mars 2011


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P/ Abdelkader Mana

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Jean Louis Miège  et le noble métier d’historien

 Il y a vingt trois ans de cela, le vendredi 24 juillet 1987, je rends comte à Maroc-Soir de l’Université d’été de Mohammadia en publiant des entretiens avec Haïm Zafrani, Germaine Ayache , dont celui–ci avec Jean Louis Miège .

En guise de présentation j’écrivais : Parmi les participants, nous avons rencontré l’éminent historien qui a publié en cinq tomes (éd. P.U.F.), l’histoire des relations entre le Maroc et l’Europe du XVIII et XIXème siècle. Il s’agit du professeur Jean Louis Miège, né à Rabat, qui a formé de nombreux historiens marocains et qui dirige actuellement trois thèses de doctorat d’Etat de jeunes chercheurs marocains, dont l’une porte justement sur 1912.

Dans cet entretien Jean Louis Miège nous parle de Mogador où est née sa femme, de son attachement à ses racines marocaines, du commerce transsaharien, du judaïsme marocain et du long ébranlement qui va conduire au protectorat.

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Fès vue des tombeaux mérinide

Q. Vous avez consacré de longs passages à Mogador dans votre œuvre concernant les rapports entre l’Europe et le Maroc au XVIII et XIX ème siècle.

 J.L.Miège : J’en parle également dans un livre collectif consacré aux principales villes du Maroc. On avait demandé à un certain nombre d’auteurs – Sefrioui,.Boujean, Deverdain…- de fairechacun un chapitre consacré à une ville. Je me souviens que Boujean avait fait Meknès et moi-même j’ai fait la partie consacrée à Casablanca – que j’habitais – et à Essaouira ; Mogador à l’époque. L’ouvrage s’appelle « dans la lumière des cités Africaines ». Il a été couronné par l’Académie des Sciences d’Outre Mer paru dans les années 1955 et c’est assez peu connu.

 Q. qu’est ce que vous avez révélé dans ce livre de Mogador ?

 J.L.Miège : Ce livre a été un peu le complément de ce que j’écrivais alors concernant l’histoire de la ville et qui étaient des écris d’érudition, d’historien, fondés sur des archives. Là, c’était le livre d’un amoureux de la ville, donc c’est beaucoup plus la partie affective, esthétique, des sentiments que la ville éveillait en moi ; c’est beaucoup plus personnelle d’une certaine façon que les autres travaux qui sont d’érudition.

 Q.  vous êtes le spécialiste des rapports entre l’Europe et le le Maroc au XIXème siècle : la ville était devenue d’une importance circonscrite et locale. On se demande pourquoi Mièg accorde tant d’intérêt pour l’histoire d’une petite ville au XIXème siècle ?

 J.L.Miège : Evidemment le destin de l’histoire a fait que Mogador a été un petit peu marginalisée par rapport aux nouveaux courants commerciaux, alors que justement l’intérêt que j’ai vu dans la ville, c’était l’importance qu’elle avait joué dés sa création et au début du XIX ème siècle. Et c’est au fond cette histoire à la fois de son ascension et peut–être les débuts de son déclin par sa grande rivale qui allait entièrement l’éclipser – Casablanca – qui m’a fait m’attacher à elle. Parce qu’on voyait une ville naître , se développer et s’épanouir – et avec une très grande originalité – et on sentait déjà cette ville commencer de s’engourdir parce que l’histoire va la laisser un peu en marge des nouveaux courants.

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Esquisse de la porte d’El Mansour de Meknès

Q. Dans votre livre vous signalez que la ville était victime de la découverte de la machine à vapeur et de l’occupation de Tindouf à la fin du siècle dernier ?

 J.L.Miège : Oui, ce sont à la fois des raisons techniques, des modifications des communications à vapeur qui ont fait que le port a décliné et puis c’est évidemment qu’il a été coupé progressivement de l’arrière pays profond ; c’est-à-dire de ce trafic à travers le Sahara, avec l’Afrique Noire dont Mogador était tête de pont.

 Q. Ce commerce transsaharien démontre qu’il y a des liens profonds entre le Maroc et l’Afrique et surtout entre le nord du pays et le Sahara marocain.

 J.L.Miège : Oui, il est indéniable qu’à travers toute l’histoire, on parle toujours évidemment de la conquête marocaine de Tombouctou de l’époque saâdienne, qui a vu le plus brillant moment des contacts. Mais à travers toute l’histoire ces contacts, qu’ils aient eu lieu plus vers l’Est par le Tafilalet et la grandeur de Sijimassa, ou qu’il ait eu lieu plus vers l’Ouest avec l’émergence justement de Mogador, ont toujours été d’une extrême importance du point de vue humain, économique et culturel. Ce que je crois avoir – et mes travaux ultérieurs l’ont confirmé – démontré : c’est le réveil de ce commerce transsaharien au début du XIXème siècle. Et contrairement à ce qu’on pouvait imaginer,  ce n’est pas au XVIIIème siècle que le commerce a décliné mais très à la fin, à la deuxième moitié du XIXème siècle. Et donc les rapports ont été peut–être plus étroits au début du XIXème siècle qu’ils n’avaient été pendant beaucoup de périodes antérieures. Ce qui fait l’importance de la « révolution », en quelque sorte, que cette interruption a pu amené puisque c’était un commerce en plein essor qui avait doublé, triplé, en l’espace de quelques années ; qui ensuite s’est brusquement amenuisé et qui s’est reporté alors très à l’Est ; c’est-à-dire vers la Libye qui a été l’héritière de ce commerce ou plus à l’Est encore vers la mer Rouge et à la péninsule arabe.

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On dirait les ruelles chaulées de Chefchaouen

Q. Dernièrement, Kakon, natif d’Essaouira a écrit sur la ville un livre intitulé « La Porte du Lion », Edmond Amran El Maleh a écrit « Parcours immobile » où on retrouve cette nostalgie pour la ville, Haïm Zafrani en parle également…Comment expliquez–vous cette nostalgie de la communauté juive pour sa ville malgré le départ ?

 J.L.Miège : Je pense que vous pouvez poser la question à mon ami Haïm Zafrani qui vient d’arriver à l’Université d’été de Mohammadia. Nous en avons justement beaucoup parlé aujourd’hui au déjeuner. Je pense que cette nostalgie tient d’abord d’une façon générale à la nostalgie qu’on a de ses racines. Et moi-même né à Rabat et ayant une famille qui a vécu 60 ans au Maroc, je ne peux manquer d’avoir la nostalgie de mes racines. Je pense ensuite, que cette communauté avait une très profonde originalité, parce qu’elle est à la fois très marocaine, très enracinée mais également très ouverte sur l’extérieur, très vivante et il y a eu là une petite civilisation – j’oserais dire dans la grande civilisation séfarade Judéo–Arabe et plus spécialement Judéo – Marocaine. Et il y a eu une micro-civilisation particulière de Mogador qui tenait justement à ces particularités et peut être à une teinte Anglaise due à quelques Gibraltariens qui apportaient une touche supplémentaire et que cette synthèse d’éléments, ce décor si particulier de la ville si belle de  Mogador, qui avait créé cette petite civilisation Judéo–Marocano–Mogadorienne ou Essaouirienne oserais–je dire.

 Q. Dans ce symposium estival, les historiens se sont mis d’accord pour parler de la pénétration coloniale à partir de la Bataille d’Isly, où le Prince de Joinville avait justement bombardé Mogador en 1844…

 J.L.Miège : Oui, comme vous le dites très justement, cette marginalisation un peu de Mogador, Isly, les rapports avec l’Algérie, la frontière de l’Est… tiennent peut–être plusde place maintenant dans le subconscient Marocain que le Sud ou cette période. Je crois surtout que le Maroc n’étant plus à l’époque une puissance maritime, le fait de cette bataille terrestre qui fut une grande bataille a plus fortement marqué les esprits qu’un bombardement maritime. Et peut être il aurait fallu commencer quelques décennies plutôt et justement à la fondation de Mogador.

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Du côté des ksours du Dadès et des gorges de Toudra

Q. C’est quand même à partir de la deuxième moitié du XIXème siècle que les puissances,  l’Angleterre, la France, l’Espagne, l’Allemagne, ont commencé à préparer le protectorat du Maroc ?

 J.L.Miège : Si vous voulez. Je pense qu’il y a le véritable tournant, la période absolument décisive et très circonscrite et très courte dans l’histoire en réalité. Elle se prolonge ensuite, l’ébranlement est long. Mais, c’est en six ou sept ans que tout le destin du Maroc se joue et bascule. C’est entre le traité de commerce avec l’Angleterre en 1857 ; c’est la guerre de Tétouan en 1859 et le traité de 1860 et c’est le traité avec la France de 1863 – D’une part l’intervention des trois grands partenaires, l’Allemagne , la France et l’Espagne et d’autre part la triple action économique avec le traité commercial, militaire et politique. Avec la guerre de Tétouan et le traité Hispano–marocain et social avec la convention avec la France qui étend la protection et qui modifie l’équilibre de la société marocaine. Alors on a trois ébranlements : diplomatique, économique et social qui ont eu lieu au même moment. Le reste, ce sont les efforts entrecroisés et la suite de ces trois choses presque corrélatives en l’espace de six ans seulement.

 Q. On a dit aussi que, sur le plan de la politique intérieure, c’est aussi du fait de la bourgeoisie marocaine, qui refusait de contribuer au remboursement des dettes contractées par le Mkhzen en recourant le cas échéant à la protection étrangère. On a pu dire que le protectorat du pays a débuté par le protectorat des individus. Qu’en pensez vous ?

 J.L.Miège : Je pense qu’il y a un peu de vrai. On peut le constater objectivement. On ne peut pas porter de jugement de valeur. Car à distance, et avec les travaux de tous les historiens qui se font depuis des décennies,  nous voyons comment l’histoire s’est déroulée. Mais les contemporains ne pouvaient pas avoir conscience de la portée d’un acte individuel qui était un acte d’intérêt matériel, de sauvegarde matérielle immédiate dont la portée n’a été qu’à longue durée mais par l’accumulation de ces décisions individuelles. Donc, il n’y avait pas du tout de prise de conscience qu’amènerait ce passage sous la protection individuellement, d’une puissance étrangère. Mais ces effets accumulés et additionnés le long des décennies a bien manifestement été très néfaste au pays : il a ouvert la porte au protectorat proprement dit et non plus à la protection des personnes.

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Pastorale…

Q. Est-ce que l’historien peut recourir au concept de la segmentarité qu’utilise l’ethnologue ou la sociologie pour expliquer la facilité de cette pénétration ?

 J.L.Miège : D’abord, je dirai, qu’il n’y a pas de cloisons : nous sommes des spécialistes mais nous ne nous ignorons jamais les uns les autres. Il n’y a pas de cloisons entre les sciences humaines. Il est bien évident que le sociologue ne peut pas se passer de l’historien, que l’ethnologue de l’anthropologue etc. Je contesterais peut–être un petit peu le mot de « facilité de pénétration », car tous les travaux montrent la lenteur de cette pénétration. Ma modeste contribution a montré que le protectorat n’avait pas éclaté brusquement mais qu’il avait été précédé par cette insidieuse, cette  lente pénétration et dislocation d’une société pendant près de 60 et 70 ans et aussi – tous les travaux le montrent aujourd’hui – d’une longue et lente et forte résistance à cette pénétration. Donc, ce n’était pas une pénétration facile. Ça a été le long accouchement d’une nouvelle société.

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Méhariste

Q. Donc, vous pensez que c’est une explication un peu facile que de dire que les travaux universitaires de tel ou tel ont aidé à mieux connaître le pays et à savoir mieux le dominer ?

 J.L.Miège : Vous savez comme dit un de mes collègues Lacoste – directeur de la revue de géographie Eurodote –  la géographie n’est pas innocente, aucune science n’est en soi innocente : on peut se servir de la psychologie pour faire la guerre, de la géographie pour aider les guerriers, des travaux des historiens pour faire de la propagande politique. Donc, que ces travaux aient été utilisés, ils l’ont été comme l’étaient les travaux des arabisants ; des gens qui connaissent mieux la société pour mieux la contrôler. Mais je ne pense pas qu’ils aient été d’abord téléguidés préalablement avec cette volonté et qu’ils aient été rédigé par leurs auteurs dans la perspective d’une pénétration. Mais qu’ils aient été utilisés ? Très certainement. Dans la vie atuelle combien de découvertes pacifiques sont utilisées par les militaires et vise versa. Ce sont des connaissances globales qu’on utilise à un moment donné.

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Gravures rupestres ressuscitées

Q. Des historiens Marocains participant à ce symposium avancent qu’on a négligé les sources arabes de l’histoire Marocaine…

 J.L.Miège : Je pense que c’est exact. Je ferai simplement trois remarques : d’une part ces archives ont été très longtemps peu lisibles et d’accès très difficile. Ils sont souvent moins riches qu’on ne l’espérait. Donc, c’est un des apports nouveaux mais tardifs de l’historiographie. Deuxièmement, en tant qu’historien, je dirai que pour moi, il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises sources. Il peut y avoir de bonnes archives locales si elles sont bien interprétées et si elles sont justes ; comme il peut y avoir de mauvaises archives extérieures mais également de bonnes archives extérieures lorsque l’homme était honnête et a bien connu le pays. Donc, notre métier d’historien est d’utiliser toutes les sources d’archives en les contrôlant les unes par les autres, en leur appliquant à toutes les mêmes critères sans vouloir par leur origine les valoriser les unes par rapport aux autres. Ce qui est important ce n’est pas d’où elles viennent ; c’est le contenu de la réalité qu’ils abordent. Ceci dit, je crois que l’expansion de la recherche historique passe désormais de plus en plus par ces découvertes , ces publications et cette exploitation des manuscrits et des archives locales. Encore faudrait–il que la forêt ne soit pas cachée par l’arbre et qu’on n’arrive pas à une micro-histoire  à partir de petits documents que l’on survalorise parce qu’ils sont des documents locaux. Je crois qu’il faut un équilibre comme dans toutes les sciences de l’histoire spécifique du Maroc, mais replacée – nous en parlions tout à l’heure à propos du commerce saharien – dans l’histoire mondiale ; ce sont de grands courants, dont on ne peut pas exclure le Maroc.

 Propos recueillis par Abdelkader Mana

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Les illustrations sont de LAURIOZ  qui nous dépeint un pays enchanteur aux trainées de poudres salées et pourpre..

.On peut voir son exposition à la Galerie du Vert-Galant, 52, Quai des Orfèvres, Paris 1er, Métro Pont-Neuf qui est aussi l’ancien appartement des acteurs Yves Montand et Simone Signoret.
ENTREE LIBRE du 1er au 15 décembre 2010, chaque jour de 10H à 19H.
Atelier Graf / Patrice Laurioz
Pour toute information ou pour recevoir le visuel de cette belle exposition :
Courriel : patrice.laurioz@neuf.fr  Téléphone : 01 39 51 82 65

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