il pourrait ramener Abd el krim dans le giron du protectorat. Pétain lui, voulait liquider militairement le soulèvement en liaison étroite avec l’Espagne.

Lyautey a compris le ressort dont joue Abd el krim, il ne s’agit pas d’un classique chef de tribu en rébellion contre les français. Il s’agit d’un nationaliste, formé à l’école de l’occident qui s’apprête à utiliser le levier des traditions locales non plus comme un facteur d’ordre – mais comme un facteur de désordre. Il est comme le négatif de Lyautey : un prestige foudroyant se dresse contre le sien.

Un des atouts de Lyautey est l’aviation : arme encore naissante qui trouve dans l’insurrection du Rif, un terrain d’expérimentation sans égal.

« Un nombre considérable d’avions nous survolaient, et bombardaient les positions des Moujahidines par des bombes à gaz asphyxiantes qui décimaient nos rangs par leur poison. » raconte Mohamed Azerkan, l’un des principaux lieutenants d’Abd el krim.

Les bombes contenaient des produits chimiques rayonnant à effet néfaste sur leur santé et leur corps. Rive droite de l’oued Amkran. On l’appelle « Amkran », c’est-à-dire, la grande rivière qui se jette en Méditerranée. Un vieux rifain que nous y avons rencontre se souvient encore:  » Il y a par ici des grottes où se réfugiaient les combattants lors des bombardements aériens espagnols.: « Lors des bombardements aériens, nous étions ici. On s’était réfugié là bas dans les grottes. Les avions nous bombardaient. Les bombes étaient petites. On ne pouvait rien faire. Et dans l’eau de l’oued, à la source de l’oued, où nous nous désaltérons, quand tu y laves tes mains ; l’eau est empoisonnée que Dieu nous préserve ! »

Le gaz de type moutarde fourni par la France, est utilisé pour la première fois par l’aviation espagnole contre les populations civiles du Rif.

Peu après le désastre d’Anoual et l’écroulement de tout le commandement militaire de Mililla, en juillet – août 1921, les voix commencèrent à s’élever dans toute l’Espagne – dans la presse, au Congrès – qui réclamaient l’utilisation de tous les moyens offensifs nécessaires, incluant les gaz toxiques, pour en finir avec le mouvement d’Abd el krim, dominer entièrement la zone par les armes et infliger aux rifains un dur châtiment. Dans un article de la correspondania militar (5 septembre 1921), le député parlementaire Crespo de Lara se lamente au sujet de la lenteur ave laquelle s’organisait l’aviation militaire et pourquoi elle n’avait pas encore commencé à employer les gaz asphyxiants. Dans la correspondance télégraphique entre, le ministre de la guerre, le Vicomte de Eza et le Haut commissaire le général Berenguer, en date du 12 août 1921, le premier manifestait qu’il était en train de s’acheter « des composants de gazes asphyxiants pour leur préparation à Melilla », et le second à les emploierait contre les rifains avec « véritable plaisir », pour ce qu’ils avaient fait. La décision de les utiliser paraît remonter à août 1921, peu après le massacre le 9 de ce mois des soldat espagnols à Jebel Aroui comme le rapporte le caïd Haddou dans une lettre à Abd el krim datée du 24 juillet 1922 :« Je t’informe qu’un bateau français a transporté 99 quintaux de gaz asphyxiant pour le compte des espagnols. »

A l’heure où le marché du mercredi d’Ajdir grouillait de monde, les obus commencèrent à tomber depuis le rocher de Nokour. Le débarquement franco – espagnol dans la baie d’Al Huceima eut lieu du 6 au 8 septembre 1926. La division française de l’amiral Hallier, avec le cuirassier Paris, a été mise à la disposition du commandement espagnol. Elle bombarde les organisations de la côte orientale de la baie, pendant que l’escadre espagnole assure la protection immédiate du débarquement.

Un vieux rifain que j’ai rencontré à Ain Zorah chez les Metalsa se souvient encore : « L’homme qui me racontait la guerre du Rif, était âgé de 80 à 90 ans. Je travaillais chez lui comme maçon. Il me racontait l’offensive franco-espagnole chez les Metalsa et dans le Rif. Ils s’étaient préparé et mis d’accord pour exécuter le plan suivant : les français viendraient de Taourirt, et les espagnols de Melilla et de Nador, pour se retrouver ici à Aïn Zorah. Une fois arrivés sur place,les espagnols s’étaient établi à Talaïnt, et les français à Aïn Âmar.

Il me disait : une fois qu’ils nous ont occupé, nous n’avons pu plus rien faire. Etaient arrivés chez nous trois gradés ; l’un était capitaine et les deux autres des commandants.

– Que désirez vous ? Nous ont-ils demande en arabe.

– On est pour le « pardon », leur avons nous repondu. On ne vous fera plus la guerre, ni à la France, ni à l’Espagne.

– O.K, aquiessa- t -il; tôt demain ou après demain, chaque foyer doit déposer ici ses armes. Et chaque arme doit être muni de 40 réaux.

– S’il vous plait, pour ce qui est des armes, on peut vous les remettre dés ce soir. Quant à l’argent, ce laps de temps n’y suffira pas. Il faut nous accorder un délais.

– De combien de temps avez-vous besoin ? Nous demanda – t – il.

– Accordez nous deux mois.

– Non, nous rétorqua -t-il. Je vais vous accorder cinquante jours.

– Ils ne nous suffiront pas.

– Ecoutez, nous dit-il, il ne faut plus revenir la dessus ! ça sera 40 jours ! Un réau pour chaque jour.

Nous avons commencé à rendre les armes, chaque arme munis de 40 réaux . Ceux qui refusaient de s’exécuter étaient torturés de cette manière : on enfonçait leur tête dans un récipient rempli d’eau salé, et on se mettait à les bastonner. »

Depuis l’occupation Francaise le Rif est encercle de camps militaires comme celui au sud de Taza qui etait desservi par train comme s’en souvient cet habitant du cru:

– Ce train reliait Guercif à Midelt. Les voyageurs n’étaient pas transportés dans des wagons comme aujourd’hui. Il voyageaient sur le toit du train : les marchandises d’un côté, les gens de l’autre.Mon père, que Dieu ait son âme, travaillait au chemin de fer,Ici – même. Je l’avais accompagné à Guercif. Je m’en souviens comme si c’était aujourd’hui. C’est vers les années quarante qu’ils avaient enlevé les rails. Plus précisément en 1938 – 1939. Je les vois enlever les rails comme si cela se passait aujourd’hui – même. Ils avaient leur quartier ici ; avec la légion française, les tirailleurs Sénégalais, les goumiers. Il y avait là de quatre à cinq compagnies. Ils étaient restés longtemps ici. Et un beau jour des années quarante, ils ont décampé d’ici, et je ne sais plus où ils sont partis.

Tout le long de la frontière qui sépare la zone française de la zone espagnole, Pétain mobilise les casernes militaires établies par la France lors de son occupation du Maroc au début du 20ème siècle.

Des renforts militaires arrivent de France et d’Algérie et prennent position aux portes du Rif ; à la kasbah de M’soun, à celle de Mérada au bord de la Moulouya d’où s’envolent les escadrilles, à Camp Berteaux, et camp Aïcha chez les Béni Zeroual. A Paris, le haut état major fait prévaloir une autre conception des choses ; la guerre totale, l’éradication d’Abd el krim. On n’est plus dans la logique du protectorat, mais celle des colons, de l’expansion impérialiste à l’ « Algérienne ».

Dans ses lettres à propos de l’offensive dans le rif en 1925, le lieutenant Joubert écrit :

« Nous sommes très près des côtes comme pour mieux les voir. Je les connais déjà ces côtes rouges arides, sauvages, des rochers à pic sur la mer très bleue, nulle habitation que la maison du gardien du phare, c’est un paysage grandiose sous le soleil, un décore pour des contes fantastiques. L’air est doux, c’est le calme et la solitude.

L’offensive a commencé le 12 avril 1925, par une souga chez les Béni Zeroual, à la zaouïa d’Amjout ; ils nous lâchèrent en partie.

Abd el krim voulait le chemin de Fès. Vous pensez quelle victoire pour lui de prendre la ville sainte, la capitale intellectuelle. C’était la reconnaissance certaine de sa puissance, puis de son autorité ; c’était notre défaite. »

Les rifains ne relâchent pas leurs efforts. Dans la nuit du 30 juin 1925, des éléments avancés coupent la voie ferrée pendant quelques heures aux environs de Sidi Abdellah. C’est seulement l’arrivée des renforts de France et d’Algérie qui permettent de rétablir la situation.

La menace sur l’Innaouen se précise dans les derniers jours d’avril, les guérilléros d’Abd el krim pénètrent chez les Branès et multiplient leurs attaques contres les postes et les auxiliaires.

Quand Abd el Krim est arrêté par Lyautey devant Ouazzane et l’Ouergha ; il essaie de rompre les lignes françaises à l’Est, de manière à atteindre Taza.

Dés le 23 juin 1925, Abd el krim entame une violente offensive à laquelle sont consacrés ses meilleures troupes. Les contingents des tribus sous domination française ne tardent pas à rallier les combattants rifains. Des Tsoul et des Branès, dont le territoire est occupé, passent du côté des combattants rifains, au début de juillet 1925.

Au début de l’attaque rifaine, en 1925, le colonel Combay ne dispose que de forces très réduites pour protéger Taza :

« A ce moment, souligne -t-il, la situation est angoissante ; la communication avec l’Algérie semble sur le point d’être coupée. Kahf El Ghar a été pris par les rifains, le 19 juin 1925. Les postes de Bou Haroun et de M’sila sont encerclés et subissent de rudes assauts, le premier écrasé par le canon, tombe le 2 juillet, sans qu’on puisse lui porter secours. La dissidence gagne chez les Tsoul. On envisage un instant l’abandon de Taza, mais après un conseil de guerre tenu le 4, le général Lyautey ordonne de garder la ville à tout prix, quitte à évacuer la population civile.

Abd el krim menace Fès, dont il annonce la prise pour 1925. Le maréchal Pétain inquiet de cette poussée puissante du nationalisme, obtient le départ du maréchal Lyautey, hostile à une coopération avec l’Espagne.

Le maréchal Pétain reçoit très vite le commandement des opérations ainsi que des moyens et matériels sans précédents – l’ensemble des troupes françaises au Maroc atteindra 150 000 hommes.

Les conversations franco – espagnoles commencent le 17 juin 1925. Lors de la rencontre le 28 juillet entre Pétain et Primo de Rivera, le principe d’une riposte commune sévère est arrêté. La guerre franco – espagnole du Rif commence.

De son vivant, Abd el krim avait une prison. Ici même ! Pour celui qui refusait d’aller combattre, et d’acheter armes et munitions de ses propres deniers. S’il ne s’exécute pas ; la prison ! La bastonnade ! Cela se passait là bas dans cette maison. La maison que vous avez vu et visité. C’est là ! Lui aussi, il avait aussi un téléphone. Le téléphone le reliait d’ici à Sidi Driss. L’endroit dénommé Sidi Driss. Il parlait à ses adjoints. Mais son vrai téléphone, c’était l’homme : d’ici à Bou Dinar, de Bou Dinar à Anoual, d’Anoual à un autre endroit plus loin. Le message était porté uniquement par la voix humaine. Celui-ci rapporte sur celui- là. C’était un leader. Il avait combattu sur la voie de Dieu. Que Dieu ait son âme.

Abd el krim tentait la jonction entre le Rif et le Moyen Atlas via le couloir de Taza. Dans ses « Lettres du Maroc », le lieutenant Joubert écrit : « Vers le 23 mai 1925, nos premiers renforts arrivaient. Abd el krim avait perdu la partie. Alors, il changea d’objectif et concentra ses efforts en direction de Taza. Il essayait par là, de joindre les Béni Waraïne et les dissidents de l’Atlas. C’était un beau plan, nous étions pris entre deux mâchoires d’une tenaille et nos communications avec l’Algérie étaient coupées. Mais Taza, ne valait pas Fès. »

L’année 1926, d’après la relation de Mohamed Azrkane[1]

« Durant près de quatre ans,la résistance Rifaine aux Espagnols s’est poursuivi d’une manière acharnée de jour comme de nuit. Et c’est finalement l’intervention française en faveur des Espagnols qui a permis à ces derniers de débarquer près d’Ajdir au cap Äbed à la frontière entre les Boukkouya et les Bni Ouariyaghel. Il y avait soixante navires espagnols et Français au large d’ Ajdir, Un nombre considérable d’avions nous survolaient, et bombardaient les positions des Moujahids par des bombes à gaze asphyxiantes qui décimaient nos rangs par leur poison[2]. Tous les armes de destruction massives imaginables ont été utilisées[3]. Et malgré toute cette force de frappe, l’ennemi n’a pu débarquer dans la rade à l’Ouest du cap Âbed, que lorsque les 300 Moujahids l’ont dégarni sur ordre d’Abd-el-krim : vers 2 heures du matin, il a convoqué, le caïd Allal Lamrabti – mort quand les Espagnols ont commencé d’avancer vers Ajdir- pour lui ordonner de se diriger avec ses troupes vers les positions Gzennaya, menacées par l’avancée des Français sur le front Sud. Lorsque son ministre des affaires étrangères lui fait part de cette erreur d’appréciation concernant le système défensif Rifain, l’émir a regretté amèrement sa décision qui a facilité le débarquement des Espagnols , occupant ainsi un front de mer de huit kilomètre en face d’Ajdir. Les Rifains ont pourtant empêché les Espagnols de continuer d’avancer, et ces derniers se sont contentés de consolider les positions acquises. Au vu de ce débarquement espagnol sur la plage, et du rapprochement de l’ennemi des habitations, les Bni Ouariyaghel ont décidé de quitter les lieux avec leurs familles en direction de l’intérieur de leur tribu, laissant derrière eux leurs terres et leurs vergers, qu’ils n’avaient jamais quitté auparavant : il s’agit de mettre à l’abri du viol leur religion et leur famille, car les espagnols avaient la réputation de ne respecter ni l’une ni l’autre, une fois devenus maîtres des lieux. Ils ont surtout occupé les hauteurs qui surplombent la côte, là où vivent la plupart des Beni ouariyaghel. Du haut du mont dénommé « Salloum », de « Dhar Amghran » et du lieu dit dénommé Naqcha, ils ont commencé à tirer sur tout ce qui bouge. Les Moujahids leur ont malgré tout tenu tête durant une année entière.

C’est durant cette période qu’ont eu les pourparlers d’Oujda qui ont précédé par leur échec l’offensive finale et la capitulation d’Abd-el-krim.

Les pourparlers d’Oujda :

C’est le 18 avril 1926, à Camp Berteaux, aux confluences de l’oued Zâ et de la Moulouya, qu’eût lieu le premier contact entre les délégués rifains et les délégués français et espagnols, qui s’étaient rendus dans ce petit poste, tandis qu’une nuée de journalistes s’abattait sur Oujda.

Du côté rifain la délégation était représentée par Azerkan, Chedid et le caïd Haddou.

Le général Henri Simon, chef des pourparlers, côté français, raconte :

« Dans deux entrevues préliminaires à Camp Berteaux et à El Aïoun Sidi Mellouk, dans la première quinzaine de mars 1926, l’Espagne et la France ont posé en principe qu’en aucun cas, elles n’entreraient en relations officielles avec les rifains si ceux -ci n’admettaient pas tout d’abord : la soumission au protectorat, l’éloignement d’Abd el krim, le désarmement des tribus, et la reddition des prisonniers.

L’ultimatum expire le 1er mai. L’assentiment des rifains n’ayant pas été donné ; le 7, les troupes espagnoles et françaises reprennent leur offensive. Sur le refus d’Abd el krim, la parole est restée au canon. C’est tout. »

La discussion a été extrêmement serrée et a nécessité à plusieurs reprises, des interruptions de séance. Les délégués français et espagnols exigent , la prise en possession de gages territoriaux, l’échange des prisonniers, l’éloignement d’Abd el-krim, et le désarmement des tribus. A l’issue de ces premiers pourparlers les délégués Rifains, faisaient venir le correspondant de l’agence Havas et lui remettaient le communiqué suivant :

« à la date du 18 avril, nous nous sommes réunis avec les délégations françaises et espagnoles au Camp – Berteaux. Les conversations ont porté sur six points principaux, parmi lesquels se trouvent :

1. la remise immédiate et avant tous pourparlers officiels des prisonniers.

2. l’avance des troupes espagnols et françaises vers des positions déterminées occupées actuellement par nos troupes

Ces deux conditions ont fait l’objet de discussions laborieuses. Car si nous remettions les prisonniers et si nous acceptons l’entrée des troupes espagnoles et françaises dans une zone déterminée sans coup férir, et qu’ensuite n’intervienne pas un accord, nous serions trompés. De toute façon, nous avons sollicité un délais pour consulter l’émir Abd el-krim. »

Après les résultats négatifs du contact officiel entre les délégués Rifains et les délégués franco-espagnols, Haddou a quitté lundi 19 au matin le poste de Guercif dans l’avion mis à sa disposition par les autorités militaires françaises ; deux heures plus tard il était rendu à Tamassint, à 60 kilomètres au Sud d’Ajdir dans la plaine où sont les campements d’Abd el-krim.

Faute d’accord les négociations d’Oujda ont été interrompues le 6 mai 1926.

L’échec d’une dernière tentative de concertation avec Abd el – krim à Oujda détermine l’assaut final.

L’offensive Franco – Espagnole :

L’échec des pourparlers d’Oujda a entraîné immédiatement, l’offensive franco-espagnole : dés le 7 mai 1926 l’aviation entreprit sur tout le front des reconnaissances et des bombardements massifs sur les rassemblements et les centres importants, notamment sur le poste de commandement du Khamlichi à la Zaouia de Bou Ghileb . Dés le lendemain le 8 mai les troupes françaises et les troupes espagnoles commençaient une offensive conjuguée : les secteurs espagnols d’Alhuceima et de Melilla marchèrent en même temps que l’ensemble de la ligne française. Celles-ci avançait sur plusieurs axes simultanément : à l’ouest depuis Ouazzan et Chefchaouen afin de couper les Jbala du Rif, et plus à l’Est depuis les Mernissa et Taza en direction du Kert.

En réalité l’offensive Franco – Espagnole a commencé dés 1925 et a accompagné comme moyen de pression, les pourparlers d’Oujda, comme l’atteste la proclamation adressée d’Ajdir, le 15 août 1925,par Abdelkrim, aux peuples algériens et tunisien. On peut y lire entre autres :

« Il ne peut venir à l’esprit d’aucun être sensé que nous fassions volontiers la guerre et prenions plaisir à faire couler le sang. Au contraire, et ce qui en témoigne, ce sont les conditions de paix excessivement modérés que nous avons soumises aux puissances : conditions dont le principe essentiel était la reconnaissance de notre indépendance. Si la France et l’Espagne acceptent tant mieux pour elles ; si elles refusent, tant pis ; le sort est toujours contraire à celui qui est injuste.

Quant à la publication faite par ces deux Puissances, de leur ardent désir de conclure la paix, ce n’est qu’une tromperie et une ruse politique pour cacher leur véritable but : nous rendre responsable du prolongement des hostilités, égarer l’opinion universelle du monde musulman et berner leurs Nations qui ont été terrifiés par cette lutte où nous avons déployé nos qualités guerrières. La gratitude et la reconnaissance émue des peuples musulmans récompensent notre glorieuse conduite.

Si ces deux nations étaient sincères, pourquoi verrions nous, aujourd’hui des concentrations de troupes – en nombre toujours croissant – aux limites même de notre pays ? Quiconque veut la paix n’ajoute pas aux atrocités de la guerre l’emploi des bombes asphyxiantes jetées jour et nuit par des aéroplanes sur les routes et les villes paisibles, tuant ainsi les femmes et les enfants dans leurs demeures. Quiconque veut la paix ne manifeste pas sa haine en incendiant les récoltes et en tuant le bétail ; c’est simplement supposer que de tels procédés nous réduiront à mourir de faim et nous amèneront à faire notre soumission.

Ô musulmans, tunisiens et algériens ; ce qui nous est pénible de supporter, c’est de voir vos enfants contraints de nous combattre. Il nous est de même pénible d’être obligé, pour défendre notre indépendance, de nous trouver face à face, sur le champ de bataille, avec nos frères de race et de religion. Ce sont là des faits qui nous troublent profondément et nous remplissent de tristesse. Quatre cinquième des troupes massées sur nos frontières et portant les armes contre nous sont composés de vos fils, ô nos frères,n’est-il pas de leur devoir de se retourner contre nos ennemis associés qui nous persécutent vous et nous, et de se servir contre eux de leurs armes ? Soyons unis pour libérer ensemble notre peuple de l’humiliation et nous obtiendrons notre indépendance.

Musulmans, algériens et tunisiens, dans notre capital sont venus des députations nombreuses de Fès, Meknès, Marrakech, Tétouan et autres villes du Maroc, ainsi que de Tripolitaine, d’Egypte, de Palestine, de Syrie, de l’Irak, de Turquie et de l’Inde.. Chacun de ces pays nous a seouru matériellement et moralement ; nous les aimerons du fond du cœur…Musulmans algériens et tunisiens, le moment est venu pour tous les peuples musulmans, de briser les liens de l’esclavage, de chasser les oppresseurs et de libérer leurs territoires…Ô mes frères algériens et tunisiens, l’heure de notre délivrance du joug de la France est

arrivée… »

La maison qui servait de tribunal à Abd el krim chez les Temsamane appartenait à mon père et mon oncle. Ils avaient déménagé, vers une autre maison, à l’arrivée d’ Abd el krim . Une fois tous les vingt jours ou une fois par mois, il venait des Béni Wariyaghel,pour juger les litiges en cours chez les Tamsaman .Un bombardement aérien l’ a surpris un jour en pleine séance . Abd el krim et ses compagnons durent quitter précipitamment les lieux pour se réfugier dans les grottes environnantes. Mais l’avion a pu les atteindre avant qu’ils ne s’abritent. Il y eut des morts et des blessés, Abd el krim n’a pu s’échapper que de justesse.

L’échec des pourparlers d’Oujda a entraîné immédiatement, l’offensive franco – espagnol : dés le lendemain, le 7, le général Bouchit, commandant des forces françaises marcha sur Targuiste.

La liaison étroite s’affirme sur terre comme sur mer. Mais après les premières opérations la jonction des deux fronts ne se fait pas comme prévu : du 17 septembre au 18 octobre , le maréchal Pétain demande en vain, à trois reprises, à Primo de Rivera, de réaliser la soudure sur le Kert. Dés le 7 mai 1926, l’aviation entreprit sur tout le front des reconnaissances et des bombardements massifs sur les rassemblements et les centres importants.

Selon le récit de Mohamed Azerkane : « Les espagnols débarquent près d’Ajdir au cap Âbed à la frontière entre les Béni Bouqiya et les Béni Wariyaghel. Il y avait soixante navires espagnols et français au large d’Ajdir. Et malgré toute cette force de frappe, l’ennemi n’a pu débarquer dans la rade du cap Âbed, que lorsque les 300 Moujahidînes l’ont dégarni sur ordre d’Abd el krim : vers 2 heures du matin, il a convoqué le caïd Allal Lamrabti – mort quand les espagnols ont commencé d’avancer vers Ajdir – pour lui ordonner de se diriger avec ses troupes vers les positions Gzennaya, menacées par l’avancée des français sur le front sud. »

Lors qu’Azekane lui fait part de cette erreur d’appréciation relative au système défensif rifain, l’émir a regretté amèrement cette décision qui a facilité le débarquement espagnol.

Vaincu, Abd el krim se réfugie à la zaouïa de Snada, et consent à traiter si la France s’engage à protéger sa famille et sa fortune.

Le chérif chez qui il a trouvé protection avise en grande hâte le colonel Corap de cette importante résolution, qui expédie à Snada ses deux adjoints, le lieutenant de vaisseau Robert Montagne et le capitaine Suffren.

Abd el krim est un homme d’une intelligence et d’un caractère supérieurs. Même vaincu, acculé à la catastrophe, il demeure digne et grand. Il songe aux conséquences de sa capitulation, aux tribus qu’il a abandonnée. Il appréhende la colère de l’Espagne, avec laquelle il a de si terribles comptes à régler. Il cède enfin et écrit au colonel Corap cette lettre que l’histoire enregistrera :

« J’ai reçu la lettre par laquelle, vous m’accordez l’aman. Dés maintenant, je puis vous dire que je me dirigerais vers vous.. Je sollicite la protection de le France pour moi et pour ma famille. Quant aux prisonniers, je prie qu’on les mette en liberté demain matin. Je fixerai l’heure de mon arrivée demain, avant midi ou à midi. » Mohamed Ben Abd el krim El Khattabi.

La guerre du Rif a commencé à « Dhar Ouberran » en 1921. A partir de là, le baroud des Moujahidines n’avait pas cessé. Abd el krim est resté jusqu’en 1026. Puis il est parti pour ne plus revenir.

Le 26 mai 1926, Abd el krim anxieux, saute à cheval. Il court à Kemmoun pour préparer l’exode des siens. Une automobile les portera à Taza. C’est la dernière étape. On devine à quelles lamentations, il est en butte, et quel déchirement, il doit éprouver. La partie est grave.

Le 27 mai à 2 heures du matin, sous un magnifique claire de lune, dans la nuit toute embaumée de la senteur de cistes, Abd el krim monte à cheval. Les spahis l’entourent. Le silence est absolu. Il s’en va les yeux dans le vide…

Abd el krim dira plus tard, dans une interview accordée au Caire, en 1954 :

« Notre combat a donné aux rifains une fierté, un espoir, une confiance en soi qu’aucune défaite ne pourra effacer. Aujourd’hui, en 1954, la guerre du Rif a 33 ans. J’en ai 73 ans. Mais ni elle, ni moi, j’en suis certain, n’avons épuisé notre vigueur. L’aspiration à la liberté et la détermination de notre peuple dureront au – delà de la puissance de nos oppresseurs. »

Abdelkader MANA

[1] Qadi Ahmed Skirj : Addil al warîf fi mûharabat Rif » selon les declarations de Mohamed Azerkan lors de son exile à el Jadida en 1926

[2] Les escadrilles qui participèrent à l’appui aérien au débarquement employèrent des bombes d’ypérite, gaz toxique destiné à produire des pertes chez l’arrière garde rifane sans que les troupes espagnoles en première ligne du front souffrent ses effets toxiques.

[3] Le poids de la guerre chimique sur objectifs éloigné, retoma sur l’aviation , surtout à partir de 1924. La guerre du Rf sera la première du XXè siècle dans laquelle l’aviation utilisa des gaz toxiques.

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