Voyages


Islam et spiritualité

Pr. Eric Geoffroy

« L’Islam sera spirituel ou ne sera plus »

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Eric Geoffroy (à droite) donnant sa conférence à la commanderie d’Irissarry en campagnie de Cédric Baylocq Sassoubre (au premier plan), doctorant en anthropologie-

Eric Geoffroy est l’auteur de plusieurs ouvrages portant principalement sur la dimension spirituelle de l’Islam, et donc du soufisme. Il est par ailleurs de confession musulmane, membre du Conseil Français du culte musulman. Son dernier ouvrage est un essai intitulé « l’Islam sera spirituel ou ne sera plus », paru au Seuil en 2009. C’est aussi l’intitulé de l’exposé qu’il a présenté à l’Université d’été en anthropologie qui a eu lieu du 5 au 10 juillet 2010 à Irissarry, au cœurs du pays Basque Français dans les Pyrénées Atlantiques.

S’appuyant sur Ghazali pour qui « la raison doit être en même temps une supra–raison »,  sa démarche d’islamologue est à la fois une critique de la raison positiviste islamique qui se limite à un catalogue d’interdits et de prescriptions et de la raison  scientiste occidentale :

Ghazali nous dit qu’il faut associer raison et supra–raison. Et qu’il faut associer dans les sciences religieuses islamiques le principe de déduction à celui d’inspiration (ilhâm) et de dévoilement spirituel, qui vont être des moteurs méthodologiques soufis. Le fait que nous sommes voilés à la réalité divine, spirituelle par une multitude de voiles, le Prophète en parlait, et que notre démarche pour réintégrer l’unicité est de faire tomber ces voiles. Pas tous, parce que selon l’esprit soufi  nous serions aveuglés par les lumières divines. Mais quand même : ce monde–ci est opaque et il faut faire tomber les voiles. La gnose en Islam est beaucoup basée sur la lumière ; le thème de la lumière est un thème coranique. Donc l’inspiration et le dévoilement vont être promus durant toute la période médiévale, pas uniquement par les soufis mais aussi par le juriste Ibn Taïmya, mort en 1328, qui crédite aussi le dévoilement et l’inspiration comme des preuves juridiques lorsque les textes scripturaires font défaut ou restent silencieux. C’est quelque chose qui va être intégrer dans la culture islamique et pas uniquement soufi.

Soyouti, qui est un grand savant égyptien, mort en 1505, qui est par ailleurs Chadily, nous dit : « Il y a une préséance absolue de la science par Dieu sur la science par les acquis humains ». C’est-à-dire, que la science inspirée est supérieure de toute évidence à la science acquise. Finalement il rebondit sur une parole provocatrice proférée par Mestari un soufi d’Asie centrale qui s’adressait un jour à des juristes musulmans leur dit : « Vous prenez votre science de mort en mort, de professeur en professeur et nous, nous prenons notre science du vivant qui ne meurt jamais (al hay alladi la yamout)».

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La science soufie, c’est le noyau vivant qui se régénère à chaque instant. Mestari énonce le soufisme qu’il faut intégrer. Nous sommes d’emblée dans l’inter–religieux dans la mesure où nous sommes tous les miroirs des uns pour les autres. Il y a une parole du Prophète qui dit : « Le croyant est le miroir du croyant ». Le croyant, ce n’est pas le musulman, c’est le croyant au sens large. Nous sommes tous humains, miroirs les uns des autres. Et que les réformes de l’Islam se nourrissent de ce qui a été fait ici et là, que le christianisme se nourrit également en Islam notamment en Occident. Donc, il y a cette dynamique interreligieuse qui est très forte.

C’est une autre dynamique aussi que la congruence entre cette sagesse spirituelle immémoriale, donc soufie, et la science de pointe ; la physique quantique. je retrouve, énoncées par des physiciens, des propositions similaires à ce qu’énoncent des soufis :  il existe une sphère qui est forcément au-delà de ce qu’on peut palper et expérimenter. C’est le théorème de Güdel en maths : par les maths on sait que les maths ne donneront jamais la solution du monde et qu’il y a donc un principe d’incomplétude du monde. Nous réconcilions quelque part science et conscience ; le problème c’est que le scientisme est en train de s’effondrer : personne ne croit plus au mythe du progrès. Et dans la sphère religieuse c’est parareil : on se rend compte que le positivisme religieux qui prend une forme juridique sécrète un fondamentalisme et un salafisme.

Il y a ici et là en pays musulmans et en Occident, ce besoin qui se cherche de renouveau spirituel. Comme cela s’observe dans un monde mondialisé qui est de plus en plus sans repères, les sectes sont là, les fondamentalismes islamiques sont là. C’est pour cela qu’il faut redécouvrir les fondamentaux ; c’est-à-dire les textes scripturaires. Je parle de « fondamentisme spirituel » par opposition au fondamentalisme littéraliste. Comme disait Mohamed Abdou, un des grands réformateurs, il y a  plus d’un siècle : « Revenons aux fondamentaux, en mettant l’essentiel avant l’accessoire. ». Or qu’est ce que le vécu musulman depuis quelques siècles ? C’est de mettre l’accessoire avant l’essentiel.

L’Islam d’Occident permet cette souplesse et une certaine liberté aux penseurs musulmans afin de produire une pensée libérée de toute allégeance politique, sociétale, etc. La plupart des réformistes ou penseurs musulmans en Occident, et en France en particulier, vont dans le sens de ce qu’on appelle les lumières. Dans le sens de la raison et du rationalisme. J’essaie de montrer que la raison islamique est à la fois une raison et une supra–raison. C’est ce que Edgar Morin appelle « la raison ouverte », une raison pluridimensionnelle, ou encore « une raison transcendantale ». La raison coranique, c’est cela.

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Prf. Rita Mazen en campagnie de son mari kynésithérapeute: elle a donné une magistrale conférence sur le hiatus entre pratique et thérie qui caractérise le droit en pays musulmans.

Depuis un siècle et quelques décennies, le réformisme musulman a eu tendance à s’aligner sur cette pensée hégémonique européenne, rationalisante, sécurisante, qui désenchante le monde. Lorsque Nietzsche affirme dans une lettre : « J’ai besoin d’un maître », pour quelqu’un qui travaille sur le soufisme, cela résonne.

Nietzsche a annoncé ce nivellement de la pensée : on part de l’unicité pour aboutir à l’uniformité. La mondialisation s’inscrit dans ce processus d’uniformisation par le bas.

La spiritualité est consubstantielle à l’Islam. Les soufis disent que le soufisme est le cœur de l’Islam. En ce sens, où comme dans toute religion, s’il n’y a pas un noyau chaud qui produit du sens et de l’énergie, si ce noyau se tarit, il ne reste plus que l’écorce, que les formes qui se craquellent, se dessèchent et meurent. C’est comme des plaques tectoniques qui se rencontrent et qui produisent des chocs idéologiques. Quand est–ce qu’une religion cesse d’être une religion et devient une idéologie, comme on le voit avec l’islamisme et les intégrismes en général ? Eh bien, c’est quand l’esprit n’est plus là ! Ce qu’en arabe on appelle le maâna , ce sens intérieur qui produit les formes. Or à notre époque de mondialisation effrénée où tout se sait, tout se connaît, où nous parlons de sociétés post–chrétiennes, on ne sait pas où on va vraiment : crises majeures, crises de modèles, crise systémique  globale ; économique, écologique, morale etc. Eh bien, qu’est–ce que peut apporter une religion ? L’Islam en l’occurrence ?

Le théologien chrétien Alfred Louasi , mort en 1940, disait : « Jésus était venu annoncer le Royaume des Cieux et c’est finalement l’église romaine qui est venue ». De même, je dis :  Le Prophète était venu annoncer un Islam spirituel où souvent c’est l’homme qui est honoré, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de scission entre le ciel et la terre, entre l’esprit et la matière, et bien souvent ce sont un ritualisme et  un dogmatisme étroit qui sont venus. Je fais le parallèle parce qu’il  y a un parallèle à faire, entre le christianisme et l’Islam.

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Après les nourritures de l’esprit, les nourritures du corps: le débat se poursuit lors des repas

Le Prophète avait un rapport de maître à disciples avec certains de ses compagnons, qui vont transmettre cet héritage initiatique spirituel. Dans les confréries soufies, encore actuellement, cet héritage se transmet par une chaîne de garanties initiatiques qui remontent au Prophète. Ibn Khaldoun, le grand analyste de l’histoire universelle, mort en 1406, nous dit que « le soufisme est une science de la charia ». Le mot charia ne veut pas dire ici, la loi en arabe : il veut dire « la voie », le chemin qui mène à la source, au réservoir des valeurs. C’est la voie en l’occurrence islamique qui ne fait finalement que reconnaître la moralité universelle : ne pas tuer, ne pas voler etc.

L’Islam est conscient d’arriver en dernier comme révélation. Il s’inscrit dans la continuité des autres religions révélées. Il y a mêmes certains Oulémas qui signalent des allusions à Bouddha dans le Coran.

Le soufisme va être une exploration intériorisante. Le principe fondateur est que la réalité ne se réduit pas aux apparences. Un de ses modèles scripturaires est cet épisode où l’ange Gabriel vient demander au Prophète au milieu de ses compagnons : « Qu’est ce que l’Islam ? » Et le Prophète de répondre :« L’Islam c’est de croire aux cinq piliers ». Donc c’est du domaine corporel, parce qu’on peut très bien prier et être hypocrite : c’est ce qui va se passer du vivant même du Prophète, et le Prophète lui-même le savait : les gens ont fait semblant d’être musulmans pour des raisons politiques. Cela, c’est l’Islam en tant que soumission extérieure.

Après : « Qu’est ce que l’imane, la foi ? ». C’est du domaine du credo, donc c’est déjà invisible puis que c’est dans le cœur : croire en l’unicité, au message divin, etc.

Et puis troisième niveau : « Qu’est ce que l’ihssan, la recherche de l’excellence ? ». Et là on rentre dans la science subtile, tel que le soufisme se définit. Définition donnée par le Prophète : « D’être avec Dieu comme si tu le voyais, car si toi, tu ne le vois pas, certes Lui, il te voit. » On est là dans la contemplation : on passe de la chahada (le témoignage de foi extérieur) à la mouchahada (la contemplation). Là, on ne peut plus  tricher ; on est dans la science subtile.

Le soufisme est né en même temps que les autres sciences islamiques, un siècle et demi à deux siècles après la mort du Prophète. C’est pour cela que les salafistes disent que le soufisme n’est pas un terme scripturaire. Les grands Oulémas leur répondent que toutes les sciences dites islamiques n’existaient pas au temps du Prophète. S’il y a eu polarité assez dense en Islam, entre l’aspect exotérique, donc l’aspect extérieur (c’est-à-dire les sciences religieuses formelles) et l’aspect intérioriste, beaucoup d’Oulémas ont été des savant exotéristes maîtrisant les sciences formelles, le droit, la théologie, mais également engagés dans une démarche intérieure et même soufie. L’exemple phare, c’est Ghazali qui meurt en 1111, grand théologien rompu à toutes les disciplines exotériques et qui travaille sur les fondements du droit, à un moment il dit : « Stop ! ». il passe par une crise spirituelle profonde ; il ne peut plus enseigner, il somatise comme on dit maintenant. Il voit que toutes ces sciences  sont liées au mental et donc à l’ego : elles ne remettent pas en cause l’ego, « l’âme charnelle » telle que l’appelle les soufis et telle que l’appelle le Coran, et que ce n’est que par une remise en question de cet ego et par un travail sur cet ego, par une discipline intérieure, que l’on peut cheminer vers Dieu. Or il se dit : « Quel est le but de l’Islam ? Et quel est le but d’être  musulman ? » Donc , c’est se rapprocher de Dieu. C’est « connaître Dieu », se rapprocher de Lui spirituellement. A la fin de  sa vie il dit : « J’ai maîtrisé toutes les sciences exotériques et je vois qu’elles ne sont que des moyens. Elles peuvent même être des leurres, parce qu’elles sont liées au mental. Et qu’est ce que vaut ma pensée par rapport à la présence divine ? ».

Après sa crise spirituelle, il va se mettre en quête, donc il part durant dix ou onze ans sur les routes et va séjourner à Damas, la Mecque, Jérusalem… Il fréquente les soufis et se met en retraite spirituelle. C’est dans le soufisme qu’il a approché cette connaissance de Dieu. Ghazali va apporter sa caution de grand savant pour orthodoxiser le soufisme.  Par sa caution, la culture islamique, sunnite, va être imprégnée de soufisme. Il va y avoir débat avec Averroès qui meurt en 1198 et qui va répondre à Ghazali qui meurt quelques décennies auparavant, avec « réfuter les philosophes » arabo–musulmans influencés par la pensée Grecque, Hellénistique : « Quelle est la part de la raison face à la révélation ? ». Débat qui était majeur en Islam durant des siècles.

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Eric Geoffroy au fond au centre

Pour Ghazali, l’inspiration des saints musulmans est héritière de la raison prophétique, puisque le Prophète Mohamed est mort et qu’avec lui s’est éteinte la prophétologie historique. Mais Dieu ne laisse pas l’humanité sans miséricorde et donc ce sont les saints de Dieu – ça peut être un simple paysan, c’est complètement diffus – qui sont le réceptacle de cette investiture. En Islam, tout être humain est le réceptacle de cette baraka, de cette source de bénédiction divine. Mais disons que certains êtres plus que d’autres. En Islam, il est clair que tout être est investi par Dieu, parce que toute créature naît selon la fitra, selon la nature pure originelle. Et c’est la culture qui va finalement le corrompre. C’est la culture humaine qui va corrompre l’homme. Il y a cette dualité entre culture et nature. La fitra permet ce travail spirituel qui va être conscientisé en terme de pratique dans la culture islamique par le Dhikr, l’invocation de Dieu. Le dhikr, le souvenir, l’invocation : notre boulot sur terre c’est de nous souvenir de l’état d’unicité dans lequel nous vivions avant la création. Réintégrer le monde de l’unicité à partir de la dualité : santéet maladie, guerre et paix, etc.

Evidemment la raison est centrale puisque le Coran appelle à faire le lien entre les choses. Il n’y a pas en Islam de césure entre la raison et la foi, puisque l’une et l’autre sont des dons de Dieu. Seulement cette raison est devenue très tôt utilitariste, unidimensionnelle, horizontale. C’est ce qui va être développé dans la pensée juridique en Islam. Pour parvenir à gérer toutes ces populations qui sont entrées en Islam, parce que l’Islam s’est répandu en quelques décennies, il faut parer au plus pressé ; il faut gérer le domaine corporel. Du coup les Ouléma ont négligé les œuvres du cœur, l’aspect intérieur. Le soufisme est apparu pour rétablir l’équilibre entre les normes et l’aspect intérieur, vivifiant et spirituel qui nourrit la foi. Pour rétablir l’équilibre entre cette norme extérieure et l’aspect intérieur.

Raison et supra–raison. Ça va être un débat depuis Ghazali :

« Sur terre, il y a des signes pour ceux qui sont dotés de la certitude. Et en vous-mêmes, ne voyez vous donc pas ? » interroge le Coran. Il y a toujours dans le Coran cet appel à l’équilibrage entre exploration du monde extérieur, avec les lois de la nature comme signes divins, mais sans négliger les signes intérieurs. Or il y a eu déséquilibre très vite ; il y a eu un juridisme, une hypertrophie du droit musulman qui s’est développée et qui a abouti lentement à la sclérose qu’on a connu depuis des siècles : l’Islam égal un catalogue d’interdits et de prescriptions.

Là il faut revenir aux fondamentaux : Qu’est ce que l’Islam est venu faire sur terre ? Quel est le message du Prophète ? Ces interrogations seront remises sur le tapis actuellement par de grands réformistes qui, à priori ne sont pas des spirituels, mais qui témoignent qu’il ne peut y avoir de vraies réformes en Islam que par la spiritualité.

Nasr Abou Zaïd, qui vient de mourir, est un penseur Egyptien qui vivait en Hollande depuis quelques années parce qu’il n’était pas accepté dans son pays et qui disait que toute réforme en Islam ne pouvait se construire que sur un taâwil, une herméneutique, c’est-à-dire sur une reconsidération d’une base spirituelle de la matière islamique. On peut citer d’autres réformateurs comme Abdelmajid Charfi en Tunisie, des gens qui sont laïcs, des penseurs musulmans de gauche qui nous disent finalement que seule la mystique, seule la spiritualité accomplit l’idéal de l’Islam.

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Pause café

Nous ne sommes plus dans le temps des demies mesures, devant les défis globaux, devant l’accélération des processus mondiaux en marche. Ce qu’on appelle jusqu’alors Islah (réforme) ; l’époque n’est plus pour cela. Actuellement Il y a des interrogations fondamentales à la fois dans la sphère Occidentale et dans la sphère Islamique. C’est-à-dire des questionnements verticaux auxquels la raison instrumentalisée, à la fois dans le domaine religieux, donc islamique, et dans le domaine de la pensée scientiste, positiviste, en Europe depuis trois siècles, ne répond pas. Cette instrumentalisation de la raison est à la fois religieuse et scientiste. C’est ce qu’un maître Bouddhiste appelle « le matérialisme religieux » : la religion se transforme en ce moment là en simple idéologie. Elle ne fait plus que gérer les choses… Un corps de Oulémas essaie de sauver les meubles, préserver cet immense héritage séculaire qu’est l’Islam. Mais il ne fait que gérer des formes, il manque donc un maâna ; le sens intérieur, d’où un formalisme juridique. Et d’un autre côté, en Occident, depuis trois siècles, il y a cette raison positiviste qui accouche de la crise majeure dans laquelle on vit.

Pour moi, l’Emir Abdelkader est celui qui incarne le plus l’Islam en tant que complétude. L’Islam se veut plénier, touchant à tous les domaines de la vie : le physique n’est pas moins à négliger que la métaphysique, le spirituel etc. Lorsqu’il a été libéré par la France en 1852, il peut enfin vivre en Orient comme il le voulait. Donc il vit à Damas. Et lorsqu’il va venir en France, il va accompagner le progrès technique européen, parce qu’il a compris que l’Europe a la supériorité technologique. Il va accompagner ce mouvement. Il va aux deux expositions universelles à Paris et à Londres. Il va militer auprès des populations du Proche Orient pour le percement du canal de Suez en disant que « ça va rapprocher les peuples et donc, ça va être un mieux être technologique pour vous. Apparemment il joue la carte technologique. En même temps, il dit aux Européens, on est alors en 1860 : « Attention ! Si vous développez uniquement l’aspect horizontal, technologique, le ciel va se refermer sur vous ! ». Abdelkader n’a pas fait l’amalgame lorsque l’armée Française a attaqué son pays. Et il aurait pu en faire, en disant « L’armée Française vient des pays chrétiens dont les chrétiens sont… » Non, Abdelkader dépasse cela ; il tend la main aux chrétiens. En fait, il était visionnaire, il voit que les civilisations vont se rencontrer, il voit que l’Islam va être en France à un moment ou à un autre etc. Donc raison, supra–raison.

Les grands réformistes musulmans, avec Al Afghani et Mohamed Abdou qui sont issus d’un terreau soufi, disaient que la réforme doit passer par la spiritualité : nous voulons prendre la technicité occidentale sans perdre nos âmes. Le principe d’unicité, al tawhid , qui fait que si Dieu est unique, sa création est multiple. L’unicité de Dieu a pour corollaire l’infinie variété de sa création. Il y a une interdépendance entre les domaines  créationnels . Ce principe islamique d’unicité, selon lequel on ne peut comprendre  une partie sans comprendre le tout, ce principe holistique qui dit que tous les dimensions de l’être sont reliées entre elles, qui énonce que la raison horizontale, mène l’humanité et la planète droit dans le mur, et qu’il faut donc associer  raison et supra –raison.  Raison et intuition. Cerveau gauche et cerveau droit. C’est cela l’épistémologie islamique et soufie en particulier.

Le titre de mon livre « l’Islam sera spirituel ou ne sera plus » est bien sûr inspiré par la formule de Malraux «  le 21ème siècle sera religieux ou ne sera pas » En ce sens où nous assistons vraisemblablement à un mouvement de balancier : nous avons été trop loin dans la matérialisme et trop loin dans la technicité aveugle avec les crises majeures à la fois morales et écologiques. Et depuis quelques temps, nous allons vers une spiritualité encore floue : pensez au mouvement new-age venu des Etats-Unis où se sont développés la technicité et le matérialisme. Pensez aux sectes qui se développent en Occident. Pourquoi ? Parce qu’il faut combler un vide et la nature a horreur du vide et que l’homme est âme et corps.

Propos recueillies par Abdelkader Mana

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La route des Mérinides

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C‘est par le Sud du couloir de Taza que passait jadis « la route des Mérinides » : la fameuse « Triq Sultan » qui unissait Fès au Maroc Oriental via Sefrou, Rchida et Debdou.


« Vois la montagne ! Vois le pigeon ! Vois l’associé ! Vois le fumier ! »

Les premières neiges tombent sur les montagnes, le pigeon annonciateur de l’hiver est de retour, le moment est venu de songer aux travaux agricoles, de rechercher son associé et de transporter le fumier sur les terres. Ils redonnent vertu à la semence en y incorporant les cendres de l’Achoura, ou en y jetant les grains de la première ou de la dernière gerbe de la récolte précédente. Ces grains passent pour être imprégnés de la baraka et incarnent les forces vives de la végétation. C’est à ce moment précis, en automne de l’année 2006, que nous avons entrepris un des tournages de la série « la musique dans la vie » : c’était dans la « tache de Taza », sur « la route des Mérinides » à un moment où les fellahs fumaient la terre.

C’était un dimanche, premier jour de la semaine, où les berbères choisissent pour tracer leur premier sillon. Bien que fixés au 17 octobre de l’année julienne, les labours d’automne ne peuvent être pratiquement entrepris qu’aussitôt après la chute des premières averses. Mais la saison des pluies commence parfois si tard que le fellah doit reporter l’inauguration de ses travaux à une date beaucoup plus reculée, fin décembre, parfois même au commencement de janvier.

C’est au cours de ce tournage que nous avons visité Rchida, vieille citadelle surplombant la plaine de Tafrata au sud du couloir de Taza. Sa vieille mosquée remonte à Al Rachid, l’un des souverains mérinides : d’où ce toponyme de « Rchida », par référence au fondateur mérinide de la citadelle.

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Nous avons retrouvé ici le même troglodytisme qu’à Taza, en particulier au village d’Admer, où les villageois habitaient eux aussi dans ces grottes dénommées « Kifan ». Situé au pied d’une falaise où sont creusées de nombreuses grottes, où étaient gardés à l’abri des maraudeurs, les richesses dont disposait la tribu, le douar Admer porte le même nom que la montagne sur laquelle il est adossé : Jbel Admer.

Ce village troglodyte est situé non loin de Rchida ; la vieille citadelle mérinide qui domine en falaise la plaine de Tafrata. « Terre qui a vu le passage de beaucoup de monde », nous disaient les villageois d’Admer : les Banû Marîn, et les Banû  Wattass, du temps de leurs anciennes gloires. Dans ces temps révolus, qui avaient connu les anciennes batailles  mérinides et Wattassides, les gens  de ces parages n’habitaient que dans des grottes et sous des tentes. Ils n’auraient fondé ce douar d’Admer qu’après l’avènement du saint patron de Rchida et son établissement dans ces hauts plateaux de la Gada de Debdou. Ce sont les descendants de ce saint et ses arrières petits fils qui habitent ce pays depuis des années et des siècles. les Admer, les Bni Khlaften, et Rchida sont les premiers habitants de ces montagnes et de ces terres .  Les anciens Berbères autochtones restaient cantonnés aux flancs des montagnes, tandis que la plaine de Tafrata était devenue le domaine où transhumaient les mérinides, ces berbères Zénètes venus de l’Est, et dont faisaient partie les actuels Hawwâra. Quant aux Arabes de ces parages, ils étaient justes des pasteurs nomades se déplaçant avec leurs tentes.

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Mouvement de la transhumance d’été et d’hiver dans la tache de Taza

Depuis la nuit des temps, le pastoralisme est le trait distinctif des Hawwâra Oulad Rahou et de leurs ancêtres, nous explique Abdellah  Bachiri. L’hiver, ils transhument dans la plaine de Tafrata et en période estivale , aux plateau de la Dahra, aux pacages steppiques de la Fhama, Et quand à nouveau l’herbe repousse drue, ils reviennent à la plaine de Tafrata. » Ce n’est que quand le pâturage fait défaut aux Hawwâra , qu’ils vont transhumer sur ces hauts plateaux de la Gada de Debdou. La tonte d’ovins a lieu chez eux vers la fin du printemps et au solstice d’été.  On prépare alors le pain du berger dénommé « Magloub », nom qu’on donne par extension à cette berceuse qui accompagne la tonte des ovins :

Ô berger ! Ramène la brebis à l’allure de gazelle !

La brebis au museau roux et au beau présage

Celui à qui elle manque, meurt de faim

Et passe une nuit blanche à réfléchir !

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« La tonte des moutons a lieu au printemps, nous dit le pasteur Nabil Khachani. Après s’être bien engraissés les béliers portent une laine abondante qui les étouffe en période estivale. On les allège alors de cette laine : c’est la période où nous séparons l’agneau de sa mère. Le matin de tonte, on prépare le pain du berger, ainsi que les laitages. C’est le petit déjeuner de ceux qui procèdent à la tonte des moutons. Après quoi on sacrifie un bélier châtré pour offrir à la communauté pastorale le couscous aux sept légumes avec de la viande bien rôtie. ».

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Les transhumants Bni Waraïn et Houwara Oulad Rahou sont arrivés au couloir de Taza dans le sillage des Mérinides depuis Figuig où ils nomadisaient jadis



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L’imam de la grande mosquée de la Zaouia de Rchida nous disait que c’est là qu’étudiaient les quarante tolba de tous les horizons ; ils y affluaient de partout : des Branès, de Guercif, de Melloulou.  Les chorfa, ajoutait -il, veillaient à leur nourriture, et leurs oraisons portaient jusqu’au fond de la vallée. Cette vieille mosquée fut édifiée du temps des Mérinides. Elle fut restaurée par Sidi Ahmed Ben El Mamoune du temps du Sultan Hassan 1er qui y effectua la prière du vendredi en compagnie des chorfa.»

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Roman Lazarev

Au déclin des Almohades, dès 1216, leurs successeurs mérinides occupent Taza considérée alors comme « la clé et le verrou du Gharb », souligne l’auteur du Bayân : « Une fois installé à Taza, Abû Yahya, prince mérinide, fit battre les tambours et hisser les bannières. De toutes part, les chefs de tribus accompagnés de délégations vinrent lui présenter leur hommage. Car il avait auparavant occupé le rang d’émir au sein des tribus Banû Marîn, mais sans tambours ni étendards ».

Vers 1227, les Mérinides étaient devenus les maîtres incontestés de « toutes les tribus et campagnes situées entre le Moulouya et le Bou Regreg ». Cette époque est restée liée à des souvenirs de magnificence et presque de légende. On connaît le vieux dicton : « Après les Banû Marîn et les Baû Wattas, il ne reste personne ! ». On nous signale d’ailleurs dans ces parages des tombeaux mérinides et wattasides.

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Roman Lazarev

Rchida est l’un de ces jalons qui reliaient à chacun des horizons, ce qui fut jadis « la route des mérinides ». D’après le Mûsnad d’Ibn Marzouq, Abû Al Hassan, le Sultan mérinide qui régna de 1331 à 1351, et qui construisit la belle médersa de Taza, « créa un nombre d’enceintes et de vigies tel, que si l’on allume un feu au sommet de l’une d’elles, le signal est répété sur toutes, dans une seule nuit, sur une distance que les caravanes mettent deux mois à parcourir de la ville de Safi au pays d’Alger… »

Située entre Figuig et la vallée de la Moulouya, la vieille citadelle de Rchida surplombe la plaine de Tafrata, là même où nomadisaient au 12ème siècle, les mérinides (Banû-Marine en arabe), ces Berbères Zénètes venus de l’Est. Dans sa généalogie des Mérinides « peuple qui gouverna le Maghreb et l’Espagne »[1] Ibn Khaldoun écrivait : « Les Banû-Marine, peuple dont la généalogie se rattache à celle des Zenata, avaient leurs lieux de parcours dans la région qui s’étend depuis Figuig à Sijilmassa et, de là, au Moulouya…

Les Banû-Marine parcouraient en nomades le désert qui sépare Figuig du Moulouya. Lors de l’établissement de l’empire Almohade, et même auparavant, ils avaient l’habitude de monter dans le Tell afin de visiter les localités qui s’étendent depuis Guercif jusqu’à Outat. Ces voyages leur permirent de faire connaissance avec les débris de l’ancienne race zénatienne qui habitait la région du Moulouya, et de se lier d’amitié avec les Miknassa des montagnes de Taza et les Béni Waraïn, tribu maghraouienne qui occupait les bourgades d’Outat, dans le haut Moulouya. Tous les ans, pendant le printemps et l’été, ils parcouraient ces contrées ; ensuite ils descendaient dans leur quartier d’hiver, emportant avec eux une provision de grains pour la subsistance de leur famille. »

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Ibn Khaldoun nous dit qu’à leur avènement, les Mérinides ont détruit l’une des principales ressources de la région : l’oléiculture. Dans cette région, les premières plantations d’oliviers remontent aux Almohades, comme le souligne Ibn Ghâzi, au début du 15ème siècle : « Dans les bonnes années, écrivait-il, et avant que les Banû Marîn n’eussent commencé à ruiner le Maghreb extrême, lors de l’affaiblissement de l’autorité Almohade, la récolte des olives au Ribât de Taza, se vendait environ 25 000 dinars ».

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Bataille, par Roman Lazarev

C’est non loin de cette vieille citadelle de Rchida qu’ Abd el Haq, le  premier souverain mérinide, alors âgé de 73 ans, trouva la mort avec son fils, Abû Al Âlaa Idis, lors de la bataille contre les arabes Ryah, chargés par les Almohades de surveiller le couloir de Taza.

Sid Yaâgoub, le saint patron de Rchida, serait selon une légende dorée un Idrisside qui priait dans les grottes de la Gada de Debdou, qui domine en falaises la plaine de Tafrata. Moulay Ali Chérif le fondateur de la dynastie Alaouite est également passé par là. On dit même qu’à l’aube du 20ème siècle, le Rogui Bouhmara est arrivé un jour avec sa harka dans la plaine de Tafrata et aurait pris aux gens leur bétail. C’est là aussi qu’en 1914 les premiers bataillons français en provenance d’Algérie avaient établi leur avant poste : le camp de Mahiridja.

Une crête lumineuse, voici reluire au loin Berkine, comme une pincée de sel sur la montagne ! Elle surplombe cette vaste cuvette du Moyen Atlas Oriental. Des lignes de montagnes plus basses compartimentent la cuvette, y rendant la circulation malaisée. La roideur des pentes, en favorisant un ruissellement intense, s’oppose à la fixation du moindre humus, comme on le remarque bien à l’absence de manteau végétal, dans ce paysage tourmenté aux allures lunaires.

La seule  ouverture de cette cuvette de Berkine est ce sentier filant vers cet, « Abrid Romane », qui ajoute peut-être quelque intérêt nouveau à la question toujours controversée de l’itinéraire suivi par Suetonius Paulinus dans son aventureuse expédition à travers le Moyen Atlas. Au fond de la cuvette, l’ancien volcan éteint « l’Ich-N’Aït-Aziz ». La largeur de son cône atteint près d’un kilomètre. Ses cendres éruptives couvrent toute une partie de la cuvette de Berkine. Les Berbères appellent cet ancien volcan du nom « d’Afoud » qui signifie ici, « celui qui est dépourvu de genou ». Un autre volcan existe au fossé oriental de Bou-Iblâne : « Ich-N’Aït Abdellah », du nom de la tribu qui s’est établie là où il avait fait irruption, il y a de cela des millénaires. Jbel Bou Nacer avec ses plaques de neige quasi persistantes, ne procure que l’illusion d’un imposant château d’eau : la pente trop brutale de ses versants ne permet pas l’accumulation de trop grandes réserves. L’eau est néanmoins assez abondante pour suffire aux besoins d’une population peu nombreuse et clairsemée.

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La berbère de Abdellah Oulamine

Sur le chemin qui remonte de la plaine de Tafrata vers Berkine, nous rencontrons les gens du douar Bni H’ssan, connus pour leur tenue traditionnelle, leurs chansonniers, leurs hautboïstes, et leurs musiciens. Dans la commune de Berkine, ces Bni H’ssan font partie de la fraction Ahl R’baâ des Bni Jellidassen, la plus importante tribu de la confédération Bni Waraïn : « Leur agriculture paraît maigre, observe le chef de troupe Aziz Bennaçer, mais elle leur permet l’auto-subsistance grâce à la baraka. Ils ont un bel élevage, et même si la forêt est insuffisante, elle a un rôle important à jouer. Ce sont les Bni H’ssan qui animent le marché aux grains de Berkine. Ils animaient depuis toujours et en tous lieux festivités, fêtes de mariages et autres cérémonies. »

Une des caractéristiques des Bni Waraïn est d’avoir une maison, un terrain de culture et de parcours, en plaine et en montagne. Les zones d’habitat privilégiées sont les vallées des oueds où sont cantonnées la plupart des sources dont chacune est un centre permanent de critallisation humaine.

Le thalweg  limoneux des oueds est souligné par un étroit ruban végétal où se retrouvent le jujubier buissonnant ou même arborescent, associé à des pieds d’alfa, des bouquets d’armoise blanche et quelques massifs de lauriers rose.

De sol cultivable la nature est extrêmement avare ; il faut arrêter la fuite des terres arables entraînée par le ruissellement en élevant des murettes en galets. On obtient ainsi ces terrasses de forme géométriques, en damiers irréguliers dont chacune est la propriété précieuse d’un chef de foyer.

En ce haut pays, les eaux pluviales sont drainées par un collecteur unique, le Zobzit, sous affluent de la Moulouya, qui prend naissance à Berkine. A son amont deux cours d’eau qui suivent chacun une vallée parallèle au Bou-Iblâne. Ils portent chacun le nom de la tribu qui vit sur ses berges : Assif -n’Aït – Bou N’çor et Assif-n’Aït Mansour. Leur cours supérieur porte le nom d’Assif Ouloud (la rivière du limon). Les vallées des oueds Aït Bou N’çor et Aït Mansour s’ornementent de beaux rideaux presque ininterrompus de peupliers et de saules aux troncs desquels la vigne enroule de loin en loin ses capricieuses torsades. Des essences plus modestes croissent dans leur voisinage : le câprier, le tamarin, le micocoulier (Taghzaz), dont on taille des planchettes-écritoires pour écoliers.

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Pressoir d’huile d’olive

Au bord de l’oued Aït Mansour, le laboureur Mohamed Mala abandonne un instant  attelage et  charrue pour  venir nous entretenir sous un vieux eucalyptus :

«On appelle ces rivages le « verger d’Iswal ». Ils sont cultivés aussi bien par les descendants de Sidi Belqacem que par ceux des Bni Aziz. Mais rares sont ceux parmi les descendant de sidi Belqacem qui habitent au bord de l’oued. Le douar que vous voyez là-bas est originaire de Sidi Belqacem. La plupart des gens possèdent des terrains de culture au bord de l’oued, mais leur maison se trouve là-haut dans la montagne : pour venir travailler ici, ils descendent de la montagne. Moi-même j’ai une propriété ici, au pays des Bni Aziz alors que ma maison se trouve là haut au Jbal Bni Bou N’çor, où nous avons un peu de culture et un peu d’élevage. Des terres irriguées mais aussi  bour. En période estivale, nous semons le maïs, mais en cette période automnale nous semons plutôt le blé tendre et les fèves. Ce ne sont que de petites parcelles où nous cultivons aussi un peu de légumineuses pour nos foyers. On n’en met pas trop puisque nous n’avons que de petits lopins de terre. Et quand l’oued est en crûe, il emporte toutes nos cultures sur son passage.. »

Tous les étages écologiques sont mis à contribution, aussi bien pour l’élevage que pour l’agriculture : des sommets enneigés aux vallées verdoyantes.

Ainsi, une fois les labours et les semailles effectués en montagne au début de l’automne, on descend procéder aux labours de plaine en décembre et janvier.

On séjourne en Taïzîrt sous la tente, jusqu’en mai, époque de la moisson précoce (Bekri). Celle-ci achevée, on reprend le chemin de la montagne, où une seconde moisson plus tardive (Mazozi) attend d’être coupée à son tour.

Tout le long des cours d’eau, nombreux sont les moulins à eau : on en dénombre quelques 83, rien qu’à Berkine.

Le grain est versé dans une trémie, sorte d’auge carrée en palmier nain, large par le haut, étroit par le bas, et maintenu au plafond par des cordes.

Au dessus de la trémie est fixé un conduit en bois « lqandîl », par lequel le grain se déverse dans l’oeillard « Tît » d’où il descend pour être broyé par les deux meules.

L’usage est de laisser quelques grains dans l’œil du moulin : ce « souper du moulin » est considéré comme étant chargé de baraka.

L’eau amenée par un conduit tombe d’une hauteur de deux mètres sur une roue de 40 centimètres. L’appareil est mobile sur un arbre.

En ce début de la transhumance d’hiver, chacun apporte son grain à moudre en prévision des grands déplacements. Le meunier prélève un dixième sur chaque mouture.

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Printemps

A l’époque où les troupes françaises font leur première apparition au Maroc Oriental, l’autorité est détenue chez les Aït Jellidassen, par la famille des chorfa Aït Sidi Belqacem. C’est dans cette Zaouïa que les gens de  tribus se rassemblèrent d’abord pour faire face à la pénétration française. Mais mitraillés par l’aviation et bombardés par les canons, ils finissent par se dissocier.

Ainsi s’ouvre « le pays rond » des Aït Jellidassen où suivant la parole même de Si Mohand  Belqacem : ne devait de sa vie réussir à pénétrer le guerrier français.

Pour venir à bout de la résistance des Bni Jellidassen, les Français décident d’occuper Berkine, où ils établiront leur caserne en 1926. Mais Si Mohand, le chef de la zaouïa de Sidi Belqacem, leur farouche adversaire, aboutit avec les Marmoucha à la formation d’une Harka de 800 fusils sur l’oued Zobzit. Dans cet étroit compartiment de la « tache de Taza », il était l’âme obstinée de la résistance à la pénétration coloniale. En arrivant chez les Bni Hassan au printemps 1923, en un point d’appui qui débouche sur Berkine, les Français apprennent que la puissante confédération Marmoucha  viendra prêter son appui à Si Mohand Belgacem, qui a décidé de se retirer dans la montagne la plus inaccessible pour ne pas se soumettre aux colonisateurs. Pour ces derniers « il fallait en finir avec les Bni Jellidacène et pour cela atteindre dans son autorité l’agitateur Sidi Belqacem Azeroual en occupant Berkine, confluent des oueds Bni Mansor et Bni Bou N’çor qui commande l’accès à la zaouia du chérif et aux passages qui permettent aux Jouyouch  Bni Jellidacène de se répandre dans la zone de Bou Rached, la vallée du Melellou et de la Moulouya.

« Dans ces parages, nous dit Aziz Bennaçer, les chorfa de Sidi Belqacem sont connus depuis toujours pour leur pouvoir et leur bienfait. Leur baraka est grande : elle rayonne de jour comme de nuit. Leur réputation est ancienne, et quiconque se  rend chez eux est assuré du gîte et du couvert. Là bas, il y a une grande baraka. Le pays parait parcimonieux, pourtant il est en mesure de nourrir mille et une bouche grâce à la baraka. »

En nous accueillant en haut de la colline où se trouve le sanctuaire, sur la rive droite de la rivière, le moqadem Abdellah Ben Ahmed, nous explique en ces termes en quoi consiste la gestion de la zaouïa de Sidi Belqacem Azeroual :

«  À tour de rôle, la clé de la zaouia  est confiée à un moqadam durant cinq, six , voire dix ans. Grâce aux offrandes qu’il reçoit, il nourrit les étudiants en théologie venus de tous les horizons, ainsi que les pèlerins de passage. De la mi-août à la mi-septembre, quatre fêtes patronales ont lieu à Sidi Belqacem : lemoussem des Bni Aziz, celui des Bni Bou N’çor, celui de Sidi Belqacem, et enfin celui des Bni Mansour. Ce sont les quatre principaux moussem. Les pèlerins viennent de toutes les fractions : d’Immouzzar des Marmoucha, d’Ahermoummou, de Tahla, des Maghraoua. Ils viennent aussi de la région de Taza, d’Oujda et de Taourirt : le moqadam les reçoit et les nourrit gracieusement ». A l’issue de cet entretien, les membres présents de la zaouia déclament solennellement d’une voix grave, sereine et paisible, la sourate de la lumière :

« Dieu est la lumière des cieux et de la terre. Sa lumière est semblable à une niche où se trouve une lampe. La lampe est dans un verre pareil à un astre étincelant qui s’allume grâce à un arbre béni : un olivier qui n’est ni de l’Orient ni de l’Occident et dont l’huile brillerait sans qu’un feu la touche, ou peu s’en faut. Lumière sur lumière,  Dieu dirige vers la lumière qui il veut. Il propose aux hommes des paraboles. Dieu connaît parfaitement toute chose. »

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Le thème de la lumière est une des constantes de l’enseignement soufi, comme du Coran. C’est elle qui pénètre dans les cœurs qui s’ouvrent à Dieu. Elle se présente chaque fois comme une force spirituelle, un appel à la vie intérieur.

Abdelkader Mana

[1] Ibn Khaldoun :« histoire des berbères », tome quatrième, p.25 et suivantes.

A Ouarzazate les amandiers sont déjà en fleurs

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Tifoultout

Tout avait commencé en musique, un accueil aux rythmes de la montagne entrecoupés de youyou. L’Ahouach de Tifoultout. Au bout du voyage réel commençait le voyage imaginaire.

Le dépaysement est complet. Une ambiance propice à l’amitié entre les hommes et les femmes qui ne se connaissaient pas cinquante minutes plus tôt. C’est le mystère de Ouarzazate. La ville du silence où l’on se recueillit pour être attentif à l’appel du berger et à l’écho de la bergère que mime justement le mariage de ces voix graves et aiguës de ces chanteuses et de ces musiciens habillés aux couleurs bariolées de la fête ; arc-en-ciel lumineux du soleil.

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Ahouach

Après cet accueil musical, un dîner copieux est offert au bien nommé hôtel « karam » (hospitalité). C’est l’occasion pour les invités de nouer les liens de l’amitié autour d’une même table. Beaucoup d’entre eux avaient quitté l’hiver et la neige en Europe pour se retrouver au printemps et au soleil de Ouarzazate. Le matin en est une illustration éblouissante : l’eau qui s’évapore crée une atmosphère de rêve que renforce le chant multimélodiques des oiseaux.

Direction Tinghir puis les gorges de Toudhra en passant par la source des poissons sacrés : la journée commence bien. Le guide explique :

« Faisons une petite promenade à pied dans les gorges. Il y a des mouflons dans la montagne. On peut les voir grâce aux jumelles ».

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Gorges de Todhra

Les parois abruptes des gorges sont impressionnantes ; elles s’élèvent à pic jusqu’à 300 mètres. L’ascension dure trois heures en moyenne. Il y a des gens qui passent ici toute une semaine, rien que pour pratiquer des escalades. Laftah Omar, le président de la commune rurale de Tinghir précise : « Les alpinistes viennent généralement en équipe. Les gorges de Toudhra sont uniques. Ils s’agrippent aux falaises. Il faut le voir pour le croire».

A Tinghir les amandiers sont déjà en fleurs. Des fioritures de hautbois nous accueillent. On nous offre un repas pantagruélique sur une esplanade qui a vue sur les montagnes enneigées. En fait, on va d’un festin à l’autre, d’une musique à l’autre, d’un paysage à l’autre.

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Aux environs de Ouarzazate, Lawrence d’Arabie et les dix commandements

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Lieu de tournage de Lawrence d Arabie

La journée du samedi 21 février 1987 s’achève en apothéose par un dîner–spectacle à l’hôtel Karam Palace avec orchestre de musique flamenco et groupe des lords (tenue sombre). Le groupe espagnol a notamment dansé sur les airs du « Lac du Cygne » de Tchaïkovski. Le dimanche, la ville silencieuse de Ouarzazate se réveille dans la lumière et le silence ; ville rouge sur fond de montagne enneigée. Le touriste peut pratiquer toutes sortes de sports dans cet air purifié : tennis, tir à l’arc, équitation, natation et j’en passe. Il peut vivre en deux jours l’équivalent d’un mois de vacances, tellement le temps est bien rempli et l’espace parcouru dans tous les sens.

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Les dix  commandements en tournage à Ouarzazate le 23 mai 2005

Rien de mieux pour faire peau neuve et prendre une nouvelle charge d’énergie. On oublie, on se laisse vivre, on devient un autre. Les ksour et les kasbah parsèment de temps en temps, ici et là, des espaces sauvages, dénudés, silencieux, mystérieux et magnifiques. Au milieu d’un paysage lunaire et rocailleux où pas une herbe ne pousse, brusquement la vie ressurgit avec sa profusion de végétations : c’est la victoire de la vie sur la mort, de l’eau sur la sécheresse. C’est le cas de l’oasis où nous fûmes accueillis au milieu des tentes caïdales. L’eau y vient de l’oued Taznakht. Il y a aussi des eaux souterraines qui proviennent de la fonte des neiges du versant sud du haut–Atlas.

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Autre lieu de tournage de Lawrence d Arabie a Ouarzazate

Devant les tentes caïdales, l’immense Ahouach de l’Adrar.

Les percussionnistes sont assis à même le sol alors qu’autour d’eux les danseuses cosmiques imitent la roue solaire : ici, ce n’est plus cet objet décoratif et folklorique qu’on promène dans les hôtels et les « fichta » officielles. L’ahouach est dans son cadre naturel, au bord de l’oued sur fond de falaises et de lumière. Il n’y a ni micro, ni estrade. C’est la culture paysanne dans son authenticité. Dans ce contexte naturel  le produit exotique, se sont les touristes !

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Oasis de Ouarzazate

Sur le plan culinaire et musical, on a presque fait le tour de l’univers si l’on peut dire : du plat norvégien au menu traditionnel dans sa version berbère et fassie et de la musique espagnole à la Sokla de Tamgrout… Une journaliste française me dit : « Il faut que je fasse ma provision de thé à la menthe, parce qu’à Paris, ça ne court pas tellement les rues ». Un autre journaliste français lui rétorque : « Ici, on mange ; on ne fait pas de discours. Alors qu’en France, oh là, là les discours ! Ici, les discours, on les traduit par les faits. ». Le méchoui est servi. Des youyou stridents entrecoupent le chant des femmes qui rythment avec leurs mains. Au delà de quelques îlots de verdures, l’espace ocre court jusqu’au pied de la montagne ombragée. Ce n’est pas par hasard que les cinéastes avaient choisi ce paysage à la fois hostile et sauvage pour tourner leurs films.

Des studios de cinéma sont déjà installés à Ouarzazate. On y a tourné plusieurs films : Laurence d’Arabie, le dernier James Bond, les Milles et une Nuits, les Joyeux de Niel, et « Liberté, Egalité, Choucroute ». La kasbah des Aït Ben Haddou a d’ailleurs été le théâtre de plusieurs activités cinématographiques, comme nous le précise le guide du coin du nom de Mohamed Abdou, du haut de cette kasbah :

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Amandiers en fleurs

« Là, en bas, près des jardins avec des amandiers en fleurs et des figuiers, on a rajouté une petite muraille pour les besoins du film « Lawrence d’Arabie » ; c’est ça qu’ils appellent « la kasbah ». Mais ce n’est pas comme ça qu’on la voit dans le film, parce qu’ils ont coupé tous les arbres. Les figurants qui jouaient le rôle de nomades sont les sédentaires qui vivent à Ouarzazate. Ils ont loué tous les jardins du village pour y installer des tentes. Pour cela, ils ont coupé tous les arbres. Maintenant, il y a moins de fruits parce qu’il est difficile de faire repousser un arbre tout de suite. Les quatre fenêtres blanches que vous voyez là-bas ne sont pas d’origine : avant, il n’y avait pas de fenêtres sur les murs ; ça, c’est pour un film français qui s’appelle « le Vol du Ssphinx » avec Alain Souchon. Ils ont mis sept coupoles qui ressemblent à des marabouts. Au cinéma, les gens croient qu’il y a plein de marabouts à Aît Ben Haddou. Je dirais : non, ce ne sont pas des vrais. Le vrai marabout est derrière : au village à côté du cimetière et la petite coupole aussi. Là haut, on l’appelle « Agadir », vous savez ce que c’est ?

– Le grenier collectif, lui répondit-on.

– Grenier collectif pour mettre les gazelles ! (éclat de rire).

Excusez–moi, Messieurs–Dames, parce que je rigole un petit peu. Nous, on n’est pas des dromadaires ou des chameaux qui sont toujours fâchés. D’ailleurs il n’y a plus de chameaux parce que les chameaux ne servent plus, puisqu’il n’y a plus de caravanes. Le problème maintenant, c’est que les gens quittent la kasbah qui se trouve sur les hauteurs pour habiter la terre pleine. Car la kasbah n’a plus sa fonction de lieu protégé contre les razzia. Par conséquent, les maisons non entretenues tombent en ruines.

Le monde d’hier qui tombe en ruine peut être restauré parce qu’il a maintenant une autre fonction : répondre aux besoins du tourisme culturel. En présence du gouverneur de Ouarzazate, le séjour s’est terminé en apothéose par une soirée marocaine à l’hôtel Salam animé par l’orchestre de musique andalouse sous la direction de Haj Abdelkrim Raïs. La vedette en était le jeune chanteur Abderrahim Souiri qui a ébloui tout le monde par ses mawal enflammés, ses inçiraf légers et la gaieté de ses mouwashah andalous. Aux lueurs qui préludent le jour, tout le monde est transporté à l’aéroport où l’avion a pris son envol en même temps que le levé du soleil pour atterrir à Casablanca au moment où tout le monde prenait encore son petit déjeuner.

Abdelkader MANA


Article paru à Maroc – Soir du vendredi 27 février 1987.

Les Regraga revisités

L’étape de Lalla Beit Allah, le dimanche 12 avril 2009

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Personnages de la khaïma

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Lalla Beit Allah à l’aube d’une nouvelle étape

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Départ de Lalla Beit Allah vers les Mtafi l’haouf