juillet 2010


Le chant des chameliers

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Par Abdelkader Mana

En souvenir de ma mère et de mon père qui étaient encore de ce monde lors de la rédaction de ce texte pour les documentaires « les chants des chameliers » et « les poètes errants »


Les anciens Egyptiens appelaient le pays berbère maghrébin Tahennou , c’est-à-dire le pays des hommes libres qui s’enduisent le corps au henné. Dans le dessin au henné saharien, ce qui est significatif, ce n’est pas le plein mais le vide. Le henné ne vient pas souligner le motif lui- même mais ses marges tout autour. De sorte que le sens s’inscrit dans le vide et non dans le plein. Mais c’est dans cette dialectique entre le vide et le plein que s’inscrit le symbole de la pensée nomade. De la même manière, le Sahara, en tant que pays nomade ne peut être compris que dans un permanent échange avec le monde sédentaire.

O belle fille, remets–moi ma tunique bleue

Car moi aussi je vais me rendre à la grande fête de walata !

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Le R’guiss, la danse de feu et de flamme de la Guedra de Guelimim

La fête autour de la grosse timbale est l’occasion de réjouissances et de danses de R’guiss.  Pour les femmes cette danse met particulièrement en valeur la gestuelle de la main et les envolées de la chevelure. Elle est généralement précédée par un rituel de henné et de tresse de chevelure en vue du r’guiss, la danse des bouts du corps, des doigts et des tresses : on prend particulièrement soins de la chevelure de la future mariée qu’on tresse à la manière africaine. Seuls peuvent prendre part à la danse les vierges, les jeunes veuves et les divorcées. Jamais une femme mariée. C’est une magnifique occasion pour les jeunes gens de choisir leur fiancée. C’est aussi l’occasion pour les hommes de parader devant les femmes et de montrer leurs talents de chanteurs et de poètes :

Désert, comme tu es vaste !

Et comme pénible la traversée de tes immenses espaces.

Désert traversé par un jeune chamelier monté sur un méhari

Qui a vaincu la famine et la soif.

Quelle peine se donne ce jeune chamelier

Pour se rapprocher de celle qui m’a percé de ses cils

Elle a une chevelure abondante qui retombe sur sa poitrine

Avec des tresses comme des épis et des mèches qui s’éparpillent

Une chevelure tombant sur un sein qu’on devine sous une robe échancrée

Un désert où manque la fille de ma génération

Un désert aux immensités sans fin qui nous sépare

Des demeures de celle au double bracelet

Sa taille est celle d’un palmier femelle aux longues palmes retombantes

Nourri dans un terrain plat et bien travaillé

Où coule l’eau qui n’est pas gêné par le sable.

Un désert traversé seulement par un jeune homme

Qui se dit prêt à tout affronter pour rejoindre celle à la robe écarlate.

Le collier au cou comme un vaisseau dont on déploie les voiles

Sa monture va courir vers celle qui a les doigts teints de henné.

Un désert où nulle part aucun son ne se fait entendre

Aucune voix ne vient d’aucune dune

C’est cette étendue vide qui me sépare de ma bien aimée

Pour traverser ce désert, il faut un jeune homme

Monté sur un méhari bien dressé

Et l’étape est si longue qu’il doit la commencer la nuit.

Cette monture est un étalon dont la généalogie est connue pour dix générations

Et sa mère est une chamelle d’une race aussi noble

Que celle du père d’entre les plus belles chamelles

Ce méhari a été élevé dans une plaine

Où l’herbe a poussé dés les premières pluies

C’est un chameau qui allait paître parmi les gazelles

Ces maîtres l’ont amené à l’apogée de la canicule

Il court avec ardeur attiré par une flamme qui le brûle

Comme elle a brûlé son maître.

Son maître et lui ont partagé le même secret

Mon Dieu ! Raccourci la distance qui me sépare de l’ami !

Si tu avais la chance, la confiance et l’audace

Tu te jetterais dans les profondeurs de la mer !

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Au Sahara, le chant des chameliers, al-haoul, est désigné ainsi non pas par sa vertu intrinsèque, mais par l’émotion esthétique, par la terreur sacrée qu’il provoque chez l’auditeur. Al-haoul est également synonyme de cette nostalgie qu’éprouve le chamelier en découvrant avec désolation que, du campement de la bien aimée, il ne reste plus que des ruines. C’est ce qui a d’ailleurs donné naissance à un genre poétique typiquement nomade, celui des pleureuses des ruines qu’on appelle Atlal. A ces chants de chameliers, nous dit Ghazali, même les chameaux sont sensibles, au point qu’en les entendant, ils en oublient le poids de leur charge et qu’ainsi excités, ils tendent leurs cous et n’ont plus d’oreilles que pour le chanteur, ils sont capable de se tuer à force de courir. Or, nous dit Ghazali, ces chants de chameliers ne sont rien d’autre que des poèmes pourvus de sons agréables et de mélodies mesurées.

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La troupe de la Guedra de Guelmim: la porte du Sahara

La pourpre Gétule

Presse le pas vers la bien aimée

O troupeau de chameaux en quête de pâturages !

Suit le zéphir qui souffle d’Ouest en Est

C’est au bord de l’Océan que les herbes sont abondantes

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Le Tbal instrument de guerre, instrument sacré

C’est en effet le long de la côte que les brouillards fréquents et les influences marines rendent les pâturages relativement abondants. Sur toute la côte marocaine, les auteurs anciens évoquent « la pourpre Gétule ». A hauteur de l’île fortunée, la plus importante des îles Canaries, certains archéologues identifient la mythique île de Cernée entre Cap Tarfaya et Cap Bojador. D’autres la situe au niveau de l’île de Mogador. Sur ces rivages, la présence de monceaux de coquillages purpura haemastoma et de murex nous apportent la preuve d’une industrie très active sur toute la côte marocaine, évoquée par les auteurs anciens lorsqu’ils citent « la pourpre Gétule ». On sait combien les Romains du temps de Juba II ont recherché ce précieux coquillage qui secrète la pourpre et quelle teinture renommée on fabriquait avec ce produit de la mer. Des textes de l’époque romaine mentionnent des pêcheries et des ateliers sur divers points du littoral marocain, vraisemblablement sur l’île de Mogador et à l’embouchure  de la Seguiet el Hamra (la source couleur pourpre). Horace et Ovide vantaient les vêtements somptueux teints de pourpre Gétule. On appelait Gétule les populations Berbères nomades qui vivaient au Sud des provinces romaines d’Afrique. On peut donc admettre que la pourpre Gétule provenait de la côte Atlantique du Maroc. Cette teinture dont les nuances allaient du rouge au violet et au bleu verdâtre, dont on imprégnait les étoffes de laine et de soie était si estimée. Pomponius Mêla, nous dit à ce propos :

« Les rivages que parcourent les Négrites et les Gétules ne sont pas complètement stériles : ils produisent le purpura et le murex qui donnent une teinte d’excellente qualité, célèbre partout où on pratique l’industrie de teinturerie. »

Le trafic transsaharien entre Gétules, les Berbères du Maroc dont nous parlent les auteurs antiques et les éthiopiens du Bilad Soudan, le pays des Noirs, remonte certes à l’antiquité, mais il n’a pris véritablement son essor qu’avec l’avènement de la conquête arabe du Maghreb au huitième siècle. Il connaîtra une poussée considérable sous les Almoravides et les Almohades. Il ne fait pas de doute que c’est la quête de l’or qui fait traverser aux Marocains le Sahara, pour rejoindre le pays des Noirs. Cette route qui menait au Sénégal et au royaume de Shanghai passait à travers les Regraga, les Gzoula et les Sanhaja.

La voie blanche et la voie noire

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La zaouia du Cheikh Ma El Aïnin à Smara

Oued Eddahab tira son nom de l’or que transportaient depuis l’antiquité les caravanes arabes en provenance de « Bilad Soudan » (le pays des Noirs). Pour la même raison le territoire fut surnommé « Rio de Oro » par les Portugais, en raison de l’or que les habitants du Sahara atlantique y donnèrent aux Portugais pour racheter quelques captifs. « Dans tout ce pays, écrivait le chroniqueur portugais Gomès, il n’y a pas d’autres chemins sûrs que ceux du bord de la mer. Les Maures ne se dirigeaient que par les vents, comme on fait sur mer. »

Le métissage Soudano–Berbère, chez les poètes – musiciens du Sahara, du nom d’Iggaoun – a produit la répartition de leur chant en « voie blanche » (Janba Lbayda), et « voie noire » (Janba Lkahla). La « voie noire » serait d’origine africaine, elle est marquée par des rythmes chauds. Et « la voie blanche » serait d’origine arabe  et se distingue par des rythmes apaisés. Le mode musical africain – dit pentatonique – reste cependant dominant. On cite ce poète qui se trouvait en dehors du Sahara, dans les terres de Foullan au Soudan, et qui avait ressenti de la nostalgie pour sa terre d’origine. Dans sa poésie il prie le seigneur de le transporter de l’Afrique Noire où il se trouvait, et de le ramener à cette terre, sa terre.

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Ibn Battouta  a pu témoigner de ce métissage culturel entre les Baydan le nomades blancs du Sahara et Noirs du Mali :

« Le jour des deux fêtes, écrivait–il, on prépare pour Dougha un fauteuil élevé sur lequel il s’assied ; il touche un instrument de musique fait avec des roseaux et pourvu de grelots à sa partie inférieure. Il chante une poésie à l’éloge du Souverain, où il est question de ses entreprises guerrières, de ses exploits, de ses hauts faits. Ses épouses et ses femmes esclaves chantent avec lui et jouent avec des arcs. Ensuite viennent les enfants ou jeunes gens, les disciples de Dougha, ils jouent, sautent en l’air. Le Souverain ordonne de lui faire un beau présent. On apporte une bourse renfermant deux cent Mithqâls (pièce de monnaie en or). Le lendemain, chacun suivant ses moyens fait à Dougha un cadeau. On m’a assuré que c’est là une habitude très ancienne, antérieure à l’introduction de l’islamisme parmi ces peuples »

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La zaouia du Cheikh Ma El Aïnin à Smara

Pour la société nomade, le chant Hassani se divise en deux parties : la première composante  concerne ces familles spécialisées dans le chant Hassani et que nous appelons « Iggaoun ». Ils héritent de cet art de père en fils. Ils chantent en suivant un ordre précis de versification  et de modes musicaux sahariens. Ces modes musicaux se composent des cinq parties suivantes : Karr, Fâqû , Lakhâl, Labyad, et enfin Labteït. Chacun de ces modes musicaux sahariens se décompose à son tour en deux sous–modes qui sont soit « blanchis » soit « noircis ».

La description de leur système modal par les Sahraouis sent un peu la construction intellectuelle mais elle ne manque pas de poésie : le premier mode, karr , est associé aux premiers âges de la vie, à la joie, au plaisir, c’est là qu’on chante les louanges du Prophète. Puis vient avec Fâqû la vigueur associée à des idées de fierté. Sénima correspond à l’âge mûr et à des sentiments variés allant de l’amour à la tristesse. Enfin labteït, avec la vieillesse, apporte la nostalgie, la poésie du souvenir.

Abdelkader Mana

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Islam, modernité et expression nationale

Quel devenir pour l’Islam en Occident ?

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Séance d’ouverture de l’Université d’été d’anthropologie à la commanderie d’Irrissary au coeur du pays Basque (Pyrénées Atlantiques) : au premier plan avec la toge Académique le Professeur Abel Kouvouama de l’Université de Pau et des Pays de L’Adour

Peut-on parler d’un Islam pour la France ou d’un Islam français ? L’Islam peut-il devenir Français ? Pendant une semaine, du lundi 5 au samedi 10 juillet 2010, des chercheurs ont tenté d’éclairer cette problématique d’insertion de l’Islam et des musulmans dans les sociétés d’accueil, en France en particulier. Cela se passait  à Irissarry, au cœur du pays Basque Français,  où pour la cinquième année consécutive eut lieu cette université d’été en anthropologie, consacrée cette année au thème : « l’Islam, modernité et expression nationale ».

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Professeur  Pierre Bidart, Université de Bordeaux 2, directeur de l’Université d’été en compagnie du Docteur N’Bouamrane Chikh, Président du Haut Conseil Islamique en Algérie

On  a surtout traité de la visibilité sociale de l’Islam «  que certains signes, prenant une allure polémique, figent dans une posture problématique : les minarets en Suisse, le voile et la « burqa » en France », soulignent les organisateurs (les Prs. Pierre Bidart, de l’Université de Bordeaux 2 et Abel Kouvouama de l’Université de Pau et des Pays de L’Adour). Sujet d’actualité brûlante s’il en est comme vient de le montrer, ce mardi 13 juillet 2010, l’adoption par l’Assemblée nationale Française, du projet de loi destiné à interdire le port du voile intégral dans l’espace public. Le débat a donc porté sur les relations  tumultueuses entre l’Islam et la laïcité, sur la capacité de réforme de l’Islam au sein des pays musulmans mais surtout dans les autres pays qui ne le sont pas mais qui comptent une forte présence d’habitants de croyance musulmane, à la suite de mouvements migratoires.

La charia en situation de minorité :« En France, il n’y a qu’un seul droit et il n’y a qu’un seul magistrat, c’est le magistrat de la République »

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L’imam Tareq Oubrou (originaire de Taroudant au Maroc), lors de sa magistrale conférence

Le cycle des conférences a été ouvert par l’Imam Tareq Oubrou, au sujet de l’application de la charia en situation de minorité. Pour ce théologien qui fait face au quotidien aux problèmes d’acculturation, l’application de la charia, du droit musulman est exclue de facto en France, parce que les musulmans sont en situation de minorité. Il s’est livré à une véritable archéologie du savoir musulman – pour reprendre une catégorie de Foucauld –  pour nous expliquer ce qu’il est en train de faire en matière de «  charia de minorité », c’est-à-dire une charia conceptée dans les valeurs de la République Française, où on peut être totalement musulman et totalement Français.

La charia contient trois niveaux : le rite, la morale, et le droit en tant que système coercitif, parce qu’il y a un code pénal qui diffère selon les écoles – nous avons les écoles Malikite, Chafiîte et Hanbalite – chacune avec son épistémologie propre, sa méthodologie d’élaborer les lois.

La charia veut dire tout simplement « être dans la légalité par rapport à la loi ». Mais la norme se déplace, dés qu’il s’agit de l’horizontalité de notre condition. C’est là qu’on peut effectuer ce que j’appelle l’Ijtihade, c’est-à-dire le travail intellectuel pour penser la norme dans un contexte donné. On doit faire appel à la théorie fractale , qui consiste à trouver le tout dans la partie. Tout en restant dans la légalité, le champ des pratiques de la charia se contracte en fonction du contexte où se trouve le musulman. En France, il n’y a qu’un seul droit et il n’y a qu’un seul magistrat, c’est le magistrat de la République.

Donc, le droit des musulmans, c’est le droit Français. Il y a donc une liquidation du droit musulman par la charia elle-même, puisque la charia n’est pas la pratique mécanique d’une loi, mais sonder l’esprit de cette loi. Déjà au Moyen–Âge, le droit musulman en tant que système qui gère la société est exclu par la charia dés qu’on s’est trouvé dans une situation de minorité, parce que cela suppose un système politique, des mœurs communes. Puisque nous sommes en Occident, il n’y a qu’un seul droit, c’est le droit positif et il n’y a qu’une civilisation, c’est la civilisation Occidentale. L’Islam n’est pas présenté à ce titre comme une civilisation mais comme une spiritualité. Il s’agit d’élaborer un Islam spirituel qui entre en diapason, en synergie avec la civilisation Occidentale. Il ne s’agit pas de venir avec une civilisation dans la civilisation, puisque l’Islam en tant que spiritualité a pu produire au Moyen–Âge une civilisation, un Empire. Le monde a changé depuis. Il faut revoir notre copie à la lumière de la mondialisation d’aujourd’hui.

Un œil sur le texte, un œil sur le cosmos

Si la religion interroge aujourd’hui la modernité, disant la post modernité désormais, eh bien, la post modernité interroge également les systèmes religieux. A part le côté effervescent, passionnant, conflictuel, géopolitique, politique, du phénomène islamique, ce qui m’intéresse, c’est le côté fondamental, intellectuel : comment une religion peut-elle produire de la rationalité ? Puisque la sécularisation suppose une certaine rationalité. Laquelle sécularisation pour moi, est une approche dialectique complexe qu’entretiennent le profane et le sacré, le politique et le religieux, le spirituel et le temporel, la raison et la révélation, dans un rapport de distanciation, d’inversion des symboles, de dérivation. Un rapport de sécularisation et de dé–sécularisation, puisque ce n’est pas la première fois que nous vivons cette expérience de sécularisation. Cette rationalité est-elle totalement rationnelle ou bien n’est-elle qu’une autre traduction des mythes ?

D’abord une religion est imbriquée, mélangée avec l’anthropologique, le politique, l’économique, l’ethnologique. La religion n’est pas une adhésion à des valeurs dans le ciel, mais ces valeurs se mélangent avec la poussière de la réalité. Il y a l’aspect anthropologique, historique d’une religion. L’Islam, comme le Judaïsme et le Christianisme, se veut une religion révélée, c’est-à-dire, une adhésion à une vision d’un Dieu existant, agissant, communiquant et exigeant. Voilà le point de départ des religions révélées : un Dieu qui s’implique dans l’humain, et cette implication se fait par le biais de la révélation. Dans une parole, dans une œuvre, une coupe historique dont il faudrait dégager la signification des textes fondateurs de l’Islam. Ce que j’appelle « le moment coranique », puisque l’Islam se réfère à des textes. Il n’y a pas d’institutions infaillibles, d’églises, de médiations : le croyant est en contact immédiat avec des textes. Ce sont les textes qui font autorité et qui s’imposent à la conscience du croyant.

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Vue de l’extérieur de la commanderie d’Irissarry où se sont déroulés les travaux de l’Université d’été

A cet égard, l’Islam est une religion décentralisée, décentrée, démocratique en quelque sorte, où il n’y a pas une institution qui irrigue la vérité et qui impose une interprétation. Il y a donc le texte du Coran qui, pour les musulmans est la parole de Dieu. Une parole anthologique, traduite dans une langue humaine. Donc, au–delà de la parole de Dieu, nous travaillons sur le relatif : voilà déjà une première sécularisation qui considère que la parole de Dieu est inaccessible en tant que telle, par contre on a ses signes, ses traces laissées dans le texte. Celui-ci ne parle pas de lui-même ; on le fait parler, on essaie de le comprendre. C’est dans cet effort qu’a eu lieu le premier débat de l’histoire théologique de l’Islam ; celui du statut de la raison par rapport au texte. C’est peut-être pour la première fois dans l’histoire du monothéisme qu’une telle problématique était formalisée : quel est le statut de la raison par rapport à ce texte ? Qui prime l’autre ? Qui domine l’autre ? En cas de contradiction, même apparente, qui prime ? et bien sûr, le texte n’a aucun sens s’il n’est pas admis par les lumières de la raison, puisque dans cette tradition la raison est une révélation intérieure. La révélation est un don de Dieu. Donc, il y a un Dieu qui nous parle de l’intérieur et il y a un Dieu qui nous parle de l’extérieur. Comment joindre les deux paroles de Dieu en quelque sorte ? Tout le travail de l’herméneutique, tout le travail du savant qui essaie de comprendre à partir de ses lumières intérieures, à partir de la raison, doit être impliqué dans la compréhension des textes. D’ailleurs la nature même du texte implique une multitude d’interprétations. La plupart des passages du Coran sont ambivalents. C’est pour cette raison que les musulmans ont développé des montagnes de livres d’exégèse, parce que ce texte implique la raison dans l’interprétation. Donc la sortie de la clôture scripturaire n’est pas une sortie de la religion.

La vérité est dans le texte mais elle est ailleurs également. Elle est en nous mais également dans l’univers puisque ce même texte incite la raison à explorer les paroles de Dieu, la sémantique divine, la sémiologie divine dans le cosmos : un œil sur le texte, un œil sur le cosmos, sur la nature, sur l’anthropologie, sur la sociologie, sur l’astronomie, sur la biologie. C’est pour cette raison que les musulmans ont développé les mathématiques, la physique : il n’y avait pas de problèmes avec les lois physiques. Ils ne considéraient pas que la connaissance d’une loi naturelle soit une transgression à un droit divin. Au contraire, le fait de découvrir ces lois est une forme d’interprétation de Dieu en quelque sorte, à travers la nature. Dés le départ, il y a cet exercice de l’intelligence.

Aujourd’hui, malheureusement, sous l’effet de la frustration, pour des raisons géopolitiques, géostratégiques, une politique d’enseignement également, la raison musulmane a failli à son devoir de critique, d’interprétation, d’exploration des sens de la religion, dans le texte mais également dans l’univers.

La  religion est faite pour l’homme et pas contre l’homme

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Pour les musulmans, il y a le Coran, mais pas uniquement. Il y a une deuxième strate de la révélation qu’on appelle la Sunna, la tradition du Prophète. D’un côté on a un texte révélé et de l’autre, une révélation incarnée dans un comportement humain qui est celui du Prophète de l’Islam. Dés le départ, les musulmans ont sécularisé le texte en séparant la parole de Dieu de celle du Prophète, même si cette parole est inspirée.

Le deuxième travers consiste à séparer la part de la révélation dans les comportements du Prophète de la part de l’anthropologique, du culturel, du psychologique relatif au caractère personnel du Prophète de l’Islam. Il y a donc tout un travail de discernement, de catégorisation du texte, avant même l’interprétation de ce texte.

La religion est faite pour l’homme et pas contre l’homme. Lorsqu’on sombre dans une lecture obtuse, obscure, eh bien, on prend les textes à la lettre et on sombre dans des aberrations. Surtout quand il y a un climat de frustration qui biaise le rapport au texte. Au départ, c’était le texte, ensuite les musulmans ont développé un ensemble de courants avec des débats théologiques sur Dieu, l’homme, la liberté, la responsabilité.

En vérité nous avons le Dieu que nous méritons, parce qu’il y a un hadith du Prophète qui dit : « Je suis à l’image de ce que pense de moi mon serviteur. » L’homme est donc responsable même au niveau de l’élaboration du système des croyances. Il doit avoir une lecture la plus juste de Dieu, la plus juste de l’homme, la plus juste de la femme, la plus juste de la liberté. Toutes ces questions qui relèvent de l’ordre du métaphysique, président à l’élaboration de la foi, parce qu’en Islam la foi est avant la loi. L’Islam c’est d’abord l’adhésion à un ensemble de croyances, à des vérités révélées. On est musulman parce qu’on adhère à un ensemble de vérités révélées. C’est le domaine de la foi de la croyance ; un objet qui a été approché par la théologie spéculative mais aussi par la théologie mystique.

Premier niveau de la sécularisation, c’est que la foi est découplée de la pratique. On est musulman lorsqu’on adhère aux éléments de la foi, quand on croit que Dieu est unique, qu’il y a un envoyé, des Prophètes. Ce sont des croyances générales. On n’a pas besoin d’être un théologien pour avoir une foi aiguë et profonde. Ce que j’appelle « l’orthodoxie minimaliste ». Il faut un strict minimum pour ne pas encombrer la foi des croyants, parce que plus on multiplie les dogmes, plus on perturbe la foi et ce n’est pas le but.

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En arrière plan, la maison du roi Louis XIV à St Jean de Luz . Au premier plan de gauche à droite : Mr.Echegaray le directeur de la Commanderie ;  Pierre Bonte, spécialiste de la Mauritanie et co-auteur du Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie, le président du conseil islamique, et moi-même

Le premier étage des pratiques de l’Islam, c’est la foi, c’est la pratique du cœur. Même si on ne fait pas les cinq prières, même si on ne fait pas le jeûne, on est musulman. C’est-à-dire que la pratique n’est pas consubstantielle à la foi. La pratique est une condition de perfection de la foi, mais pas une condition de validité de la foi. Voilà une définition orthodoxe et sunnite. C’est-à-dire que celui qui ne fait pas ses cinq prières reste musulman tant qu’il ne remet pas en cause sa religion : est musulman, celui qui se dit musulman. Il n’y a pas d’église qui excommunie les gens.

Deuxième étage des pratiques, ce sont les pratiques cultuelles : après la foi, il y a le rite. C’est-à-dire l’entrée en contact avec la transcendance. Les cinq prières, ce côté permanent de la religion : tous les musulmans, quelle que soit leur époque, quelle que soit leur géographie, partagent les mêmes dogmes ; l’unicité de Dieu, la prophétie, le jour du jugement dernier, la résurrection… Ensemble de valeurs qui n’obéissent pas à un contexte donné. La variable contextuelle et historique ne joue pas. Le rite est également unifié : tous les musulmans adhérent à l’obligation des cinq prières même s’ils ne pratiquent pas tous cette prescription : les cinq prières, le jeûne du mois de Ramadan, le pèlerinage et l’aumône légale. Voilà le rite qui unifie tous les musulmans.

Troisième niveau de la pratique : l’éthique et la morale. Nous avons beaucoup de doctrines morales, beaucoup d’écoles théologiques qui traitent de cette question de moralité. Du bien, du mal. Est-ce que la raison est capable de définir le mal par elle–même sans le secours de la révélation ? Beaucoup de savants pensent que la raison est capable de savoir ce qui est bien et ce qui est mal et la révélation ne fait que confirmer ce qui est gravé dans notre prime nature.

C’est au niveau du rapport au corps, la question du mariage, le divorce, etc. Tous ces aspects horizontaux de la charia. Il y a la foi et il y a la pratique. Tous les domaines de la pratique sont gérés par le système normatif qu’on appelle la charia. Les pratiques exotériques, c’est ce qui est codifié pour la visibilité du musulman dans une société donnée. Le rite est permanent mais la pratique se déplace en fonction des mœurs, des habitudes et des systèmes politiques dans lesquels se trouve le musulman.

L’Imam Tareq Oubrou, originaire de Taroudant (Maroc), établi depuis longtemps en France,  raconte sa trajectoire dans « Profession Imam », ouvrage paru en 2009 chez Albin Michel. Pour lui, le rôle de l’Imam  est de transmettre les valeurs de l’Islam aux musulmans établis en France depuis deux, trois, voire quatre générations. S’adresser à ces musulmans de France imprégnés par la culture occidentale,  suppose un travail de réforme sémantique : « Je suis, dit-il, obligé d’opter pour une théologie de l’acculturation. Comme le Coran a transmis son message dans une enveloppe anthropologique du moment coranique lié aux arabes d’abord. Eh bien, je fais la même chose en prenant ce même esprit désenveloppé des cultures des pays d’origine pour pouvoir donner aux musulmans cet équilibre entre l’appartenance à l’Occident et l’appartenance à la religion musulmane. D’avoir cette double allégeance spirituelle et citoyenne qui leur permet d’assumer pleinement leur religion. Mais de contribuer également à l’essor des sociétés occidentales : on n’est pas des étrangers ici ; on est des citoyens et à ce titre concernés par les lois de la république. Il y a donc une théologie de la citoyenneté, pour que les musulmans et l’Islam s’intègrent d’une façon irréversible dans l’histoire et la civilisation occidentale. Le mufti n’est pas un juge mais celui qui donne des consultations, des orientations éthiques aux musulmans afin de vivre leur religion dans le cadre du droit en vigueur. Le but est de placer le croyant musulman dans la citoyenneté française et dans la spiritualité musulmane. Voilà en quoi consiste à penser la charia en situation de minorité.  »

Ce qui importe ce ne sont pas les manifestations extérieures de la religion, mais la vie intérieure, spirituelle. Le plus important ce n’est pas l’Islam exotérique mais l’Islam ésotérique ; C’est ce que nous a expliqué le Pr. E.Geoffroy dans sa communication intitulée « l’Islam sera spirituel ou ne sera pas ». Intervention sur laquelle nous reviendrons très prochainement.

Abdelkader Mana

Islam et spiritualité

Pr. Eric Geoffroy

« L’Islam sera spirituel ou ne sera plus »

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Eric Geoffroy (à droite) donnant sa conférence à la commanderie d’Irissarry en campagnie de Cédric Baylocq Sassoubre (au premier plan), doctorant en anthropologie-

Eric Geoffroy est l’auteur de plusieurs ouvrages portant principalement sur la dimension spirituelle de l’Islam, et donc du soufisme. Il est par ailleurs de confession musulmane, membre du Conseil Français du culte musulman. Son dernier ouvrage est un essai intitulé « l’Islam sera spirituel ou ne sera plus », paru au Seuil en 2009. C’est aussi l’intitulé de l’exposé qu’il a présenté à l’Université d’été en anthropologie qui a eu lieu du 5 au 10 juillet 2010 à Irissarry, au cœurs du pays Basque Français dans les Pyrénées Atlantiques.

S’appuyant sur Ghazali pour qui « la raison doit être en même temps une supra–raison »,  sa démarche d’islamologue est à la fois une critique de la raison positiviste islamique qui se limite à un catalogue d’interdits et de prescriptions et de la raison  scientiste occidentale :

Ghazali nous dit qu’il faut associer raison et supra–raison. Et qu’il faut associer dans les sciences religieuses islamiques le principe de déduction à celui d’inspiration (ilhâm) et de dévoilement spirituel, qui vont être des moteurs méthodologiques soufis. Le fait que nous sommes voilés à la réalité divine, spirituelle par une multitude de voiles, le Prophète en parlait, et que notre démarche pour réintégrer l’unicité est de faire tomber ces voiles. Pas tous, parce que selon l’esprit soufi  nous serions aveuglés par les lumières divines. Mais quand même : ce monde–ci est opaque et il faut faire tomber les voiles. La gnose en Islam est beaucoup basée sur la lumière ; le thème de la lumière est un thème coranique. Donc l’inspiration et le dévoilement vont être promus durant toute la période médiévale, pas uniquement par les soufis mais aussi par le juriste Ibn Taïmya, mort en 1328, qui crédite aussi le dévoilement et l’inspiration comme des preuves juridiques lorsque les textes scripturaires font défaut ou restent silencieux. C’est quelque chose qui va être intégrer dans la culture islamique et pas uniquement soufi.

Soyouti, qui est un grand savant égyptien, mort en 1505, qui est par ailleurs Chadily, nous dit : « Il y a une préséance absolue de la science par Dieu sur la science par les acquis humains ». C’est-à-dire, que la science inspirée est supérieure de toute évidence à la science acquise. Finalement il rebondit sur une parole provocatrice proférée par Mestari un soufi d’Asie centrale qui s’adressait un jour à des juristes musulmans leur dit : « Vous prenez votre science de mort en mort, de professeur en professeur et nous, nous prenons notre science du vivant qui ne meurt jamais (al hay alladi la yamout)».

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La science soufie, c’est le noyau vivant qui se régénère à chaque instant. Mestari énonce le soufisme qu’il faut intégrer. Nous sommes d’emblée dans l’inter–religieux dans la mesure où nous sommes tous les miroirs des uns pour les autres. Il y a une parole du Prophète qui dit : « Le croyant est le miroir du croyant ». Le croyant, ce n’est pas le musulman, c’est le croyant au sens large. Nous sommes tous humains, miroirs les uns des autres. Et que les réformes de l’Islam se nourrissent de ce qui a été fait ici et là, que le christianisme se nourrit également en Islam notamment en Occident. Donc, il y a cette dynamique interreligieuse qui est très forte.

C’est une autre dynamique aussi que la congruence entre cette sagesse spirituelle immémoriale, donc soufie, et la science de pointe ; la physique quantique. je retrouve, énoncées par des physiciens, des propositions similaires à ce qu’énoncent des soufis :  il existe une sphère qui est forcément au-delà de ce qu’on peut palper et expérimenter. C’est le théorème de Güdel en maths : par les maths on sait que les maths ne donneront jamais la solution du monde et qu’il y a donc un principe d’incomplétude du monde. Nous réconcilions quelque part science et conscience ; le problème c’est que le scientisme est en train de s’effondrer : personne ne croit plus au mythe du progrès. Et dans la sphère religieuse c’est parareil : on se rend compte que le positivisme religieux qui prend une forme juridique sécrète un fondamentalisme et un salafisme.

Il y a ici et là en pays musulmans et en Occident, ce besoin qui se cherche de renouveau spirituel. Comme cela s’observe dans un monde mondialisé qui est de plus en plus sans repères, les sectes sont là, les fondamentalismes islamiques sont là. C’est pour cela qu’il faut redécouvrir les fondamentaux ; c’est-à-dire les textes scripturaires. Je parle de « fondamentisme spirituel » par opposition au fondamentalisme littéraliste. Comme disait Mohamed Abdou, un des grands réformateurs, il y a  plus d’un siècle : « Revenons aux fondamentaux, en mettant l’essentiel avant l’accessoire. ». Or qu’est ce que le vécu musulman depuis quelques siècles ? C’est de mettre l’accessoire avant l’essentiel.

L’Islam d’Occident permet cette souplesse et une certaine liberté aux penseurs musulmans afin de produire une pensée libérée de toute allégeance politique, sociétale, etc. La plupart des réformistes ou penseurs musulmans en Occident, et en France en particulier, vont dans le sens de ce qu’on appelle les lumières. Dans le sens de la raison et du rationalisme. J’essaie de montrer que la raison islamique est à la fois une raison et une supra–raison. C’est ce que Edgar Morin appelle « la raison ouverte », une raison pluridimensionnelle, ou encore « une raison transcendantale ». La raison coranique, c’est cela.

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Prf. Rita Mazen en campagnie de son mari kynésithérapeute: elle a donné une magistrale conférence sur le hiatus entre pratique et thérie qui caractérise le droit en pays musulmans.

Depuis un siècle et quelques décennies, le réformisme musulman a eu tendance à s’aligner sur cette pensée hégémonique européenne, rationalisante, sécurisante, qui désenchante le monde. Lorsque Nietzsche affirme dans une lettre : « J’ai besoin d’un maître », pour quelqu’un qui travaille sur le soufisme, cela résonne.

Nietzsche a annoncé ce nivellement de la pensée : on part de l’unicité pour aboutir à l’uniformité. La mondialisation s’inscrit dans ce processus d’uniformisation par le bas.

La spiritualité est consubstantielle à l’Islam. Les soufis disent que le soufisme est le cœur de l’Islam. En ce sens, où comme dans toute religion, s’il n’y a pas un noyau chaud qui produit du sens et de l’énergie, si ce noyau se tarit, il ne reste plus que l’écorce, que les formes qui se craquellent, se dessèchent et meurent. C’est comme des plaques tectoniques qui se rencontrent et qui produisent des chocs idéologiques. Quand est–ce qu’une religion cesse d’être une religion et devient une idéologie, comme on le voit avec l’islamisme et les intégrismes en général ? Eh bien, c’est quand l’esprit n’est plus là ! Ce qu’en arabe on appelle le maâna , ce sens intérieur qui produit les formes. Or à notre époque de mondialisation effrénée où tout se sait, tout se connaît, où nous parlons de sociétés post–chrétiennes, on ne sait pas où on va vraiment : crises majeures, crises de modèles, crise systémique  globale ; économique, écologique, morale etc. Eh bien, qu’est–ce que peut apporter une religion ? L’Islam en l’occurrence ?

Le théologien chrétien Alfred Louasi , mort en 1940, disait : « Jésus était venu annoncer le Royaume des Cieux et c’est finalement l’église romaine qui est venue ». De même, je dis :  Le Prophète était venu annoncer un Islam spirituel où souvent c’est l’homme qui est honoré, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de scission entre le ciel et la terre, entre l’esprit et la matière, et bien souvent ce sont un ritualisme et  un dogmatisme étroit qui sont venus. Je fais le parallèle parce qu’il  y a un parallèle à faire, entre le christianisme et l’Islam.

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Après les nourritures de l’esprit, les nourritures du corps: le débat se poursuit lors des repas

Le Prophète avait un rapport de maître à disciples avec certains de ses compagnons, qui vont transmettre cet héritage initiatique spirituel. Dans les confréries soufies, encore actuellement, cet héritage se transmet par une chaîne de garanties initiatiques qui remontent au Prophète. Ibn Khaldoun, le grand analyste de l’histoire universelle, mort en 1406, nous dit que « le soufisme est une science de la charia ». Le mot charia ne veut pas dire ici, la loi en arabe : il veut dire « la voie », le chemin qui mène à la source, au réservoir des valeurs. C’est la voie en l’occurrence islamique qui ne fait finalement que reconnaître la moralité universelle : ne pas tuer, ne pas voler etc.

L’Islam est conscient d’arriver en dernier comme révélation. Il s’inscrit dans la continuité des autres religions révélées. Il y a mêmes certains Oulémas qui signalent des allusions à Bouddha dans le Coran.

Le soufisme va être une exploration intériorisante. Le principe fondateur est que la réalité ne se réduit pas aux apparences. Un de ses modèles scripturaires est cet épisode où l’ange Gabriel vient demander au Prophète au milieu de ses compagnons : « Qu’est ce que l’Islam ? » Et le Prophète de répondre :« L’Islam c’est de croire aux cinq piliers ». Donc c’est du domaine corporel, parce qu’on peut très bien prier et être hypocrite : c’est ce qui va se passer du vivant même du Prophète, et le Prophète lui-même le savait : les gens ont fait semblant d’être musulmans pour des raisons politiques. Cela, c’est l’Islam en tant que soumission extérieure.

Après : « Qu’est ce que l’imane, la foi ? ». C’est du domaine du credo, donc c’est déjà invisible puis que c’est dans le cœur : croire en l’unicité, au message divin, etc.

Et puis troisième niveau : « Qu’est ce que l’ihssan, la recherche de l’excellence ? ». Et là on rentre dans la science subtile, tel que le soufisme se définit. Définition donnée par le Prophète : « D’être avec Dieu comme si tu le voyais, car si toi, tu ne le vois pas, certes Lui, il te voit. » On est là dans la contemplation : on passe de la chahada (le témoignage de foi extérieur) à la mouchahada (la contemplation). Là, on ne peut plus  tricher ; on est dans la science subtile.

Le soufisme est né en même temps que les autres sciences islamiques, un siècle et demi à deux siècles après la mort du Prophète. C’est pour cela que les salafistes disent que le soufisme n’est pas un terme scripturaire. Les grands Oulémas leur répondent que toutes les sciences dites islamiques n’existaient pas au temps du Prophète. S’il y a eu polarité assez dense en Islam, entre l’aspect exotérique, donc l’aspect extérieur (c’est-à-dire les sciences religieuses formelles) et l’aspect intérioriste, beaucoup d’Oulémas ont été des savant exotéristes maîtrisant les sciences formelles, le droit, la théologie, mais également engagés dans une démarche intérieure et même soufie. L’exemple phare, c’est Ghazali qui meurt en 1111, grand théologien rompu à toutes les disciplines exotériques et qui travaille sur les fondements du droit, à un moment il dit : « Stop ! ». il passe par une crise spirituelle profonde ; il ne peut plus enseigner, il somatise comme on dit maintenant. Il voit que toutes ces sciences  sont liées au mental et donc à l’ego : elles ne remettent pas en cause l’ego, « l’âme charnelle » telle que l’appelle les soufis et telle que l’appelle le Coran, et que ce n’est que par une remise en question de cet ego et par un travail sur cet ego, par une discipline intérieure, que l’on peut cheminer vers Dieu. Or il se dit : « Quel est le but de l’Islam ? Et quel est le but d’être  musulman ? » Donc , c’est se rapprocher de Dieu. C’est « connaître Dieu », se rapprocher de Lui spirituellement. A la fin de  sa vie il dit : « J’ai maîtrisé toutes les sciences exotériques et je vois qu’elles ne sont que des moyens. Elles peuvent même être des leurres, parce qu’elles sont liées au mental. Et qu’est ce que vaut ma pensée par rapport à la présence divine ? ».

Après sa crise spirituelle, il va se mettre en quête, donc il part durant dix ou onze ans sur les routes et va séjourner à Damas, la Mecque, Jérusalem… Il fréquente les soufis et se met en retraite spirituelle. C’est dans le soufisme qu’il a approché cette connaissance de Dieu. Ghazali va apporter sa caution de grand savant pour orthodoxiser le soufisme.  Par sa caution, la culture islamique, sunnite, va être imprégnée de soufisme. Il va y avoir débat avec Averroès qui meurt en 1198 et qui va répondre à Ghazali qui meurt quelques décennies auparavant, avec « réfuter les philosophes » arabo–musulmans influencés par la pensée Grecque, Hellénistique : « Quelle est la part de la raison face à la révélation ? ». Débat qui était majeur en Islam durant des siècles.

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Eric Geoffroy au fond au centre

Pour Ghazali, l’inspiration des saints musulmans est héritière de la raison prophétique, puisque le Prophète Mohamed est mort et qu’avec lui s’est éteinte la prophétologie historique. Mais Dieu ne laisse pas l’humanité sans miséricorde et donc ce sont les saints de Dieu – ça peut être un simple paysan, c’est complètement diffus – qui sont le réceptacle de cette investiture. En Islam, tout être humain est le réceptacle de cette baraka, de cette source de bénédiction divine. Mais disons que certains êtres plus que d’autres. En Islam, il est clair que tout être est investi par Dieu, parce que toute créature naît selon la fitra, selon la nature pure originelle. Et c’est la culture qui va finalement le corrompre. C’est la culture humaine qui va corrompre l’homme. Il y a cette dualité entre culture et nature. La fitra permet ce travail spirituel qui va être conscientisé en terme de pratique dans la culture islamique par le Dhikr, l’invocation de Dieu. Le dhikr, le souvenir, l’invocation : notre boulot sur terre c’est de nous souvenir de l’état d’unicité dans lequel nous vivions avant la création. Réintégrer le monde de l’unicité à partir de la dualité : santéet maladie, guerre et paix, etc.

Evidemment la raison est centrale puisque le Coran appelle à faire le lien entre les choses. Il n’y a pas en Islam de césure entre la raison et la foi, puisque l’une et l’autre sont des dons de Dieu. Seulement cette raison est devenue très tôt utilitariste, unidimensionnelle, horizontale. C’est ce qui va être développé dans la pensée juridique en Islam. Pour parvenir à gérer toutes ces populations qui sont entrées en Islam, parce que l’Islam s’est répandu en quelques décennies, il faut parer au plus pressé ; il faut gérer le domaine corporel. Du coup les Ouléma ont négligé les œuvres du cœur, l’aspect intérieur. Le soufisme est apparu pour rétablir l’équilibre entre les normes et l’aspect intérieur, vivifiant et spirituel qui nourrit la foi. Pour rétablir l’équilibre entre cette norme extérieure et l’aspect intérieur.

Raison et supra–raison. Ça va être un débat depuis Ghazali :

« Sur terre, il y a des signes pour ceux qui sont dotés de la certitude. Et en vous-mêmes, ne voyez vous donc pas ? » interroge le Coran. Il y a toujours dans le Coran cet appel à l’équilibrage entre exploration du monde extérieur, avec les lois de la nature comme signes divins, mais sans négliger les signes intérieurs. Or il y a eu déséquilibre très vite ; il y a eu un juridisme, une hypertrophie du droit musulman qui s’est développée et qui a abouti lentement à la sclérose qu’on a connu depuis des siècles : l’Islam égal un catalogue d’interdits et de prescriptions.

Là il faut revenir aux fondamentaux : Qu’est ce que l’Islam est venu faire sur terre ? Quel est le message du Prophète ? Ces interrogations seront remises sur le tapis actuellement par de grands réformistes qui, à priori ne sont pas des spirituels, mais qui témoignent qu’il ne peut y avoir de vraies réformes en Islam que par la spiritualité.

Nasr Abou Zaïd, qui vient de mourir, est un penseur Egyptien qui vivait en Hollande depuis quelques années parce qu’il n’était pas accepté dans son pays et qui disait que toute réforme en Islam ne pouvait se construire que sur un taâwil, une herméneutique, c’est-à-dire sur une reconsidération d’une base spirituelle de la matière islamique. On peut citer d’autres réformateurs comme Abdelmajid Charfi en Tunisie, des gens qui sont laïcs, des penseurs musulmans de gauche qui nous disent finalement que seule la mystique, seule la spiritualité accomplit l’idéal de l’Islam.

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Pause café

Nous ne sommes plus dans le temps des demies mesures, devant les défis globaux, devant l’accélération des processus mondiaux en marche. Ce qu’on appelle jusqu’alors Islah (réforme) ; l’époque n’est plus pour cela. Actuellement Il y a des interrogations fondamentales à la fois dans la sphère Occidentale et dans la sphère Islamique. C’est-à-dire des questionnements verticaux auxquels la raison instrumentalisée, à la fois dans le domaine religieux, donc islamique, et dans le domaine de la pensée scientiste, positiviste, en Europe depuis trois siècles, ne répond pas. Cette instrumentalisation de la raison est à la fois religieuse et scientiste. C’est ce qu’un maître Bouddhiste appelle « le matérialisme religieux » : la religion se transforme en ce moment là en simple idéologie. Elle ne fait plus que gérer les choses… Un corps de Oulémas essaie de sauver les meubles, préserver cet immense héritage séculaire qu’est l’Islam. Mais il ne fait que gérer des formes, il manque donc un maâna ; le sens intérieur, d’où un formalisme juridique. Et d’un autre côté, en Occident, depuis trois siècles, il y a cette raison positiviste qui accouche de la crise majeure dans laquelle on vit.

Pour moi, l’Emir Abdelkader est celui qui incarne le plus l’Islam en tant que complétude. L’Islam se veut plénier, touchant à tous les domaines de la vie : le physique n’est pas moins à négliger que la métaphysique, le spirituel etc. Lorsqu’il a été libéré par la France en 1852, il peut enfin vivre en Orient comme il le voulait. Donc il vit à Damas. Et lorsqu’il va venir en France, il va accompagner le progrès technique européen, parce qu’il a compris que l’Europe a la supériorité technologique. Il va accompagner ce mouvement. Il va aux deux expositions universelles à Paris et à Londres. Il va militer auprès des populations du Proche Orient pour le percement du canal de Suez en disant que « ça va rapprocher les peuples et donc, ça va être un mieux être technologique pour vous. Apparemment il joue la carte technologique. En même temps, il dit aux Européens, on est alors en 1860 : « Attention ! Si vous développez uniquement l’aspect horizontal, technologique, le ciel va se refermer sur vous ! ». Abdelkader n’a pas fait l’amalgame lorsque l’armée Française a attaqué son pays. Et il aurait pu en faire, en disant « L’armée Française vient des pays chrétiens dont les chrétiens sont… » Non, Abdelkader dépasse cela ; il tend la main aux chrétiens. En fait, il était visionnaire, il voit que les civilisations vont se rencontrer, il voit que l’Islam va être en France à un moment ou à un autre etc. Donc raison, supra–raison.

Les grands réformistes musulmans, avec Al Afghani et Mohamed Abdou qui sont issus d’un terreau soufi, disaient que la réforme doit passer par la spiritualité : nous voulons prendre la technicité occidentale sans perdre nos âmes. Le principe d’unicité, al tawhid , qui fait que si Dieu est unique, sa création est multiple. L’unicité de Dieu a pour corollaire l’infinie variété de sa création. Il y a une interdépendance entre les domaines  créationnels . Ce principe islamique d’unicité, selon lequel on ne peut comprendre  une partie sans comprendre le tout, ce principe holistique qui dit que tous les dimensions de l’être sont reliées entre elles, qui énonce que la raison horizontale, mène l’humanité et la planète droit dans le mur, et qu’il faut donc associer  raison et supra –raison.  Raison et intuition. Cerveau gauche et cerveau droit. C’est cela l’épistémologie islamique et soufie en particulier.

Le titre de mon livre « l’Islam sera spirituel ou ne sera plus » est bien sûr inspiré par la formule de Malraux «  le 21ème siècle sera religieux ou ne sera pas » En ce sens où nous assistons vraisemblablement à un mouvement de balancier : nous avons été trop loin dans la matérialisme et trop loin dans la technicité aveugle avec les crises majeures à la fois morales et écologiques. Et depuis quelques temps, nous allons vers une spiritualité encore floue : pensez au mouvement new-age venu des Etats-Unis où se sont développés la technicité et le matérialisme. Pensez aux sectes qui se développent en Occident. Pourquoi ? Parce qu’il faut combler un vide et la nature a horreur du vide et que l’homme est âme et corps.

Propos recueillies par Abdelkader Mana

Au pays de Georges Lapassade

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Invité à l’université d’anthropologie au coeur du pays Basque Français, nous nous sommes rendus avec Philippe de Laborde, neveu de Georges Lapassade, à Arbus, lieu de naissance et d’inhumation de ce dernier aux environs de Pau.

Devoir de mémoire pour celui qui nous a initié, à Essaouira, à notre propre culture, et auquel nous espérons un jour rendre hommage alternativement à Biarritz et à Essaouira. A Irissarry, lors de ma communication sur la culture populaire au Maroc, il a souvent été question de lui. Mais quand on a connu un maitre et un ami plein de vie il est difficile d’en parler au passé…

Voici donc les images de ce moment de recueillement au coeur de cette France profonde d’où est issu et où repose désormais à jamais notre regretté Georges Lapassade : c’est la note la plus grave et la plus triste de tout ce blog…

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Sur les traces de Georges Lapassade en pays Béarnais…

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Au loin, le village d’Arbus d’où est originaire Georges Lapassade

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Notre arrivée à Arbus le village où était né Georges Lapassade
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Sa maison …
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Un membre de sa famille qui vit toujours au village
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Une proche parente de Georges nous accueille
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Elle s’entretient davantage avec Philippe de Labiorde le neveu de Georges
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Georges repose désormais au caveau familial derrière l’eglise du village : par delà les religions, il est toujours pénible de savoir in situ qu’un ami qu’on a connu si vif et vivant n’est plus… Mais son âme s’adresse à vous comme s’il est toujours là. On ressent de l’émotion mais surtout beaucoup de reconnaissance envers celui qui vous a initié au  savoir vivant, à une certaine forme d’écriture ethnographique, et à une certaine ascèse de l’écriture : le journal de route…
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A Pau nous passons devant le palais où les Français avaient assigné à résidence l’Emir Abdelkader avant son départ pour Damas où il sera enterré auprès du tombeau d’Ibn Arabi. Philippe de Laborde m’apprend que l’un des fils de l’Emir est enterré par là…
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Toujours lors de notre dérive à Pau : un monument est dédié aux morts des deux grandes guerres mondiales. En bas est écrit: Algérie, Maroc, Tunie, sans doute par allusion aux soldats maghrébins…

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Nous quittons Pau: un pays quelque peu gris, quelque peu triste auquel Georges Lapassade n’est revenu que pour mourir: qu’il repose en paix. C’était le vendredi 9 juillet 2010
Abdelkader Mana
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La psychothérapie des Gnaoua.

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Toutes les Illustrations sur peau de cet article sont de Driss El Oumami

Par Abdelkader Mana

À Essaouira, les Gnaoua se composent principalement de deux familles : les Guinéa de Dakar et les Gbani de Bamako. L’ancêtre des Gbani serait venu dans le sillage des caravanes, dans ce qu’on appelait alors « le port de Tombouctou ,» quant à celui de la branche des Guinéa , il serait un tirailleur Sénégalais arrivé dans le sillage de l’armée Française vers 1914.

Dans un récent entretien, nous sommes revenus sur cette histoire ainsi que sur les ethnométhodes  de guérison par les couleurs de la transe chez les Gnaoua, avec Malika, voyante médiumnique professionnelle et son mari  maâlem Mahmoud Guinéa :

–  Deux familles sont aux origines des Gnaoua d’Essaouira : les Guinéa et les Gbani, Je veux que tu me parles de ces deux familles. Ton grand père était arrivé à Essaouira avec l’armée Française en 1914 , à travers le Sahara…

–  Mon grand père s’appelait Da Méssaoud. Il était venu du Mali en passant par la tribu des Oulad Dlim au Sahara. Le père de ma mère, Ba Samba, était venu de Dakar. C’est eux qui sont à l’origine des Gnaoua d’Essaouira. Les ancêtres de la famille des Gbani sont également originaires du Soudan. Ces deux familles sont pareilles. Nous sommes tous venus d’Afrique. C’est de là qu’avait commencé le gnaouisme à Essaouira. Dans le temps les premiers Gnaoua étaient venus avec un gunbrià base de courge , confectionné d’une manière africaine. Après quoi ils ont adopté le figuier pour sa belle résonance, sauf que son instrument est habité, hanté, maskoun. Son maniement nécessite purification. On ne doit pas y toucher en état d’ivresse. Car le figuier s’est sanctifié par les nombreuses années qu’il est resté sur cette terre avant d’être coupé pour en faire le gunbri. Donc, elle est déjà habitée, hantée, maskouna. Le maâlem lui accorde toute son attention en l’encensant. Le gunbri vieillit aussi : passé quarante ans, il se met à résonner tout seul quand tu le suspends au mur. Il parle tout seul la nuit.

Pendant longtemps les instruments des maîtres disparus sont restés dans la zaouïa comme des antiquités sacrées auxquelles personne n’osait toucher. On se contentait de les visiter pour en recueillir la baraka.

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–  On raconte qu’au nord d’Essaouira, existait un figuier hanté par un serpent auquel les femmes des Gnaoua présentaient des offrandes. Elles organisaient une fête saisonnière sous cet arbre.

–  C’est Sidi Abderrahman. Depuis l’âge de douze ans, je m’y rendais en pèlerinage avec tous les Gnaoua d’Essaouira. Chaque année on y festoie durant sept jours à partir du septième jour de la fête du sacrifice. De leur vivant nous y  accompagnaient  les serviteurs, lakhdam, ainsi que la troupe des gnaoua . Il y avait un lieu où on dansait en transe, où on organisait cette fête annuelle,  immolant sous cet arbre hanté par un grand serpent qu’on appelait Sid –El- Hussein. On l’encensait et on tombait en transe. Lors du rituel cette créature sortait mais sans faire de mal à personne. J’ai accompagné les Gnaoua  près d’une vingtaine d’années à ce sanctuaire de Sidi Abderrahman Bou Chaddada.

–  Lorsque j’écrivais mon livre sur les Gnaoua, l’un des  maâlem , Paka que Dieu le guérisse ou Guiroug, me racontait qu’enfants ils te rejoignaient à la zaouia de Sidna Boulal, où vous confectionnez aouicha, la petite guitare à table d’harmonie en zinc qui vous servait d’instrument d’essai et d’exercice avant de jouer au gunbri.

–   On était alors en période d’apprentissage : dés notre prime enfance, on était des amateurs Gnaoua. On confectionnait notre instrument en se servant du zinc en guise de table d’harmonie et du nylon en guise de cordes. On se servait des boîtes de conserve de sardines pour confectionner les crotales. On allait s’amuser ainsi au village de Diabet. Une fois, alors que nous étions encore tous jeunes, la tombée du jour nous a surpris dans la forêt de Diabet où nous nous sommes mis à scander Charka Bellaydou, une devise des gens de la forêt. Fil blanc, fil sombre était la lumière dans les jardins de Diabet, près de l’oued. Dés que nous avons entamé ce chant, une sorte de Kinko surgissant de nulle part nous est apparu. A la vue de cette énorme créature, nous prîmes la poudre des escampettes. A l’issu de mon apprentissage, ils m’avaient préparé à la zaouia, une grande gasaâ de couscous, semblable à celle des Regraga décorée de bonbons, d’amandes et de noix. Les Gnaoua étaient encore tous vivants. Ils m’ont béni et j’ai commencé à jouer. Mon jeu leur a plu. C’est de cette manière qu’ils m’avaient reconnu en tant que maâlem. Ce n’est pas le premier venu qu’on recrutait ainsi. N’importe quel profane, apprenant sur cassette, se prétend maintenant maâlem. Pour le devenir vraiment, il faut l’avoir mérité à force de peines. Maâlem , cela veut dire beaucoup de choses. Il faut être vraiment initié à tout ce qui touche aux Gnaoua : apprendre à danser Kouyou, à jouer du tambour, à chanter les Oulad Bambara , à bien exécuter les claquettes de la noukcha . Il faut savoir tout jouer avant de toucher au gunbri, qu’on doit recevoir progressivement de son maître. Maintenant, le tout venant porte le gunbri et le tout venant veut devenir maâlem.

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– Ton père m’avait dit qu’il n’y avait pas de zaouïa des Gnaoua ici : ils habitaient juste sous des casemates du côté du quartier des Alouj (les convertis de l’époque). En arrivant ici, ils ont participé à l’édification d’Essaouira, l’un d’entre eux était sourcier : là où il leur disait de creuser, ils trouvaient de l’eau. C’est lui, d’après ce que me disait ton père, qui leur avait ordonné d’édifier par ici la zaouïa des Gnaoua où ils s’étaient mis à se réunir chaque samedi. Ils parlaient alors la langue Bambara…

–   Au temps où ils habitaient dans les casemates dont tu parles, ils n’avaient pas de zaouïa. Après quoi, un jeddab souiri (danseur en transe), de la famille  Aït–el-Mokh, leur avait accordé un terrain, où ils pratiquaient leur rituel juste entourés d’une enceinte. Au bout d’un certain temps, les gens d’Essaouira, qui sont des jeddab (qui dansent en transe) et des amateurs des Gnaoua, ont tous participé à l’édification de la zaouïa où se réunissent les Gnaoua.

Malika, la femme de Mahmoud Guinéa qui assiste à l’entretient nous ramène aussitôt au rôle thérapeutique des Gnaoua:

–  Pourquoi leur avait–on  accordé ce terrain ? A cause de ce fils qu’ils ont promené chez tous les guérisseurs sans qu’il soit guéri. Mais quand ils l’ont amené chez les Gnaoua, il s’est aussitôt rétabli. Ils ont alors accordé aux Gnaoua ce terrain, en guise de don, comme le font chaque année les bienfaiteurs qui viennent en procession à Sidna Boulala : la femme qui n’enfante pas, vient prendre la baraka et se remet à enfanter. L’homme qui a du mal à trouver du travail, recourt lui aussi aux Gnaoua. Quand ils ont vu que celui dont le fils est malade avait accordé le terrain, les autres ont financé : celui-ci a acheté le ciment, celui-là le fer, jusqu’à ce que la zaouïa de Sidna Boulal soit érigée. Nous ne pouvons pas dire que Sidna Boulal, le muazen du Prophète soit enterré à Essaouira : il est là-bas, en Orient. Ici, nous n’avons que sa baraka, son maqâm (mansion).

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Originaire de Marrakech, Malika est aujourd’hui une voyante médiumnique professionnelle dont son époux maâlem Mahmoud Guinéa est un simple auxiliaire. C’est lors d’un pèlerinage à Tamsloht qu’elle l’a rencontré pour la première fois  :

« Je suis ce qu’on appelle talaâ (celle qui fait « monter » les esprits). Quand je dormais mes esprits me disaient :

–  On t’autorise à te marier, mais seulement avec un maâlem Gnaoui qui soit noir.

Je me disais :

– Pourquoi dois-je chercher un homme qui soit maâlem , gnaoui et noir de surcroît! Il est impossible de trouver un homme qui réunit en lui toutes ces qualités !

Je me suis rendue en pèlerinage au moussem de Moulay Abdellah Ben Hsein comme les esprits m’avaient ordonné de le faire chaque année. Et c’est  là que j’ai rencontré, d’une manière tout à fait inattendue, maâlem Mahmoud qui deviendra mon mari. En me préparant à m’y rendre, avant même de rencontrer mon futur mari ;  et alors que je me suis mise à farfouiller dans mon autel des mlouk, je suis tombée sur une cassette où on entend chanter  certaines devises Gnaouies, notamment celles de foufou-danba, du lait:

–  J’ai déjà écouté ce maâlem, me dis-je, et sa musique comporte des devises qui n’existent pas chez les Gnaua de Marrakech.

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J’ai alors dissimulé cette cassette entre mes seins et je me suis rendue à Moulay Abdellah Ben Hasein,. C’est là que j’ai rencontré Mahmoud . Il était accompagné de Hamida Bossou qui m’a  invité à une lila où participait entre autre  maâlem Mahmoud, accompagné de son père et de ses frères. On s’est connu de cette manière et je suis rentrée chez moi. Plus tard, mon frère à rencontré par hasard maâlem Mahmoud et l’a invité chez nous. Je me suis retrouvée ainsi en sa présence à l’intérieur même de ma maison ! J’ai alors ordonné à mon frère de nous faire écouter la fameuse cassette. Nous l’avons écouté sans que je sache d’où elle m’est parvenue. Mahmoud  m’apprend alors que c’était sa cassette. Mais comment m’est–elle parvenue ? Je ne pouvais le dire. D’autant plus que je n’avais encore jamais visité Essaouira. Et il m’a épousé.

–    Est-ce ta sœur ?  demanda –t-il à mon frère.

–   Oui.

–   Est-elle mariée ?

–   Non.

C’est ainsi qu’en un très bref laps de temps, je me suis retrouvée  fiancée puis mariée avec  maâlem Mahmoud qui m’a encouragé à poursuivre ainsi mon travail en tant que maâlma et en tant que voyante. Du fait que j’organise chaque année la lila , ma sœur, mon frère, ma fille dansent en transe. Cela remonte aux environs de 1985 que nous  baignons en permanence dans ces rituels, au point que la musique Gnaoua coule maintenant dans nos veines.

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–  Vous venez d’évoquer maâlem hamida BOSSOU, que Dieu ait son âme. Mais il y a aussi un melk chez les Gnaoua qui porte le nom de BOSSOU ? Un melk, un esprit dénommé BOSSOU, une espèce de divinité des marins en Afrique.

Malika :

–    BOSSOU n’est pas un nom de famille

Mahmoud Guinéa :

–    Hamida dansait à cette devise.

Malika :

–  Il est possédé par ce melk. Il jouait au gunbri , que Dieu ait son âme, mais une fois arrivé à la devise de BOSSOU, il tombait en transe.

Mahmoud Guinéa :

–  J’ai joué pour lui à Casablanca.

Malika :

–   Maâlem BOSSOU, que Dieu ait son âme, avait toujours besoin auprès de lui d’un autre maâlem , pour le relever au gunbri . Il ne jouait pas quand il n’y avait pas de maâlem pour le relever, même si la moqadema exigeait cette devise. C’est ainsi qu’on le surnomma hamida BOSSOU, du nom de cette devise.

– Est–ce qu’on peut considérer Hamida Bossou comme faisant partie des esprits de la mer ou ceux des cieux ? Il fait donc partie des bleus ?

Mahmoud Guinéa :

–  Il fait partie des gens de la mer Haoussa. Lui était un Haoussa.

– Qui sont ces Haoussa ?

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Mahmoud Guinéa :

–  Les Haoussa, ce sont les fils de la forêt de l’Afrique. La région où la forêt est proche de la mer. Cette devise musicale accompagne la transe de la forêt Haoussa, d’où est originaire Bossou.

–  Qui sont ces esprits possesseurs Haoussa ? Portent–ils la couleur bleue ?

Mahmoud Guinéa :

–  Non. C’est une cohorte des esprits noirs.

– Même s’ils évoquent la mer ?

Mahmoud Guinéa :

–  C’est que l’océan d’Afrique évoque la transe de cette contrée.

– Es-ce qu’on évoque ces esprits Haoussa avant ou après les esprits marins ?

Malika :

–  Avec les esprits marins. On peut dire que Bossou est le plus fort des esprits marins. Ces derniers commencent avec la danse au bol rempli d’eau. Après quoi entre en scène Bossou qui danse avec un filet de pêche. Tous les autres esprits se dansent avec les draps à l’exception de Bossou qui se danse avec un filet de pêche, comme ceux qu’on trouve au port. Mais c’est un filet orné de cauris.

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Mahmoud Guinéa :

– A l’invocation de cette devise musicale, on danse en faisant semblant de nager avec un filet de pêche.

– Quelle cohorte est invoquée après les esprits de la mer ?

Mahmoud Guinéa :

–  Les célestes.

–   De quels esprits se composent ces célestes ?

Mahmoud Guinéa :

–   Ils expriment la transe céleste et tout ce que le ciel contient d’anges, d’étoiles, de lune et autres sphères cosmiques.

–  D’Afrique ils avaient amené avec eux la danse du sabre et des aiguilles. Ils dansaient également  avec un bol rempli d’eau de mer contenant un petit poisson des rochers couleur d’algues dénommé BOURI. Cette danse s’effectuait quand on invoque la cohorte des mossaouiyne, les esprits de la mer …

Mahmoud Guinéa :

–   C’est mon grand père qui avait amené ce bol de DAKAR : une ondée bénie des dieux…

Malika :

–  Au plus fort de la transe, quand on invoque l’esprit de la mer le poisson apparaît tout seul  au milieu du bol : sa baraka se manifeste de cette manière.

Mahmoud Guinéa :

–  C’est la pure vérité, il n’y a pas de mensonge…

Malika :

–  Ils remplissent le bol, présentent leur soumission aux esprits et se mettent à danser.  Ils se rendent compte à l’issue de leur transe que le bol contient du poisson.

– Le BOURI , est-il ce poisson des rochers ?…

-Mahmoud Guinéa :

–  Oui, il est tout petit ce poisson…

–  On raconte que chez les Africains, il existe une divinité dénommée BOURI ?

Mahmoud Guinéa :

BOURI ! Ô BOURI !

– Es-ce que cet esprit qu’on invoque existe ?

Mahmoud Guinéa :

–  BOURI ! Ô BOURI ! Son invocation introduit les rouges.

Malika :

– Il est le portier des rouges. L’ouverture des esprits rocheux. Du sang. C’est le BOURI !

– Ne croyez–vous pas que ce sont les Gnaoua qui ont donné le nom de BOURI à ce poisson couleur d’algues qu’on trouve à marée basse aux interstices des récifs d’Essaouira ? C’est un nom d’origine africaine ?

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Mahmoud Guinéa :

–  C’est possible. BOURI, ô BOURI introduit les rouges. Et il y a BOURI, ô BOURI, des bleus.

Malika :

– Il y a deux genres : ceux qui ouvrent les rouges et ceux qui ouvrent les bleus.

–  Racontez–nous un peu la vie d’Aïcha Kabrane, votre mère, que Dieu ait son âme : quel était son rôle ? Comment travaillait–elle avec les aiguilles ? Et comment prédisait–elle en état de transe ?  Ce sont les esprits qui la possèdent qui parlent à travers sa bouche ?

Mahmoud Guinéa :

Les gens viennent la consulter et Dieu accorde sa guérison.

–  Que leur prescrit–elle quand ils viennent la consulter ? Est–ce qu’elle recourt aux cauris ? Raconte un peu avec détails.

Mahmoud Guinéa :

– Les parents des possédés les amènent chez elle, et elle commence d’abord par  la divination. C’est là qu’elle diagnostique le mal qui les a frappé. Elle prédit grâce à un auvent d’osier  contenant  des coquillages et des cauris de la mer du Nil que mon grand père avait amené jadis avec lui. Elle les remue d’une main et avale deux à trois  aiguilles de l’autre. Ce n’est qu’après qu’elle peut te dire quel djinn t’a frappé et pourquoi et comment. Puis elle encense le possédé en lui prescrivant le sucré et le salé.

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Malika :

– Elle appelle ces esprits pour qu’ils lui indiquent la raison pour laquelle ce monsieur ou cette dame sont venus la consulter. Elle ne préconise pas systématiquement la lila : il y a celui à qui on recommande le sucré et celui à qui on recommande le pèlerinage à Moulay Brahim, sidi Abdellah Ben Hsein ou Sidi Chamharouch : il doit effectuer ce pèlerinage avant de revenir la voir pour quelle puisse deviner ce que les esprits réclament. C’est à ce moment là que les esprits préconisent la lila. La talaâ (voyante médiumnique) doit alors jouer son rôle en se concertant avec son maâlem. Que demandent les esprits pour délivrer ce possédé ? Sera–t–il enfin délivré ou bien  deviendra–t- il  un serviteur des esprits? Car il y a le possédé à qui les esprits  demandent qu’il soit leur serviteur en devenant moqadem.

Mahmoud Guinéa :

–   Malgré lui s’il le faut, même s’il refuse de devenir leur serviteur. Cela est déjà  arrivé à de nombreux possédés.

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Malika :

–   Que faire ? Elle fait alors appel au maâlem qui se trouve être son propre mari comme c’est mon cas. Elle lui dit : une telle ou un tel désire une lila préparée de telle ou telle manière. Et il vont faire le marché . Ils vont acheter tout ce dont ils ont besoin pour l’organisation de la lila. Au cours de cette dernière la cliente se livre alors à la danse de possession. Et la voyante médiumnique l’empêche de rentrer à la maison : elle doit rester en sa compagnie au moins une semaine, le temps qu’elle lui indique la manière dont elle doit servir. Et même quand elle devient moqadema, elle se doit d’organiser une lila , où Lalla Aïcha doit être présente. Ceci pour ce qui concerne l’initiation de celle destinée à devenir moqadma. Pour celle qui est possédée, elle reste  chez elle, voilée, isolée, consommant le sucré durant une semaine, dix jour voire un mois jusqu’à ce qu’elle aille mieux. Après quoi, au cours d’une nuit du mois lunaire de chaâbane , elle doit se rendre en pèlerinage à Lalla Aicha avec un sacrifice en guise d’offrande.

Mahmoud Guinéa :

–  Elle doit régulièrement se rendre en pèlerinage et continuellement présenter des offrandes et des sacrifices.

Malika :

–  Il se peut qu’elle soit délivrée, comme il se peut qu’elle soit à nouveau possédée. La mère de Guinéa tombait en transe quand on invoquait  Jilali, les Noirs et le Soudanais. Chose qu’on ne trouve chez aucune moqadma, que ce soit à Essaouira ou ailleurs. Ces devises lui étaient propres.

Mahmoud Guinéa :

–    C’est mon grand père qui avait amené du Soudan ces devises bien faites. Aucun Gnaoui en dehors de notre famille ne joue ces devises musicales. Personne ne danse à leur invocation à part nous .

Malika :

–   On ne les joue ni ne les danse ailleurs. Nous les respectons : la mère de Guinéa ne les jouait qu’au cours d’une lila qui lui était propre.

Mahmoud Guinéa :

–   On préserve ces devises pour que les autres Gnaoua ne les jouent ou ne les enregistrent.

–  En quoi consiste votre pouvoir de divination?….

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Malika :

Moi-même, je ne sais quoi dire, jusqu’à ce que je consulte les esprits. Ce sont mes mlouk qui émettent le diagnostic à celle qui vient me consulter. Je suis alors en transe. C’est dans cet état que je les consulte et c’est eux qui lui disent ce dont elle souffre et ce qu’elle doit amener comme offrandes. A ce moment là, ce sont les esprits qui parlent. Je peux lui parler en dehors de l’état de transe. Mais là, je fais monter les esprits. C’est de là que vient le mot talaâ, celle qui fait monter les esprits et c’est eux qui lui disent : tu as ceci ou cela.

Les esprits avec lesquels je travaille, m’aident moi aussi à me sentir mieux. Quand j’organise une lila pour quelqu’un, je danse moi aussi en état de transe. Après quoi je me sens mieux. Ce n’est pas seulement celui ou celle qui est malade qui danse en état de transe ; moi aussi je danse en état de transe. A chaque fois que j’organise une lila, je danse en état de transe ; ce qui m’apaise.

La nuit, lorsque je suis nerveuse, je vois apparaître les esprits dans mes rêves.

Quand j’ai consulté mes esprits vous concernant en leur demandant si je pouvais travailler avec vous, ils m’ont répondu : oui, ce sont des gens corrects. Si vous n’étiez pas des gens corrects, la lila n’aurait pas été réussie : elle réussit si les intentions de ceux qui l’organisent sont bonnes. S’ils sont de bonne foi, tout ce qu’ils entreprennent leur réussit.

–  Comment vous êtes devenue talaâ, (celle qui fait monter les esprits) ?

–    Avant j’étudiais, comme tout un chacun rêve de s’instruire. J’ai obtenu mon bac, pour poursuivre à l’étranger en section anglaise. Quand j’ai obtenu le bac j’ai eu un problème avec un Monsieur de notre fratrie qui m’a demandé en mariage mais sa mère a refusé. Comme il n’a pas tenu compte de l’avis de sa mère, celle-ci, pour nous séparer, m’a jeté un mauvais sort. C’est de cette manière que les esprits m’ont possédé. En enjambant cette magie j’ai commencé à tomber en transe et à me désintéresser de l’école. Je n’aimais plus les hommes, d’une manière générale. Les hommes étaient devenus un problème pour moi. Je suis choquée à chaque fois qu’un homme veut me demander en mariage. Durant près de deux ans, nous avons consulté de nombreux docteurs psychiques. Ma maman, que Dieu ait son âme, m’amenait chez les médecins. Franchement, je n’étais pas élevée dans une famille Gnaouie. Chez nous personne ne tombait en transe. On était tout à fait loin des Gnaoua.

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–   Le pouvoir de divination, la sœur de Mahmoud Guinéa l’avait hérité de sa mère, alors que vous, qui n’avez rien à voir avec les Gnaoua, vous êtes devenu talaâ plutôt suite à une crise initiatique ?…

– Effectivement, quand j’ai commencé à « tomber » (à devenir une possédée), les gens se mirent à nous dire : « Il faut voir les Gnaoua, organiser une lila ». Finalement, je ne croyais pas vraiment aux esprits. Il y avait alors dans notre voisinage une voyante qui organisait des lila. Un jour, alors que je dormais, j’entendais au loin le rituel se dérouler chez elle. Quand ils ont entamé la procession aux tambours, je n’ai pu m’empêcher de quitter la maison en courant, pour rejoindre dame Jmiâ, que Dieu ait son âme, (mon autel des mlouk comprend de vieux balluchons de couleurs déchirés qui lui appartenaient mais dont je ne puis me séparer. J’ai des serviettes toutes neuves, mais je leur préfère les anciennes qu’elle m’a légué au moment de mourir). Je l’avais alors rejoins et je me suis mise à danser en transe. J’ai dansé alors sur les notes du grand maâlem aïachi Baqbou, que Dieu ait son âme. En sortant de ma transe, je me suis endormie et elle m’a mise en isolation sous le voile  : « Ma fille, me dit-elle, les esprits te réclament sacrifice et désirent que tu les serves. » Je n’ai pas compris tout d’abord : qu’est–ce que « servir » ? Je n’étais alors âgée que de 17 ans. Je suis allée voir ma mère en lui disant que lalla Jmia m’a prédit que je dois « servir », j’en ai déduit que je dois étudier et travailler. Mais une semaine plus tard je suis à nouveau « tombée »  et j’ai commencé à parler en état de transe (kan’Ntaq). Les esprits se mirent à parler en moi  : « Nous lui avons ordonné de nous servir, d’organiser une lila pour devenir moqadma. » Je suis tombée malade et ma mère, que Dieu ait son âme, est allée voir cette voyante en lui disant : « Dame Jmiâ, viens voir. Ma fille est à nouveau tombée en transe. » Elle est venue et a commencé par faire parler les esprits qui me tourmentaient, puis elle a dit à ma mère :

–  Les esprits veulent qu’elle les serve.

– Peut-on organiser la lila ? lui demanda ma mère, on vous donnera l’argent qu’il faut. »

–  Ils veulent certes qu’elle organise une lila, mais ils veulent surtout qu’elle les serve, lui répondit la voyante .

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Nous avons effectivement organisé une lila . Je ne pouvais plus me lever , mais après la lila, je me suis sentie mieux. Un mois plus tard, j’ai à nouveau refusé de servir en tombant malade à nouveau. Les esprits dirent alors : « Elle ne veut pas de nous ? Qu’elle aille donc en pèlerinage. C’est ainsi que je me suis rendue à Moulay Abdellah Ben Hsein, à Chamharouch, jusqu’à ce que j’aie accepté. Je  les voyais dans mes rêves et je m’écriais dans la nuit. Ils ont chamboulé mon sommeil ; dormant le jour et veillant la nuit, me mettant à prédire à quiconque me rendait visite : je tombais en transe et je voyais en les gens  sans qu’ils me le demandent. C’est de cette manière que j’ai accepté progressivement l’idée de devenir talaâ (celle qui fait monter les esprits) acceptant ainsi le verdict des esprits qui m’ont possédé.

Quand j’ai intégré la mida (l’autel des mlouk) et que j’ai accepté de servir les esprits, je me suis rendue en pèlerinage à Sidi Chamharouch après avoir organisé une première lila. En redescendant de la grotte, je suis tombée sur du fer que j’ai pris. En arrivant à la maison, je suis tombée en transe . Quand les esprits sont « montés » (talaâ’ou), ils m’ont demandé de danser avec le fer  soit à l’invocation de Jilali , soit à celle du Nuageux. C’est tout. Pour sanctifier le fer, j’ai organisé une lila avec sacrifice. Depuis lors, je ne peux plus danser à la devise de Jilali sans être munie de fer. C’est ce avec quoi je travaille.

Je ne croyais pas d’abord aux saints, mais quand je suis tombée malade, je me suis mise à rendre visite à tous les lieux saints qui sont en rapport avec les Gnaoua : la grotte d’Aïcha  à Sidi Ali , celle de Sidi Chamharouch où je me suis isolée durant trois jours : là-haut, on mangeait, on buvait, on dormait. Après quoi, je suis descendue vers Moulay Brahim où j’ai séjourné pendant une semaine. De là je suis descendue vers Moulay Abdellah Ben Hsein.

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–  Qui vient vous consulter?

La femme qui n’enfante pas, vient prendre la baraka et se remet à enfanter. L’homme qui a du mal à trouver du travail, recourt lui aussi aux Gnaoua.

Quand un patient ou une patiente, jeune ou non, vient me consulter, je ne sais pour ainsi dire rien à son propos. J’ouvre l’autel pour consulter les esprits à son propos. Ce sont les esprits qui m’assistent au cours de la consultation en me disant de quoi souffre ce Monsieur ou cette Dame. Qu’a–t il ? Est-il malade ? Que lui réclament les esprits ? Veulent–ils seulement qu’il organise une lila pour le délivrer ? Ou bien veulent–ils qu’il devienne leur serviteur ? De quelque manière sont-ils atteints ? Où les a–t– il agressé ? Une fois que j’ai consulté les esprits, je dis mon diagnostic. Je vois de quoi souffre le malade, puis je lui dis : voici de quoi tu souffres et voilà ce qu’attendent de toi les esprits. Ils veulent que tu leur organises une lila que tu achètes par exemple un mouton, un bouc, ou que tu leur prépares un poulet non salé. Ou que tu leur fasses don d’une offrande. Il y a aussi le malade à qui ils ne demandent rien avant qu’il ne revienne du pèlerinage soit à Chamharouch, Moulay Brahim et Tamsloht. Et ce n’est qu’au retour de ce pèlerinage qu’il ramène ce que les esprits lui réclame : qu’il ramène un bélier châtré, un bouc, des encens. J’organise alors le rituel en accord avec le maâlem . J’ai la chance d’être mariée avec un maâlem que je consulte à la maison en lui disant : d’ici trois jours, nous aurons une lila , qu’une telle femme est malade et qu’elle désire une lila. Si elle l’organise à son domicile, nous nous rendons chez elle. Nous prenons seulement notre baluchon de tissus de couleurs et notre plat d’osier : on ne prend pas tout l’autel des esprits. Puis nous nous dirigeons chez elle, accompagnées du maâlem. On la trouve ayant déjà préparé tout ce que je lui avais demandé d’acheter. On procède au sacrifice, puis avec la nuit on met en œuvre la lila. Et Allah accorde sa guérison. Ses vœux seront exaucés. Généralement les esprits lui recommandent d’organiser une lila chaque année. Et quand cela n’est pas dans ses cordes, elle présente des offrandes au cours de la lila que j’organise moi-même annuellement : elle donne de l’argent, procède au sacrifice, selon ses propres moyens ou selon ce que les esprits lui ont recommandé de faire. Je vous cite les deux cas suivants

  1. Le premier cas est celui de cette femme qui a des cauchemars la nuit. Elle n’acceptait pas les hommes qui la demandaient en mariage. Elle n’aimait pas du tout les hommes. Sa mère me l’avait amenée en consultation. Elle avait 28 ans. Les esprits m’ont indiqué que c’est eux–mêmes qui l’empêchaient de se marier pour  qu’ils la possèdent. L’esprit qui la possède l’empêche de se marier pour qu’elle devienne son épouse. Nous lui avons organisé une lila mais son esprit a refusé en disant : « cette femme doit m’épouser ou me servir. » Elle a refusé mais a néanmoins organisé la lila : « Je donnerai tout ce qu’on me demande, disait-elle. Le financement n’est pas un problème : j’ai de l’argent. Je ferai tout ce qu’on me demande pourvu qu’on me délivre et que je me sente mieux. » Elle n’aimait plus la maison : elle voulait s’enfuir, fuguer. La première lila est passée, la deuxième et la troisième. Après, elle est guérie. Maintenant, elle est mariée. Elle a même deux enfants. Quand elle s’est mariée et qu’elle a eu des enfants, elle m’emmena le premier à la tbiqa (l’autel des esprits). Pour le protéger on l’avait couvert des draps. Et quand elle a eu le deuxième , elle l’emmena également. Maintenant chaque année elle m’envoie son sacrifice. Elle vit à Tanger. Elle est guérie.
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  1. L’autre cas, est celui d’une femme mariée qui n’enfantait pas : elle voulait avoir des enfants. Mais  même quand elle tombait enceinte, elle finissait par perdre son enfant dans les trois mois qui suivent. Alors, elle est venue me consulter et il s’est avéré que c’est Sidi Hammou qui l’a « frappé » au ventre : il lui demande sacrifice et lila. Elle ne voulait pas organiser la lila, chez elle : elle avait honte de cette musique. Elle nous a remis l’argent et nous lui avons organisé la lila chez nous. Quand elle est redevenue enceinte, elle est venue me voir pour porter durant neuf mois le « fil de laine » (ceinture protectrice). Ce n’est que par la suite qu’elle a donné naissance à une fillette qui a grandi maintenant et qui nous offre elle aussi offrandes et sacrifices.

L’autel des mlouk :

Les filles dépendantes de l’autel des esprits, doivent être présentes à chaque lila que j’organise. Elles lavent le baluchon de tissus. C’est elles qui nettoient l’autel des esprits du sang sacrificiel au cours de la lila que j’organise au mois lunaire de Chaâban. Ce sont elles qui peinent comme vous avez vu hier. Elles veillent au bon déroulement de la lila. On les appelle « les fille de la tbiqa », l’autel des esprits. Cet autel se compose d’un  plat d’osier qui contient l’encens, les bocaux pleins du benjoin blanc, du benjoin rouge, du benjoin noir, de bois de santal et des bougies de foufou danba. Quand on quitte le domicile pour la procession, on laisse ces bougies sur l’autel des esprits pour ne s’en servir qu’au cours de la danse de possession. Ceci est le chèche de Sidi Hammou, ce bol est celui des esprits marins, celui-là est l’encens des esprits féminins : Mira, Dame Rqiya, la Berbère. Ceux–là sont les tissus par lesquels on recouvre les gens qui tombent en transe. Ce sont les sept couleurs : le blanc, le vert, le noir, le rouge, le bleu marin, la tunique rapiécée et enfin Mira. Ceux–ci sont les couvercles de l’autel : on le couvre avec après la transe. Plus précisément, on ne couvre pas aux jours ordinaires, mais à la fin du mois lunaire de chaâban (qui précède le Ramadan). C’est là qu’on recouvre l’autel des esprits, parce qu’au mois du Ramadan il n’y a ni lila ni musque : les esprits sont au repos. On les recouvre par ces serviettes jusqu’à la nuit du destin , le 27 Ramadan où les baluchons sont dénoués et l’autel des esprits est à nouveau découvert : on l’encense et le maâlem remue à nouveau le gunbri. C’est obligatoire le 27 Ramadan : nous fermons les bocaux à la fin de chaâban et on les ouvre le 27 Ramadan. Le maâlem joue alors une devise ou deux ;  c’est là qu’on procède à ce qu’on appelle « l’ouverture de l’autel des esprits ».

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Là, ce sont les serviettes de la danse de possession. On les utilise au cours de la lila. On les emporte avec nous à chaque fois qu’on se rend en pèlerinage au moussem de Moulay Brahim, de Tamsloht, comme pour les recharger à nouveau de la vivacité des mlouk. On leur donne ainsi une nouvelle vie : on voyage avec, on escalade les montagnes avec, là haut on danse avec. Ils se mêlent ainsi aux autres moqadma et aux autres mlouk. Une fois redescendus de la montagne, on les encense avant de les ramener : on les appelle mhalla (cohorte des génies).

Ceci est venu de la Mecque. Oui. C’est un cadeau d’une fille qui travaillait chez moi. Une fille qui n’avait pas de chance. Elle venait souvent chez moi, à chaque fois que j’organisais une lila. Comme elle n’avait pas d’argent, elle aidait en mettant la main à la pâte : elle lavait les draps, veillait la lila, en aidant les filles. Elle a demandé un jour aux esprits de l’aider à se marier, en leur promettant que rien ne leur manquera une fois qu’elle se portera mieux. Et effectivement Allah l’a comblé et maintenant elle réside à Doubaï. Allah l’a soulagé et elle s’est mariée. Maintenant elle a donné naissance à un garçon et elle va venir ce mois-ci. Elle envoie le cadeau à Mahmoud. Elle envoie le cadeau aux enfants. Elle va mieux, très bien même. Elle m’envoie les encens et tout ce qui est nécessaire à l’autel des esprits. Chaque année elle m’envoie son offrande, et son sacrifice. Elle se porte comme un charme maintenant. C’était pourtant une simple fillette qui était démunie de tout. Maintenant elle me dit : « J’envoie les cadeaux à tes enfants et à toi j’envoie tissus et encens : je connais l’intérêt que tu portes aux encens ! » Elle m’a envoyé un tissu noir pour confectionner une tunique pour Lalla Aïcha. “

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Le monde des Gnaoua  avec leur rite de possession et leur initiation adorciste  est avant tout une religion de femmes dont Aïcha est la figure centrale. Une sorte de religion  alternative dans une société où seuls les hommes ont vraiment accès aux lieux consacrés de la religion établie. Le moussem de Tamesloht donne à voir cette dualité, avec d’un côté les chérifs célébrant au grand jour leur religion d’hommes, et d’un autre les rites nocturnes et privés animés par les prêtresses d’Aïcha.

Abdelkader Mana