SOUVENIRS


15.10.2011

Ce Mogador qui me fascine

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hommage à Mustapha Salamat qui vient de nous quitter

 

Mustapha Salamat décédé ce lundi 3 octobre 2011

Mustapha Salamat est à gauche de l’image.Au milieu c’est Tayeb Saddiki, qui est toujours parmi nous

L’amour qui est un beau prétexte pour venir au monde 

ne le serait-il pas pour le quitter ?

Poème de Moubarek Erraji, 

Et brusquement, j’interpelle mon corps, (mon moi)…

Pouvons-nous oublier notre petite expérience d’ici-bas ?

J’ai maintes fois retourné la question,

Des amertumes, des futilités et l’absurdité de la vie

Ses rêves, ses femmes et ses blessures d’amour

J’ai maintes fois parcouru les continents

Semelles ensanglantées, l’azur me filant d’entre les doigts

 Et brusquement, j’interpelle mon corps, (mon moi)…

Pouvons-nous oublier notre petite expérience d’ici-bas ?

Allons-nous ajouter à la poussière une autre triste poignée de sable ?

Que feront de nous les maçons ?

Ecouterons-nous siffler le sinistre hululement au dessus de nos crânes ?

Le vent nous dispersera avant même notre métamorphose et notre disparition 

 Allons –nous demander au vent de nous déposer là

Pour que nous puissions à nouveau marcher

Boire notre dernière tasse de café

Caresser la chevelure d’une femme qui passait par là

S’enivrer de ses idées sur l’amour, voir par la lucarne de ses rêves

La tête enveloppée de la nuit et du vent

Comment pouvons-nous lui chuchoter la langue des langues

Lui insuffler notre alliage enflammé ?…

 Allons-nous ajouter à la terre, une autre triste poignée de sable 

D’où surgirait cet arbre où ne s’arrêterait aucun oiseau migrateur

Dans sa folle course à travers les continents

Un arbre juste né pour les flammes…

 

Abdellah Oulamine

 

Comment ô mon corps as-tu poussé ton premier cri de vie  

Après l’improbable fécondation spermatozoïdale  

Alors que mon père était dans les nues 

Et que ma mère emportait les tempêtes d’une main à l’autre ? 

D’une flèche d’amour la vie a surgi 

D’une cellule l’autre, d’un fourmillement de nerfs, l’autre 

Tandis que mon père et  ma mère ont fermé leurs yeux 

J’ai ouvert les miens au fond des entrailles

Abdellah Oulamine

Comment, ô mon corps nous sommes parvenus 

A toucher leur rêve fuyant comme la nuit touche aux étoiles ? 

Nous étions incapables d’expliquer tout cela à notre merveilleuse mère 

Même s’il nous arrivait de sonner le glas de l’univers 

A l’intérieur même de ses entrailles 

Est il arrivé que notre mère attribue toute cette agitation 

Aux rêves vibrants, aux signes obscurs 

Annonciateurs de notre désir de naître prématurément 

Pour jouer aux bulles de savons 

En papotant de joie dans un bain de mousse 

Comment avec le cri primordial 

Nous sommes parvenus à jeter nos souvenirs en dehors de son utérus ? 

Nous ne nous souvenons de rien.

 

Abdellah Oulamine 

Y  aurait-il en l’air un principe d’oubli ou une goutte d’eau issue du fleuve de Platon ? 

Y aurait–il face à chaque syllabe que nous apprenons, une autre qui n’aurait pas lieu d’être ? 

Est–ce le premier exil de l’être ? 

Est–ce en naissant, nous mourrons en même temps ?  

En cette nuit mon père était nuageux 

Tandis que ma mère transportait les tempêtes d’une main à l’autre 

D’un fourmillement de nerfs à l’autre 

De l’arc d’un œil amoureux, ils ont décoché la première flèche de vie 

L’amour qui est un beau prétexte pour venir ne le serait-il pas pour partir ?  

Parmi toutes ces improbables fécondations spermatozoïdales

Comment ô mon corps as-tu pu surgir à la vie? 

Le sperme infécond nous demande :  

– Vos pas étaient–ils prêts pour l’éclair ? Nous sommes revenus au néant parce que nous avons compris l’inutilité de la compétition.  

– Sperme, première gouttelette du genre humain, est–ce que le désespoir ne vous a pas encore saisi ?  

– Parfois le désespoir nous atteint quand le cri de vie se métamorphose en cri des morts. Il arrive que le cheikh Al Maârra Al Naâman , se transforme en minaret d’ascèse. Quand les autres, sur cette terre, ne veulent pas comprendre que l’amour qui est une raison suffisante pour venir pourquoi ne le serait-il pas pour partir ?  

Il n’est pas aisé ô mon corps, que le soleil à travers son signe lumineux dise à l’univers :  

–  Vous êtes plus beaux que les anges parce qu’ils n’ont pas expérimenté la douleur. Vos pas sont plus beaux que mes rayons. Alors que vous êtes tous jeunes, vos questions  m’incitent à vous attirer vers moi, s’il n’y avait toutes ces éternelles chaînes d’or qui me retiennent là haut, s’il n’y avait cet empressement de la nuit à succéder à mes jours. L’amour est une raison merveilleuse pour venir et pourquoi ne le serait-il pas pour partir ?  Là où la délectation de l’inconnu ne reconnaît qu’elle-même et ne s’avoue que pour les questionnements brûlants et éternels

Traduit de l’arabe par Abdelkader Mana

 

 

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Au pays de Georges Lapassade

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Invité à l’université d’anthropologie au coeur du pays Basque Français, nous nous sommes rendus avec Philippe de Laborde, neveu de Georges Lapassade, à Arbus, lieu de naissance et d’inhumation de ce dernier aux environs de Pau.

Devoir de mémoire pour celui qui nous a initié, à Essaouira, à notre propre culture, et auquel nous espérons un jour rendre hommage alternativement à Biarritz et à Essaouira. A Irissarry, lors de ma communication sur la culture populaire au Maroc, il a souvent été question de lui. Mais quand on a connu un maitre et un ami plein de vie il est difficile d’en parler au passé…

Voici donc les images de ce moment de recueillement au coeur de cette France profonde d’où est issu et où repose désormais à jamais notre regretté Georges Lapassade : c’est la note la plus grave et la plus triste de tout ce blog…

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Sur les traces de Georges Lapassade en pays Béarnais…

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Au loin, le village d’Arbus d’où est originaire Georges Lapassade

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Notre arrivée à Arbus le village où était né Georges Lapassade
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Sa maison …
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Un membre de sa famille qui vit toujours au village
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Une proche parente de Georges nous accueille
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Elle s’entretient davantage avec Philippe de Labiorde le neveu de Georges
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Georges repose désormais au caveau familial derrière l’eglise du village : par delà les religions, il est toujours pénible de savoir in situ qu’un ami qu’on a connu si vif et vivant n’est plus… Mais son âme s’adresse à vous comme s’il est toujours là. On ressent de l’émotion mais surtout beaucoup de reconnaissance envers celui qui vous a initié au  savoir vivant, à une certaine forme d’écriture ethnographique, et à une certaine ascèse de l’écriture : le journal de route…
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A Pau nous passons devant le palais où les Français avaient assigné à résidence l’Emir Abdelkader avant son départ pour Damas où il sera enterré auprès du tombeau d’Ibn Arabi. Philippe de Laborde m’apprend que l’un des fils de l’Emir est enterré par là…
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Toujours lors de notre dérive à Pau : un monument est dédié aux morts des deux grandes guerres mondiales. En bas est écrit: Algérie, Maroc, Tunie, sans doute par allusion aux soldats maghrébins…

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Nous quittons Pau: un pays quelque peu gris, quelque peu triste auquel Georges Lapassade n’est revenu que pour mourir: qu’il repose en paix. C’était le vendredi 9 juillet 2010
Abdelkader Mana
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Potiers – poètes du Haut–Atlas

Le lac d’Ifni au pied du Toubkal Roman Lazarev

«C’est dans le ciel que les abeilles se frayent leur chemin ». Les poètes également.

Toi, mon cher Falk au Tibet, moi en Atlas : on ne peut pas être d’une telle précise prémonition, si le coeur n’était pas aussi pur et l’écoute si attentive, et fine. En réalité, j’ai fui Essaouira pour le Haut-Atlas, parce que j’ai compris que le deuil est impossible. Et « maman », et « maman », il me faudra tôt ou tard la refaire re-vivre par mon écriture : au moins ici au Haut-Atlas, j’ai l’impression qu’ils ne font que « mattendre à la maison ». Et je ne peux pas encore piper mot de maman, elle qui ne semblait respirer qu’au moindre de mes mouvements. Et je n’ai pas encore pipé mot de maman depuis qu’elle n’est plus là. Car pour moi, elle est toujours là. Donc je suis parti dans le Haut-Atlas, et en parcourant la vallée de l’Ourika, j’ai brusquement fait appel au paysan des Seksawa, qui m’avait promis la main de sa fille à la nativité du Prophète. Je me suis rendu auprès de lui à Imine–Tanoute où j’ai acheté pour lui et pour sa famille un bouc de haute montagne, des légumes et des fruits à profusion, en particulier une énorme pastèque pour rafraîchir ce  juillet si torride.

Et notre arrivée commençait bien : nous traversâmes une immense forêt d’oliviers qui nous fit ombre miraculeuse comme le firent des milliers d’oiseaux pour ce saint homme de Tamesloht don’t la principale vertu est de lutter contre les moineaux qui s’enivrent de raisins et de figues.

les "couleurs berbères",
nouvelles oeuvres de Mohamed Zouzaf

La maison est petite mais proprette. À mon âge, j’ai honte de refaire ma vie, qui plus avec une jeune fille à peine sortie de l’adolescence. Son père –  qui a mon âge –  m’encourage en se donnant en exemple :

– J’en suis à ma quatrième femme, me dit-il. Et puis, grâce à ce mariage, ta vie sera revigorée. Tu rajeuniras et tu seras sans âge.

Oui. Mais quand même. En fait, cette jeune « Jmiâ » –  c’est son prénom, on appelle les filles nées un vendredi du nom de « Jmiaâ » (c’est-à-dire « vendredite » comme dans Robinson Crusoé) –  s’est substituée à la vrai « Jmiaâ », la bergère de vingt–cinq ans qui m’avait séduite par son chant du Tichka, la montagne qui embrasse les étoiles et où s’équilibre la balance des eaux : par la grâce de ce paysan de Boulaâouane (un toponyme qui rappelle le célèbre vin rouge) qui veut absolument marier son adolescente à un citadin (qui semble bien repu grâce à sa ronde bedaine), une « Jmiaâ » s’est substituée à une autre. Par la grâce aussi de mon aveuglement : vouloir en découdre avec le deuil par des noces pastorales en haut du Tichka !

En ville, il est vrai, les filles sont si vulgaires : de l’argent ou rien. Et vas-y que tu promènes tes beaux sentiments ailleurs ! Et pourquoi pas en haute-montagne. Mais quand même ?

Après un copieux ragoût, je me suis endormi au patio : il suffit d’ouvrir les yeux pour voir étinceler si vivement la grande et la petite ourses. C’est comme cela exactement que nous dormions chez nous à la campagne, entre mont Tama et mont Amsiten. Et comme devinant mes secrètes pensées, le père me dit :

« Tinquiète pas. Ma fille sera pour toi.

– Sans son consentement ?

– Ça va venir. Il faut juste garder le contact avec elle, en lui envoyant de temps en temps des cadeaux. Pour ce qui est de la demande officielle du mariage, elle se fera lors de la prochaine fête du Sacrifice ».

Le Ramadan, c’est pour septembre, le Sacrifice pour décembre. Il faudra attendre 2008 : pour elle, c’est encore trop tôt, pour moi cela commence déjà à faire un peu trop tard, même si je m’évertue à concurrencer les jeunes bergers par de longues promenades en haute montagne.

Mohamed Zouzaf

Au pays d’Aghbar, ce matin, plus précisément au col de Tizi-n-Test, mon ami, le jeune boucher Hassan, dit  Tomatique me conseille d’oublier la jeune nubile, avec laquelle je n’ai rien en commun, pour cette Seksawiya, qui chante si bien les airs des bergères se retrouvant au sanctuaire de Lalla Aziza, sainte bergère faisant paître grassement ses troupeaux dans de noirs et lisses granits.

« Tomatique » poursuit :

–  Oublie les cadeaux faits hier, limite les dégâts et reviens voir la « vendredite » de Lalla Aziza.

C’est quoi déjà hier ? Lundi 9 juillet 2007.

À cinq heures du matin, je prends la direction d’Imine – Tanout. Une fois sur place, j’hésite : trahir la parole donnée à la  nubile ? Mais cela vaut le coup de voir comment cela va fonctionner, avec la bergère plus âgée qu’elle ? Voir si le courant passe mieux entre nous. Mais Jmia la Seksawia est plus inaccessible dans son haut village de Zinit, surnommé ainsi par Lalla Aziza, d’après la légende, en disant aux tribus qui se disputaient sa sépulture : « Zinit » (c’est-à-dire « querellez-vous » en berbère).

Un type à la Land Rover me propose de m’y amener au prix exorbitant de 250 Dhs (environ 22 euros), au lieu du prix courant de 10 dirhams, arguant que pour aller à ce prix en camionnette, il faut attendre que les montagnards aient terminé leur marché pour remonter là-haut à partir de 13 heures. Qu’à cela ne tienne : je repasse chez le même marchand de fruits et légumes, pour faire mon marché cette fois-ci pour l’autre « Jmia ».

Après avoir terminé mes courses, je me suis donc dirigé derrière la station d’essence d’où partent normalement les camionnettes se dirigeant vers Lalla Aziza. Au kiosque, les journaux parlent d’alerte maximum contre le terrorisme. J’appréhende la manière dont je serais reçu : normalement en pays d’Islam, un homme ne va pas comme cela à la rencontre d’une jeune femme. Mais il n’y a pas moyen de la joindre par téléphone. J’appelle mon ami le peintre souiri Zouzaf et lui demande conseil. Pour lui, il faut absolument que j’oublie la jeune Jmia, car c’est une mineure. Je lui rétorque :

« C’est une mineure, fille d’un mineur : sans jeux de mots son père est un mineur à la retraite après la fermeture des mines de charbon de Jerada, où il avait chopé la silicose, comme les autres mineurs. Mais, m’avait-il précisé, « rien de bien grave : juste 10 % de silicose à la poitrine ». Il avait reçu une indemnité de départ, mais il doit encore attendre quatre ans pour commencer à toucher sa misérable retraite. En attendant il doit vivre de ses deux parcelles : l’une à Boulaâouane en bas pays Seksawa et l’autre à Aït Haddou Youssef en haut pays Seksawa. C’est là, au pied du mont Tichka, qu’il compte organiser notre mariage.

Je me rends compte progressivement que nous n’avons pas la même notion de temps : alors que pour nous autres citadins — influencés par les étapes de la vie découpées en rondelles de saucissons par la psychologie moderne — nous distinguons enfance, adolescence, jeunesse et âge adulte, pour eux il n’y a que deux étapes dans la vie d’une femme : une vie de jeune fille avant le mariage, et une vie de femme après le mariage. Et ce qui compte dans cette seconde étape, c’est l’enfantement, comme me l’explique un vieux paysan du cru :

« Les enfants sont l’« attache » de la gente féminine. Ils constituent létai central qui soutient la tente, le pivot de lair à battre autour duquel seffectue le distinguo entre le bon grain et livraie. ».

Mohamed Zouzaf

Vers 13 heures, le chauffeur m’explique qu’il ne peut me prendre en cabine, réservée aux femmes, par contre je peux monter en « terrasse » avec les bagages et les autres voyageurs. Je me hisse péniblement là-haut parmi les pastèques, les brebis, les pneus et les butanes à gaz, et me voilà bientôt rejoint par des paysans jeunes et vieux : on est serré, mais c’est peut-être là le seul moyen de se maintenir en équilibre, en prenant appui les uns sur les autres à chaque virage. Des travaux sont en cours pour transformer la piste en route reliant le bas au haut Seksawa. Je suis le seul à me diriger vers Lalla Aziza, les autres voyageurs vont plus loin vers le village d’Aït-Mhand, jadis souvent visité par Jacques Berque comme me l’explique un vieux compagnon de route :

« Nous avons une parcelle dite « Foum Ma » (bouche deau) qui est réservée à Monsieur « Birk ». Cétait certes un chrétien, mais par bien des égards, il méritait le respect de tous les musulmans. Il montait chez nous pour une journée et demie à deux jours et on le recevait par de superbes Ahouach sous les noyers. Il y a un mois et demi, son fils est venu chez nous, puis il sest dirigé vers Lalla Aziza ».

Mohamed Zouzaf

A la naissance de ses deux jumeaux, Jacques Berque avait offert une horloge murale à Lalla Aziza, qui y trône toujours scandant les heures de prières  le long des saisons et des jours. Le vrai tombeau de Jacques Berque se trouve peut-être ici chez les Seksawa. En tous les cas sa mémoire y reste vivace…

À l’approche de Lalla-Aziza, de magnifiques peupliers mêlés aux lauriers-roses et aux oliviers nous font ombrage au lit de la rivière. De hautes falaises de schiste noir nous entourent. En vérité, le schiste n’est pas entièrement noir : ici et là il prend une dorure accentuée par les lumières des après-midi finissantes. Pour faciliter la montée vers Lalla Aziza, tous les voyageurs descendent et continuent à pied. On me dépose ainsi que mes affaires à la place centrale du village, qui semble déserte à cette heure. Je fais signe à quelqu’un qui m’observe de loin. Je lui dis de me conduire à la maison de Jmia que j’avais filmé chantant dans mon documentaire sur Lalla Aziza en 2001 et que la chaîne marocaine 2M avait depuis lors rediffusé à plusieurs reprises.Il acquiesça aussitôt et me conduisit non loin de là à une vieille maison berbère :

– Jmiaâ ! s’écria–t-il, quelqu’un est venu pour vous !

Aussitôt la vieille porte en bois de noyers s’ouvrit, laissant entrevoir l’accueil amical et rassurant de Jmiaâ. Je ne l’imaginais pas aussi maigre, presque décharnée : on pouvait voir une trace  de henné appliquée aux os de ces chevilles. Elle ne suscite pas le désir, mais une forme d’amical respect. Je ne sais pas pourquoi elle me fait plutôt penser à ma grand-mère maternelle. Une forme de spiritualité féminine, de sainteté berbère. J’avais l’impression d’être en face de Lalla Aziza en personne : on pouvait la vénérer amicalement, mais pas l’aimer charnellement.

Une fois que j’ai bien mangé le tagine qu’elle m’a servi en un éclair — toute la famille participa au festin, y compris son jeune frère qui avait été amputé du bras gauche à la suite d’une morsure de vipère dans la rivière — elle me convia à une promenade en tête-à-tête au bord de la rivière. On était accompagné de son jeune bouc blanc, qui la suit comme son ombre, en broutant de-ci de-là. J’avais l’impression qu’il lui tient lieu d’enfant, c’est pourquoi j’ai refusé qu’elle me le sacrifie comme l’avait fait Abraham pour Ismaïl sur le mont du Veau d’or.

L’endroit est d’une beauté sublime : l’eau serpente à l’ombre de verdoyants peupliers et de saules pleureurs. Bientôt, nous sommes rejoints par une dizaine de jeunes filles allant chercher le bois ou faucher de l’herbe tendre pour les lapins laissés à la maison. Et puis portées par la ferveur de leur fraîcheur printanière, elles se mirent à chanter de magnifiques refrains : à la fois très simples et très beaux ; que je n’arrive pas à traduire, du genre :

Où vas-tu, ô beau pied au henné ?

Je traverse juste la rivière pour me rendre à la chaumière du bien-aimé !

Mohamed Zouzaf

Je me suis dit : toi qui recueillais les chants des moissonneurs au pays hahî, voici des chants beaucoup plus frais et plus puissants. Mais résisteront-ils à la route qui est en train de se construire, et qui ouvrira demain ce pays fermé, à la rumeur chaotique du monde ?

Hier, samedi 21 juillet 2007, je me suis rendu au souk hebdomadaire des Mzouda, où j’ai retrouvé Omar Berghout le potier-poète berbère. Il ne m’a pas reconnu et pour cause : notre dernière entrevue remontait à 1994, lorsque j’étais venu le voir avec son père et le vieux poète Ijiwi (littéralement le vent chaud d’août qui fait qu’à la mi-journée les oliveraies bruissent des battements d’ailes de grillons invisibles). Depuis lors il a perdu et son père, lui-même potier — poète et son confrère Ijiwi. Je lui dis que j’avais écrit par la suite dans la revue « Rivages » un article intitulé « Les potiers poètes des Mzouda », et que j’y avais fait référence à ce qu’il me disait en observant des hauteurs où se situe son hameau, les étendues infinies des moissons du plat pays que le vent transformait en ondulations dorées :

« Si nous jetons tous deux notre hameçon dans cet océan, le poisson que tu pêcheras sera rouge, le mien bleu. ».


Une façon de dire, que la même réalité sera perçue différemment par nos deux cerveaux, et que ce soir si beau et si serein n’aurait pas la même répercussion sur nos âmes : une même source d’inspiration avec des échos cosmiques d’une part — un instant promis peut-être à l’éternité par la puissance qu’insuffle le verbe du potier suprême — et peut-être le silence et l’oubli de l’autre. Le silence et l’oubli de ceux à qui Dieu refuse d’adresser ses grâces. Et Berghout de me dire :

– Je me souviens dune seule chose : lorsque vous aviez demandé à mon père sil avait des enfants et quil vous a répondu : Je nen ai quun seul, unique et ultime torche qui illumine ma vie, et si elle vient à séteindre, il ny aurait plus que des ténèbres.

Voici un extrait de l’article, que j’écrivis au début des années 1990 dans la revue marocaine « Rivages » à l’issue de ma première visite aux potiers-poètes  Mzouda :

« On est un peu surpris de découvrir des poètes de tradition orale en grand nombre dans tout le Haut-Atlas, au sud de Marrakech. D’autant que la croyance en un mythique créateur populaire anonyme et collectif est profondément enracinée. Andam Ou Adrar, c’est-à-dire le « compositeur de la montagne » est le parolier des chants accompagnant les danses collectives du Haut-Atlas et les troubadours errants de l’Anti-Atlas. Ainsi parlait Andam Ou Adrar, l’aède de la montagne, conscience vivante du monde berbère :

Ô soleil, si tu te lèves, ouvre tes rayons,

Pour que celui qui est perdu retrouve le chemin de la raison.

Immense est la forêt avec ses montagnes et ses falaises

Obscures sont les ténèbres de la nuit

Qui enserrent la demi-lune sous leurs voiles.

Que vivent les rivières !

Que poussent les plaisirs du bélier sur les collines verdissantes.

Car quand mars recouvre de sa belle parure la mort hivernale

C’est l’espoir qui renaît, ce sont les vierges qui se marient.

Assis au flanc de la montagne, le regard plongé dans la plaine, Barghout, le potier-poète Mzûdî me dit :

« On peut comparer cette plaine devant nous à l’océan. Chaque poète y pêchera selon sa chance. Il m’arrive de passer toute la journée au-dessus de cet océan sans en retirer le moindre poisson. Je suis connu comme habile pêcheur, mais parfois ma part n’est pas dans cet océan »

En désignant un autre potier-poète, il poursuit :

« Celui-ci reconnaît que je suis un meilleur pêcheur, mais lorsqu’il a jeté son hameçon, il a sorti de la mer une pêche qui m’était inconnue ».

Au fond de la plaine qui s’assombrit, des hameaux s’allument ici et là, tandis qu’au firmament scintillent les étoiles. Spectacle sublime qui inspire au vieil Ijioui ces mots énigmatiques :

« Seuls les astronomes connaissent les étoiles, mais la poésie en parle à sa manière :

Celui qui a des frères, peut arroser les étoiles dans le ciel

Celui qui a des frères, peut semer le maïs parmi les étoiles.

Roman Lazarev

Sur ce, le vieux poète détacha son âne de l’olivier sauvage et s’en fut par les sentiers fleuris au plus profond des montagnes. Du bord de la rivière d’Assif El Mal, on entend monter le côassement des grenouilles. Mystérieux, le potier-poète chuchote :

« La colonie d’abeilles a quitté sa ruche. Peut-être a-t-elle trouvé un verger fleuri ailleurs ? »

Ce à quoi son interlocuteur répond énigmatiquement :

« Qui peut l’attraper ? C’est dans le ciel que les abeilles se frayent leur chemin ».

Les poètes également. »

L’abeille, symbole récurent de la poésie chleuh, comme le montre ce poème   intitulé  «O fleur, voici l’abeille ! » :

A l’herbe des prés le henné a dit :

« A quoi bon désirer de l’eau ? »

O fleur, voici l’abeille !

« Puisque les mouflons viennent te narguer ! »

O fleur, voici l’abeille !

« Puisque les mouflons viennent te narguer ! »

O fleur, voici l’abeille !

Et le gerfaut en paix qui jouit de sa tranquillité,

O fleur, voici l’abeille !

Et ne craint de personne nulle atteint mortelle,

O fleur, voici l’abeille !

Vois, un instant suffit pour qu’il fuit à tire d’aile,

O fleur, voici l’abeille !

Et pourtant il était naguère tout à l’aise,

O fleur, voici l’abeille !

Amis, que le Seigneur n’accorde nul profit

O fleur, voici l’abeille !

A qui ne saurait faire chère lie !

O fleur, voici l’abeille !

Seuls sont inébranlables le monde et l’au-delà.

O fleur, voici l’abeille !

Combien instable est la fortune humaine !

O fleur, voici l’abeille !

C’est dans les cieux que le gerfaut déploie ses ailes.

O fleur, voici l’abeille !

Le piège pour le prendre n’est pas encore tendu !

O fleur, voici l’abeille !

A l’herbe du pré le henné a dit :

« A quoi bon désirer de l’eau ? »

O fleur, voici l’abeille !


Sans abeille pas de fleurs, sans fleurs pas de miel aux vertus curatives. Dans la poésie chleuh, il ne s’agit pas de miel, sensé contenir le remède des plantes médicinales de la haute montagne, mais plutôt de l’abeille qui soigne les blessures de l’âme comme le montre ce refrain repris d’une manière lancinante par la chorale des danseuses à chaque bout de rime scandée par le troubadour :

« L’amour est une maladie ! L’amour est une maladie ! »

Deux choses essentielles ont retenu mon attention au Haut-Atlas : l’importance de l’hydrographie et l’antique culte de « Baâl ». Pour ce qui est de l’hydrographie, elle dépend plus du mont Tichka (3 350 m) qui dispose en son sommet d’un immense plateau, fermé au pastoralisme  de mars au mois à mai, un véritable jardin de fleurs sauvages, une magnifique prairie du nom d’Agdal. C’est là que réside le véritable réservoir d’eau, d’où coulent, après la fonte des neiges, la plupart des rivières : oued N’fis, Assif–el–Mal, oued Seksawa etc.

L’hydrographie est importante dans la mesure où toute la vie sociale, toutes les tribus et leurs hameaux se concentrent le long de ces rivières. Il y a d’une part le fond des vallées verdoyantes et d’autre part le côté minéral et dénudé des sommets des montagnes. Quoiqu’il constitue le sommet le plus haut du Maroc, le Toubkal semble donner lieu à moins de rivières que le Tichka parce que son sommet est conique et effilé. Il contient pourtant en son sommet (4 167 m) le lac abyssal d’Ifni (ce qui est une redondance puis qu’Ifni signifie « lac » en berbère), qui alimente tout le système d’Irrigation sous terrain du Haouz d’une part — le fameux système des Khattarat étudié par Paul Pascon — et toute la plaine du Souss d’autre part.


Quand le temps se réchauffe on peut entendre à des kilomètres à la ronde le sourd craquement des glaces comme de gigantesques pétarades. Les truites qui y vivent descendent en profondeur en hiver et remontent en surface en été. On n’a jamais pu mesurer sa profondeur — les eaux semblent combler une ancienne crevasse volcanique — et il arrive que des bergers imprudents s’y noient : leur corps remonte alors en surface comme une outre de chèvre remplie d’eau…

Pour les villageois de Tifnout qui résident au versant sud du Toubkal, le lac d’Ifni est à la fois source de vie — c’est de lui que vient l’eau qui irrigue les peupliers bruissant au vent et les immenses et ombrageux noyers — et objet de crainte : en m’y baignant moi-même j’ai rêvé la nuit qu’un monstre m’avait saisi à la cheville, m’entraînant irrésistiblement vers ces profondeurs abyssales. Heureusement que le seul incident réel fut ma chute volontaire du haut de ma jument quand celle-ci s’emballa brusquement vers le lac : j’ai préféré avoir une entorse que de  suivre dans sa chute une monture si peu expérimentée.

Dans ces contrées granitiques et abruptes — la minéralité du paysage est à la fois effrayante et belle —, seuls la puissance du mulet peut faire face aux sentiers caillouteux, en guise de cailloux, il s’agit plutôt de lames de fer. Ici plus que chez nous en pays chiadmî, le nom de « montagne de fer » et « canines du monde », prend son véritable sens.

Le lac et la montagne qui l’entoure de toute part inspirent une crainte mêlée de vénération, qu’illustre chaque année ce « Touzzoumt NIfni », la fête saisonnière qui se déroule au bord du lac le 1er août du calendrier julien (soit le 13 août du calendrier grégorien). On y sacrifie surtout une brebis et on y scande des « dakra » –  sorte de prière païenne où on dit au lac :

Vous êtes notre père ! Vous êtes notre mère !

Ayez pitié de nous, ne nous faites pas de mal !


Un lac divinité que cet Ifni ! Et on y pratique le culte du bélier — plus précisément de la brebis –  une réminiscence du culte de « Baal ». Le Dieu des pasteurs et du pastoralisme, puisque le même jour, les femmes d’autres tribus se rendent au versant nord du même Toubkal pour y rendre hommage à Sidi Belkacem, sur la route de l’Oukaïmeden : à l’intérieur du sanctuaire les bergères agitent à cette occasion des outres remplies de lait pour en extraire des barattées de beurre ! Ce rite a lieu à l’évidence pour que les brebis produisent profusion  lait et  beurre : si cela ne relève pas de l’antique culte que rendent les pasteurs à « Baal », c’est quoi alors ?

Dans un article consacré au lac d’Ifni le géographe Jean Célérier écrit entre autre :

« Dominé et comme écrasé par la masse géante de l’Atlas qui, de trois côtés, l’enferme entre des murailles de 1500 à 1800 mètres, le site est étrange, et d’une grandeur sévère. Notre présence dans un tel lieu, le son même de la voix humaine rompant peut-être un éternel silence a quelque chose d’insolite. On pressent ici un lieu sacré, une source de légende.« 

C’est cette dernière phrase qui m’intéresse dans un article par ailleurs fort technique sur les glaciations et les éboulis. Les légendes, j’ai pu m’en approcher l’été dernier. J’aurai tellement aimé approfondir le sujet à la prochaine saison des fêtes au Haut Atlas au mois d’août prochain Incha Allah!

Abdelkader MANA



« Le Théâtre des Remparts »

En hommage à El Haj Mahmoud Mana

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Fondateur du théâtre les remparts en 1979

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Les premiers pas de Mahmoud Mana au théâtre : souvenirs, souvenirs…

Il y a plus de trente ans, El Haj Mahmoud Mana créait la première compagnie théâtrale d’Essaouira du nom du « Théâtre des Remparts ». C’est un fervent amoureux du théâtre qu’il pratiquait depuis l’âge de 12 ans au tout début des années 1960.

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On reconnait  Mahmoud Mana au milieu le la scène. Le temps des photos en noir et blanc. Nostalgie, quand tu nous tiens…

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Le tout jeune Mahmoud Mana des années soixante, portant l’épée de bois de Samsan et de Masist

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On reconnait à gauche le comédien Boussen en sa jeunesse : ce fonctionnaire municipal qui délivre les extraits d’actes de naissance et de décès est le fils du célèbre herboriste du même nom qui avait vendu sa belle  demeure de la kasbah au prix des clopinettes, et qui est devenue  le Tharos où les festivaliers organisent leurs dîners de gala.

Boussen est également un fervent adepte de la confrérie des hamadcha où il a toujours joué un rôle important en tant que percussionniste du Herraz lors de la Hadhra…

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Sur cette affiche on peut lire tout en haut « Masrah Al Asouar »  (le Théâtre des Remparts) ainsi que : Mahmoud Mana présente  « Cris du fond des gorges enrouées ». Prix d’entrée vint-cinq dirhams, spectacle théâtral exceptionnel, deux heures de plaisir et de rire…

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Entre tradition et modernité. On recourait littéralement à cette notion d’enfermement dans des remparts, ces derniers , en carton-pâte, étaient omniprésents sur le plateau pour signifier le fort enracinement de ce théâtre dans la ville… Un enjeu culturel bien sûr, mais urbain également

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La dimension ihtifaliste, festive, de ce théâtre participant à un défilé officiel lors de la fête du trône qui avait eu lieu chaque 3 mars (à l’époque du Roi défunt).

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Théâtre d’émanation municipale, très influencé à ses début  par le vaudeville égyptien et le feuilleton télévisuel…

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Une scène où l’on reconnait à gauche le comédien Kalaza, compagnon de route de Mahmoud Mana depuis toujours

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Kalaza excellait surtout dans le rôle de « l’ivrogne », provoquant à chaque fois l’hilarité générale …

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Le « Théâtre des Remparts », symbole d’Essaouira par excellence puisque le nom de la ville signifie justement « petits remparts », a toujours été le lieu d’épanouissement des talents féminins en dépit des traditions étouffantes au sein des remparts

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Trio féminin sur scène : l’art naïf et poétique au service de la cause des femmes.

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Parti de l’expérience des Maisons des Jeunes dans les années 1960, ce théâtre de quartier tourne en dérision les scènes de la vie quotidienne : en arrière plan on peut lire en arabe  » Interdit de jeter les détritus sur la place publique  » …Bien avant l’heure ce théâtre se voulait être un moyen de mobilisation en faveur de l’environnement, il s’agissait en quelque sorte d’éveiller l’esprit civique chez le spectateur.

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Cette pièce remonte probablement à l’après-attentat  terroriste de mai 2003 qui a fait plus de quarante victimes à Casablanca. On peut lire sur l’une des affiches : non à la violence, non à l’incitation à la haine contre les enfants de mon pays…

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Le rabbin, le prêtre et l’imam : un  symbole, un message de coéxistence et de tolérance entre les trois religions monothéistes.

On reconnait là aussi l’influence du dramaturge Tayeb Saddiki avec lequel Mahmoud Mana a collaboré au temps de Maqamat Badiî zaman al Hamadaniu, et également lors du premier festival d’Essaouira de 1980-1982, intitulé « la Musique d’abord » que dirigeait alors Tayeb Saddiki. De même, au colloque de musicologie, où l’on pouvait rencontrer Georges Lapassade, Edmond Amran el Maleh, Ahmed Aydouin, Abdelkader Mana, Hussein Miloudi, Mohamed Bouadda, Abdelghani Maghnia, Boujamaâ Lakhdar, Hussein Toulali, et j’en oublie…

Un moment culturel-clé pour Essaouira et son histoire : c’est le moment de l’explosion des arts plastiques comme bombe à retardement de la peinture psychédélique qu’a connu la ville avec l’afflux du mouvement hippie vers la ville à la fin des années 1960 / début des années 1970.

Ce festival de la musique, qui n’a connu d’abord que deux éditions (celle de 1980 et celle de 1982), sera le précurseur et l’annonceur de tous les autres festivals qu’a connu la ville depuis.

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Artiste peintre et calligraphe comme le dramaturge Tayeb Saddiki, le metteur en scène Mahmoud Mana, recourt lui aussi à ses calligraphies dans la mise en scène de ses pièces théâtrales. Comme on le voit ici : un Macbeth frôlant le néant doublé d’un Moïse portant les Tables de la Loi…

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Mahmoud Mana peintre devant l’une de ses oeuvres dans les années 1970

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Une oeuvre artistique de Mahmoud Mana le peintre

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Mahmoud Mana, cigarette au bec (on sait maintenant ce qu’il lui en coûte en problèmes cardiaques qu’il doit endurer) en compagnie du dramaturge Tayeb Saddiki son ami, signant à la galerie Frederic Damgaard sa pièce « le Dîner de Gala » qui venait de paraître vers la fin des années 1980…

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Encore une photo souvenir de Mahmoud Mana avec Tayeb Saddiki (barbe et cigare), son modèle en art dramatique. C’était en 1980, du temps du premier festival d’Essaouira: « La Musique d’abord »…

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Mahmoud Mana avec un jeune Rasta au tout début du festival des Gnaoua et Musiques du Monde (1998). Il était devenu imprésario des Gnaoua, les accompagnant dans leurs tournées internationales de Toronto, Tokyo, Bruxelles …

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Mahmoud en imprésario des Gnaoua

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En belle compagnie de maâlem Hayat (nom qui signifie : la vie)

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Consécration : du bonheur d’être reconnu par son public..

Abdelkader Mana

La réduction de la « Tache de Taza » 1923 – 1926

Dans la région de Marrakech, le développement de la politique coloniale s’appuyant sur les « Grands Caïds » – Glaoui, Goundafi, Mtouggui – a permis de limiter les opérations militaires au strict minimum. Dans le Nord, à la limite des trois régions de Taza, Fès et Meknès, la zone montagneuse insoumise du Moyen Atlas appelée « Tache de Taza » a nécessité la mise en œuvre de la majorité des moyens militaires dont a disposé la France au Maroc en 1923.

Le Moyen Atlas et l’Atlas central préoccupaient particulièrement le résident général Lyautey et ses collaborateurs. Les opérations des années 1920 à 1923 leur furent entièrement consacrées, sans que toutefois la dissidence s’effondrât. Jusqu’en 1926, la région montagneuse située au sud de Taza et s’étendant jusqu’à la haute plaine du Guigou restait dissidente, sous le nom de Tache de Taza.

Dans son ouvrage sur « la pacification de l’Atlas central », le général Guillaume note que « les communications avec l’Algérie ne peuvent être garanties, tant que le Moyen Atlas, au sud de Taza, n’est pas maîtrisé. » Il s’agissait pour Lyautey d’empêcher à tout prix la jonction entre les groupes insoumis les plus importants de la Tache de Taza, en particulier les Bni Waraïn et les Marmoucha, et la dissidence rifaine d’Abd El Krim.

En 1925 Abd el-krim activait sa propagande auprès des Beni Waraïn au Sud de Taza, auquel il envoyait même des subsides en argent pour les encourager à monter une attaque sur le front Beni Waraïn en liaison avec l’offensive déclenchée par les Rifains sur le Haut Leben. Des essais de harka sont tentés par Sidi Raho, Sidi Ali Seghrouchni, et Sidi Mohamed Belgacem Azeroual, mais s’ils trouvent quelques échos dans le Nord, les efforts échouent dans le Sud où le Tichoukt(10 juillet 1925), le Tagrout N’Aït Saïd (20 août) sont occupés.

L’agitation suit les rythmes des mouvements rifains. Un ancien spahi Bou Nouala, qui a déserté chez les Beni Waraïn insoumis, se fait reconnaître comme chef par eux, leur désigne des caïds sans que son autorité semble dépasser l’arrêt de Bou Iblane au Sud tandis que vers le Nord de nombreux émissaires assurent la liaison avec le Rif.

A la mort de Bou Nouala, tué en mars 1925, on distingue dans la Tache de Taza :

* Le front des Beni Wuaraïn de l’Est (Beni Jellidassen) qui suscita sous l’intense propagande d’Abd el Krim, la formation de Harkas chez les Ahl Taïda et dans les Hautes vallées des oueds Beni Bou Nçor et Beni Mansour.
* Le front de Tichoukt devant lequel les dissidents Aït Seghrouchen, enserrés par un système de postes qui entourent complètement la montagne, tendent à se désagréger.
* Le front des Mamoucha, ou groupe dissident des Oulad Ali et des Beni Hassan, reste intact. Après la disparition du chérif Moulay M’hamed Seghrouchni, mort le 23 janvier 1925, son deuxième fils, Sidi Akka, hérita de sa « baraka », mais non de son influence et n’a pu empêcher Moulay Abdellah, dernier fils de Moulay M’hamed, de faire sa soumission le 15 février.

C’est seulement en 1926, après l’écroulement d’Abd-el-Krim, que la France se trouve en mesure de réduire la « Tache de Taza » avec de gros effectifs. Mais le plus dur restait à faire.

La chaîne de Bou-Iblane a, en effet, une longueur d’environ soixante-dix kilomètres sur soixante de largeur, avec des altitudes dépassant 2000 mètres ; elle est défendue par 3000 guerriers bien déterminés. L’opération principale doit être réalisée par deux colonnes, qui partiront de Berkine et d’Imouzzer pour se rejoindre sur le plateau de Meskedal.

Meskedal est un immense plateau sur les pentes Ouest de Bou Iblane, qui jouit d’un climat tempéré en toutes saisons ; herbeux et bien arrosé, il est le lieu d’élection des transhumants montagnards, leur capital…

Fait exceptionnel au Moyen Atlas : la chaîne de Bou Iblan forme, dans sa partie centrale, une véritable séparation, isolant nettement de la région de Taza le pays des Marmoucha : un pays montagneux, imposant par ses dimensions, son altitude, et par le nombre et la valeur des ses farouches guerriers Marmoucha, décidés à se défendre à outrance. « Tribu obstinée entre toutes de la montagne berbère, n’entendront pour finir, que la seule voix qui répond au bouillonnement de leur cœur : l’appel au combat, souligne le chef des opérations militaires. L’attachement à leur indépendance l’emporte toujours. Et lors que nos colonnes s’apprêtent à lever le camp pour pénétrer dans le pays insoumis, c’est chaque fois l’âme guerrière de ces tribus qui a le dernier mot. »

Juste après la reddition d’Abd El Krim le 20 mai 1926, l’aviation française a effectué plusieurs bombardements dans la région de Tichoukt : la reddition d’Abd el Krim a permis d’envisager, dés la fin de mai, d’achever les opérations commencées depuis 1923 dans la Tache de Taza,  pays montagneux et imposant par ses dimensions, son altitude, et le nombre et la valeur de ses guerriers : 3000 Bni Waraïn et Marmoucha, guerriers farouches, sont décidés à se défendre à outrance.

Trois colonnes combinées, ayant pour objectif les trois points vitaux de la dissidence, sont organisées et entrent en action dès le 7 juillet 1926. Vingt jours de luttes acharnées et d’efforts opiniâtres rendent les français maîtres de la grande Tache dissidente de Taza.

Le programme des opérations militaires de 1923 ne consistait pas à occuper intégralement toute la Tache de Taza, mais à n’y laisser qu’un bled inviolé, que des îlots où les conditions d’existence pour les familles et les troupeaux, et les besoins de relations entre tribus, rendus impossibles par le réseau d’ouvrages militaires, devraient fatalement amener la soumission de ces irréductibles Marmoucha.

En 1926, la cuvette de Talzemt fut l’objet d’attaques convergentes de sept bataillons français, à travers les cols de Tizi Ouidal, de Tizi N’tmalout, de Tizi N’Taïda et de Tizi N’trial. A la lisière des Bni Waraïn et des Marmoucha, Talzemt occupe en effet un verrou stratégique, par où transite obligatoirement toute transhumance. C’est une brèche transversale où confluent trois oueds pour former la rivière principale de Tamghilt. Ces troupes qui visaient ainsi à réduire cette ultime poche de résistance de la Tache de Taza, provenaient principalement de Meknès, mais aussi de Taza et de Guercif.

Pour les besoins de notre documentaire sur les Marmoucha, nous nous sommes rendus à la cuvette de Talzemt en 2008, où le chef de la tribu nous a expliqué en ces termes leur transhumance :

« Nous autres, fraction Aït Ben Aïssa des Marmoucha, nous transhumons l’été à Meskeddal, au mont Guerrouaou et à Talzemt. Et l’hiver, on s’en va vers les pâturages d’Ahermemmou, du Manzal, et des Bni Yazgha. On va aussi à Tahla, chez les Bni Waraïn et à Matmata. On transhume dans tous ces endroits.

A l’époque il n’y avait pas de camions, les transhumants se déplaçaient à pieds durant huit à dix jours avec leurs troupeaux, leurs bêtes de somme et leurs tentes. Ils transportaient leur blé et leur fourrage. Les uns se dirigeaient vers l’Ouest, les autres vers l’Est. D’autres allaient vers la Moulouya. C’est ainsi que se déroulait la transhumance.

Maintenant le transport se fait par camions. Dés que le climat se réchauffe, on monte là-haut et chacun rejoint son pâquis : les pâturages des Aït Abdellah s’étendent de tel endroit à tel autre. Ceux des Aït Ben Aïssa, de telle autre borne à telle autre. Voici les pâturages des Aït Lahcen et voilà ceux des Bni Smint. Ou encore ceux des Aït Bou Illoul, des Aït Lahcen et d’Almis. Chacun dispose de son propre pâturage, d’une superficie clairement délimitée. Et quand quelqu’un manque de quoi que ce soit, nous l’accueillons s’il vient chez nous. »

A cette altitude, on s’imagine que des massifs de plus de trois mille mètres devaient déterminer d’abondantes précipitations. Cette illusion est fortifiée par la vue de la neige qui couvre les cimes pendant plusieurs mois. Il semble en réalité que les conditions soient plus favorables à la conservation de la neige tombée, qu’à la fréquence des chutes. Ainsi s’explique la dure situation des Marmoucha dont les troupeaux doivent quitter le pays en hiver, parce qu’il fait trop froid, et en été parce qu’il fait trop sec.

Non loin de la cuvette de Talzemt se trouve la très belle forêt de Taffert peuplée de cèdres presque purs. On ne peut douter que ce Moyen Atlas oriental a été couvert d’admirables forêts que les pasteurs ont incendié. On a le cœur serré devant cette dévastation insensée qui se traduisit rapidement par un dessèchement du sol et la ruine du tapis végétal. Ainsi dépouillée de sa parure de forêt, la haute montagne apparaît, de loin, très désolée.

« Je suis né au mois de mars de 1926, poursuit notre hôte. L’année où la France a attaqué Tamghilt et Talzemt. Ils avaient déjà attaqué en 1925, mais on les a repoussé. Ils sont revenus à la montagne. L’occupation eut lieu en 1926. Sept bataillons s’étaient retrouvés à Meskeddal. Un bataillon est arrivé d’Ahermoummou, un autre par Meghraoua, un troisième par Berkine, un quatrième par Oulad Ali, un cinquième par Immouzer des Marmoucha , et un autre par Aderj. Ils eurent des accrochages avec la population et brûlèrent Talzemt. Ils ont brûlé toutes les maisons. Les gens se sont enfuis dans la montagne. Certains sont morts, d’autres ont pu revenir. Ils sont passés par Tamghilt pour rentrer à Talzemt. C’est là qu’avaient convergé tous les bataillons. Après quoi, tout le pays était occupé. »

Il existe encore dans la cuvette de Talzemt une bombe, vestige des combats de 1926. Mais la décision de réduire la Tache de Taza, remonte à 1923. En effet, au mois de juillet de 1923, le général Poeymirau passe à l’attaque dans le sud de la Tache de Taza. Jusqu’alors le poids de la lutte a principalement pesé sur les Aït Seghrouchen. Les Marmoucha, moins éprouvés, paraissent hésitants, néanmoins ils ne cèderont pas. L’offensive est déclenchée le 17 juillet 1923. Les bataillons de légion occupent les crêtes, mais les escarmouches avec les Marmoucha dégénèrent peu à peu en un violent corps à corps. La légion avance avec peine sous un feu nourri. Au piton d’Issouka, les légionnaires eurent 31 tués et 101 blessés dont 6 officiers.

Quand la France est arrivée, les tribus s’entredéchiraient. Quand les Marmoucha transhumaient, ils étaient attaqués par les autres tribus. De plus, tous ceux qui fuyaient l’avancée de l’armée Française convergeaient ici, en venant de toutes les directions : de l’ouest, de l’est, du nord, du sud, parce que cette montagne était le dernier réduit de la dissidence en 1926. Ils s’étaient retrouvés ici à Tizi Ouidal, où se déroulèrent les plus violents combats. Il y avait les Aït Seghrouchen, les Marmoucha, les Oulad Ali, les gens de Berkine qui fuyaient l’avancée des troupes Françaises. Il y avait ceux d’Ahermoummou, des Maghraoua et des Beni Waraïn. Et il y avait les Bni Âllaham.

Tous se sont retrouvés ici. Alors, ceux qui étaient alliés à la France attaquaient ceux qui étaient avec la dissidence. Les Bni Âllaham avec à leur tête le caïd Ali Ou Assou s’étaient alliés à la France. Les combats eurent lieu à Tizi Ouidal. La soldatesque des Bni Âllaham alliés aux troupes Françaises ont réquisitionné les troupeaux de mon père et de mon grand père : quelques quatre cent têtes d’ovins. Ils ont arrêté mon père au col de Tamghilt, et ont emporté avec eux son élevage. Ce n’est qu’une fois le pays occupé par la France qu’on lui a rendu trois cent à quatre cent ovins, à titre de compensation de ce que les militaires lui avaient dérobé.

Et quand l’infanterie installe son bivouac, le 21 juillet 1923, chez les Aït Messaâd, les Marmoucha accourent en nombre, s’embusquent derrière les crêtes et criblent les légionnaires de balles. Le feu ne cesse qu’aux aux approches de la nuit. Les légionnaires déplorent 5 tués et 18 blessés.

Quand la France avait occupé ce pays, elle y était arrivée avec le caïd Âmar. Ils étaient arrivés ici par Meskeddal et par Guerouaou. C’est eux qui avaient brûlé toutes les maisons de Talzemt. Comment ?

A cause des luttes intertribales qui remontent à avant l’arrivée de la France : les nôtres avaient alors attaqué la tribu du caïd Âmar, en brûlant ses maisons. Ils étaient revenus de cette expédition punitive avec du miel, du beurre ronce, des sacrifices, des troupeaux, et avaient tué des gens là bas. Et quand ceux-ci étaient arrivés ici dans le sillage de l’armée française, ils s’étaient dit : nous aussi on va ruiner leurs demeures. C’est ainsi qu’ils avaient brûlé toutes nos maisons.

Puis est venu, à Tizi Ouidal, le caïd Ali Ou Assou des Alaham. C’est là qu’eut lieu la bataille. Le colonel était à la montagne de Tamghilt, avec ses tanks et son arsenal .Un déserteur marocain nous a rejoint ici, en venant de je ne sais où : d’Ifran, de Meknès, ou de Fès ?  Il avait déserté l’armée française, pour venir combattre du côté de la dissidence avec son fusil mitrailleuse. C’est lui qui a fait tomber l’avion. Il s’est attaqué au colonel et à l’armée française. Il tirait sur eux au mont Tamghilt. Il tuait 15 à 20 soldats ennemis d’un coup. Une centaine. Jusqu’à ce que périrent 3000 soldats.

Tous ceux qui étaient venus d’Ahermoummou, de Maghraoua, d’Oulad Ali, d’Immouzer des Marmoucha, d’Aderj et de Berkin, se sont retrouvés ici, d’où les nôtres s’étaient enfuis vers la montagne. Ils avaient tout emporté avec eux dans cette montagne : leurs moissons, leurs tentes, leurs réserves de beurre ronce. Ils sont partis là bas sur ce piton qu’on appelle le rocher roux. Ils s’étaient réfugiés là bas jusqu’à ce qu’à l’occupation de tout le pays par la France.

Ce qui est mort est mort, et ce qui est blessé est blessé. Mon grand père figurait parmi les blessés. A l’époque, ils ont voulu le nommer caïd. Les Français étaient bien renseignés sur la situation à Marmoucha. Dés leur arrivée, ils ont dit : « Qui devrons nous nommer caïd à Talzemt ? » On leur a répondu : Untel, parce qu’il est le plus connu de sa communauté. On amena alors grand père qui était blessé, dans la seule pièce qui n’avait pas été brûlée. C’est là que le médecin venait le soigner sur ordre du colonel… En attendant son rétablissement, l’intérim fut assuré par un dénommé Moulay Lahcen. Dès son rétablissement, il était devenu Cheikh. Voilà tout ce que je peux vous dire sur la bataille.

Au mois de juillet 1923, le groupe mobile de Meknès, fort de 13 bataillons, se porte directement à l’attaque des murettes construites par les Marmoucha sur le Djebel Bou Khamoudj. Il s’agit de séparer cette tribu de celle des Aït Seghrouchen. Le groupe mobile comporte deux colonnes et un énorme convoi de 3000 mulets. Cette lourde logistique ne peut évoluer que dans la plaine de la Sghina, qui s’étale entre deux massifs et aboutit à l’aride montagne de Bou Khamoudj.

Ce oued s’appelle Tamghilt. Il est le prolongement de l’oued Meskeddal. Il traverse la fraction Marmoucha des Aït Mama, et se déverse dans l’oued Sebou. C’est là qu’avait eu lieu la bataille avec la France : il y eu des morts et des prisonniers. Les nationalistes ont lutté. Les Français sont revenus et ont établi trois ouvrages militaires : l’un à Talzemt, un autre à Immouzer des Marmoucha et un troisième à Almis Marmoucha. Trois ouvrages. Ils nous ont colonisé jusqu’en 1955, l’année où ils ont été attaqué par l’Armée de Libération. Alors enfin la France est partie.

En 1925, les Français ont attaqué les Aït Wallagh. Sont venus en renfort à ces derniers les Aït Benaïssa et les Aït Youb. La bataille s’est déroulée de nuit. Au levé du jour, on a desserré l’étau et inondé d’eau le village encerclé, pour qu’à leur sortie les assiégés s’embourbent. Dès qu’ils ont tenté de fuir la bataille a repris de plus belle. Ils ont tué quelques 120 goums de l’armée française. Ainsi que le lieutenant Abadie. Après quoi ils sont remontés au mont Ayad.

On peut lire sur la stèle commémorative :

« Le 10 septembre 1925, au combat du Djebel Ayad, cerné dans un ksar avec un groupe de partisans et Mokhaznis, le lieutenant ABADIE a sacrifié sa vie pour sauver celle des hommes de son groupe. Officier d’une bravoure légendaire, maintes fois manifestée depuis trois ans, dans tous les combats du sud de la Tache de Taza. »

C’est dans ce village que le lieutenant Abadie et ses hommes s’étaient retranchés, tandis que les Marmoucha les encerclaient. On voit encore les traces des combats sur les murs du hameau.

Les Aït Benaïssa sont arrivés en brandissant un drapeau. En arrivant ici ils sommèrent le Lieutenant Abadie de quitter la maison des gens. Mais il ne voulait pas sortir. Les goums lui dirent que ces gens n’allaient tirer, qu’ils allaient se diriger vers Dar Bouâzza, en emportant avec eux le bois et tout le reste. Ils n’ont plus de quoi tirer. Ils vont même immoler un taureau en guise de soumission.

Mais eux ont refusé la réconciliation. Une fois passée la nuit, ils ont lâché les eaux le lendemain matin. Les goums dirent à leur lieutenant Abadie : essaie de sortir pour vérifier s’ils sont toujours là. Mais eux se cachaient. Il est effectivement sorti sans qu’ils lui tirent dessus. Une fois qu’il a traversé de l’autre côté, il tira une détonation comme signal pour que les autres sortent aussi. Dés que les goums ont quitté leur cachette, on se mit alors à leur tirer dessus. Rares sont ceux qui ont pu s’échapper. Ils ont tué Abadie et ont brûlé sa dépouille ici, comme c’est indiqué dans la stèle commémorative qu’on vient de voir.

Le vieux Ben Aïssa se souvient :

« Que Dieu bénisse cette femme qui a allumé le bûcher et jeté dans la marmite les grenades et les munitions, qui ont explosé au milieu de la soldatesque les obligeant à sortir dehors. Il y en a qui ont été blessés ou touchés. Ce n’est qu’après l’explosion qu’ils ont tué cette femme courageuse. En sortant dehors, ils se sont embourbés dans la boue et l’eau lâchée par la dissidence. Ne pouvant plus fuir, ils ont été massacrés : peu d’entre eux ont pu rejoindre là haut leur caserne. Le lieutenant Abadie était fait prisonnier. C’est quelqu’un de chez nous à Talzemt qui l’avait tué. Il s’agit d’un certain Âssou. C’est lui qui avait emporté avec lui son fusil au manche couvert d’argent. Quand la France est arrivée, il l’ont amené jusqu’ici et l’ont fusillé. Il est originaire de chez nous à Talzemt, du hameau des Aït Mahraz. »

Les Français qui avaient réussi en 1926 d’empêcher la jonction entre dissidence rifaine et celle de la Tache de Taza, ont échoué à le faire à la veille de l’indépendance du Maroc. En effet, le soulèvement simultané du 2 octobre 1955, chez les Gzenaya du Rif et les Marmoucha, avait précipité l’indépendance du Maroc.

Abdelkader MANA

Hier, en passant devant le cimetière « rasé » de Bab Marrakech — il paraît que les musulmans ont le droit de raser les cimetières au bout de soixante-dix ans — et en particulier devant les trois palmiers où mon père disait qu’Abdessalam, son tuteur, était enterré,  j’ai passé plus d’un quart d’heure à lutter contre le trou de mémoire, pour retrouver le nom d’Abdessalam : trou de mémoire pour sépulture disparue. Devoir de mémoire envers mon père et ma mère. Le jour où je m’attaquerai à cette amnésie, ce jour-là, je pourrai peut-être m’autoproclamer « écrivain ».


Abdesslam, l’homme à la sépulture disparue qui a élevé mon père vendait de la farine près de la minoterie Sandillon. Le nom de ce dernier figure dans la toute première alliance israelite de Mogador : les élèves de cette école étaient, en juillet 1905, au nombre de 206, dont un Français, le jeune Sandillon. Le local de l’école était au premier étage d’une maison de la nouvelle kasbah – l’actuel commissariat de police. La présence d’une seule école anglaise de filles créait une situation particulière aux enfants des autres nationalités qui étaient obligés de suivre ses cours, c’était le cas des filles de Mr Sandillon, le minotier français de la ville.
Ce Sandillon, dont je me sens si proche parce qu’il avait fondé au début du XXe siècle, le premier journal que Mogador ait jamais connu. À la fin des années 1980, quand je menais des recherches sur l’histoire de la ville, j’avais retrouvé dans un fichier de la bibliothèque de Rabat, la collection complète de ce journal ! Malheureusement, à chaque demande, le bibliothécaire revenait les mains désespérément vides, me disant que le journal avait disparu. C’était au moment même où la minoterie vacillait sous la violence des vents avant de disparaître à son tour.

Dix ans auparavant la veuve de Sandillon est revenue dans le sillage des nostalgiques français de Mogador.Ils étaient conviés à un somptueux dîner aux langoustes, dans l’ancienne résidence du contrôleur civil qui avait été confisquée par le protectorat au caïds nflous après sa reddition en 1912, et qui appartient désormais à ce président du conseil municipal qui a, pour coloration politique, les oranges. J’ai alors servi de traducteur à ce président arabophone dans le style du vieux Makhzen, qui disait comprendre l’émotion de ces revenants, pour qui les rivages de Mogador symbolisaient les temps à jamais révolus de leur jeunesse. Madame Sandillon m’a pris alors à part pour me dire :
« Quand nous sommes arrivés en haut du promontoire d’Azelf, à la vue d’Essaouira au bord de l’eau, je ne pus m’empêcher de pleurer de désespoir ».

Et combien je comprends sa douleur. Je lui disais alors que selon mon père, à l’instar de son mari, il y avait un homme qui tenait boutique de chimères au quartier des Boukhara — où résida la garde noire de Moulay Ismaïl — et qui tenait un journal quotidien de tout ce qui se passait dans la ville : intempéries, hausses de prix, arrivée de caravanes, naufrage de marins …

À l’époque, il y avait encore des consuls européens dans la ville.Le citoyen Broussonet est le premier vice-consul français à Mogador. Ce fut seulement en 1798 qu’il partit de Montpellier pour rejoindre son poste à Mogador : « je serais au comble de mes vœux, écrit-il, si je pouvais être envoyé à Mogador ; c’est le lieu de passage des oiseaux qui viennent d’Europe, et la quantité de volaille qu’on y trouve est réellement prodigieuse. »
En y arrivant il y découvrit« d’immenses argans, dont on recueillait alors les fruits » ainsi que le thuia, dont on tire la résine de sardanaque ; « le thuia sandaraque ; le gommier, arbre important du genre de mimosa, dont on tire une gomme qui est un des objets du commerce du pays, que les arabes emploient en onguent dans les maladies cutanées ; un stapélia, qui leur sert d’aliment, et grand nombre d’autres végétaux rares et inconnus. »

Et au cinéma Scala, devant l’atelier de mon père, c’était le consulat d’Allemagne. Mon père me disait qu’en sa halle se tenait la criée des marchandises avariées en haute mer. Lors de l’une de ces criées, alors que la femme du consul d’Allemagne traversait le hall, l’un des participants à la criée n’avait plus d’yeux que pour ses beaux atours. Le consul qui présidait la séance se leva alors et jeta violemment l’importun dehors.
La femme du consul avait aussi un jeune soupirant qui venait jouer du luth chaque soir au pied de sa fenêtre. Lorsque le consul l’a su, il convoqua son père et mit un revolver sous son nez en le menaçant ainsi :
« Si jamais on me rapporte une nouvelle fois que ton fils est revenu jouer du luth sous les fenêtres de ma femme, il ne sera plus de ce monde ! »
Le père du soupirant s’empressa aussitôt d’envoyer son fils à Fès d’où il était originaire. Et mon père de poursuivre :

« Conformément à la volonté du consul, sa dépouille a été rapatriée sur un voilier vers l’Allemagne ».

Le négociant Touf El Âzz, dont nous avons hérité de la maison, faisait partie des actionnaires du voilier « Le Prophète », qui rapatria le cercueil du consul vers l’Allemagne (voir mon texte sur ce blog sur « le temps des consuls »). Et Abdessalam, le tuteur de mon père, avait vu partir le cercueil du consul d’Allemagne du port de Mogador. Car il était l’une des sentinelles du port où s’amoncelaient les marchandises en partance vers l’Europe : blé, amandes, caroubes, plumes d’autruches, gomme de sardanac etc. Une nuit, le chef de la patrouille du port l’a interpellé ainsi en plein sommeil :

Alors Abdessalam !

Et lui de répondre en sursautant :

La gâchette est à mi-pente !

Depuis lors, on surnomma notre famille « Nass Talaâ » (mi-pente).

D’un précédent mariage, Mina, ma grand-mère paternelle avait eu le coléreux poissonnier Omar, le demi-frère de mon père. Son père s’appelait Ahmed et il était originaire d’une famille tunisienne du nom de « Mana ». Un jour, après avoir fait le marché, il entendit du vestibule, le chant des chikhate à l’étage : il déposa alors son couffin et revint sur ses pas au port où il embarqua vers une destinée inconnue.

Des années plus tard il revint à Sidi Mogdoul, saint patron de la ville, et de là demanda à voir Omar son fils : on se refusa à se plier à sa volonté de peur qu’il n’enlève l’enfant. Depuis lors, on ne l’a plus revu, mais il nous a laissé le nom de famille « Mana » plus élégant à porter que celui de « Nass Talaâ » (Mi-pente).

Je viens d’avoir de ma tante maternelle toujours vivante, les précisions suivantes : en fait c’est le père d’Abdessalam — qui portait le nom de « Hajoub Nass Talaâ » (Hajoub « mi-pente ») qui était la véritable sentinelle du port. De sa femme Zahra, il avait deux garçons : Abdessalam le marchand de farine de la minoterie Sandillon qui a élevé sévèrement mon père — il l’interpellait uniquement du surnom de « carross » (bghel) — et son frère Si Mohamed qui avait un jour embarqué sur un voilier en partance de Mogador, pour ne plus revenir.

Tante Fatima me raconte aujourd’hui :

– Jusqu’à sa mort, la mère du disparu avait scruté l’horizon sous le vieux figuier de la porte de la marine, en espérant son retour à en devenir folle. Elle consultait souvent à ce sujet les voyantes : pouvaient-elles lui dire si, un jour, son fils allait revenir avant sa propre mort ?

Abdelkader MANA

06:59 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : mogador, consuls, négoçiants

18.11.2009

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