Actualité


hommage à Mustapha Salamat qui vient de nous quitter

 

Mustapha Salamat décédé ce lundi 3 octobre 2011

Mustapha Salamat est à gauche de l’image.Au milieu c’est Tayeb Saddiki, qui est toujours parmi nous

L’amour qui est un beau prétexte pour venir au monde 

ne le serait-il pas pour le quitter ?

Poème de Moubarek Erraji, 

Et brusquement, j’interpelle mon corps, (mon moi)…

Pouvons-nous oublier notre petite expérience d’ici-bas ?

J’ai maintes fois retourné la question,

Des amertumes, des futilités et l’absurdité de la vie

Ses rêves, ses femmes et ses blessures d’amour

J’ai maintes fois parcouru les continents

Semelles ensanglantées, l’azur me filant d’entre les doigts

 Et brusquement, j’interpelle mon corps, (mon moi)…

Pouvons-nous oublier notre petite expérience d’ici-bas ?

Allons-nous ajouter à la poussière une autre triste poignée de sable ?

Que feront de nous les maçons ?

Ecouterons-nous siffler le sinistre hululement au dessus de nos crânes ?

Le vent nous dispersera avant même notre métamorphose et notre disparition 

 Allons –nous demander au vent de nous déposer là

Pour que nous puissions à nouveau marcher

Boire notre dernière tasse de café

Caresser la chevelure d’une femme qui passait par là

S’enivrer de ses idées sur l’amour, voir par la lucarne de ses rêves

La tête enveloppée de la nuit et du vent

Comment pouvons-nous lui chuchoter la langue des langues

Lui insuffler notre alliage enflammé ?…

 Allons-nous ajouter à la terre, une autre triste poignée de sable 

D’où surgirait cet arbre où ne s’arrêterait aucun oiseau migrateur

Dans sa folle course à travers les continents

Un arbre juste né pour les flammes…

 

Abdellah Oulamine

 

Comment ô mon corps as-tu poussé ton premier cri de vie  

Après l’improbable fécondation spermatozoïdale  

Alors que mon père était dans les nues 

Et que ma mère emportait les tempêtes d’une main à l’autre ? 

D’une flèche d’amour la vie a surgi 

D’une cellule l’autre, d’un fourmillement de nerfs, l’autre 

Tandis que mon père et  ma mère ont fermé leurs yeux 

J’ai ouvert les miens au fond des entrailles

Abdellah Oulamine

Comment, ô mon corps nous sommes parvenus 

A toucher leur rêve fuyant comme la nuit touche aux étoiles ? 

Nous étions incapables d’expliquer tout cela à notre merveilleuse mère 

Même s’il nous arrivait de sonner le glas de l’univers 

A l’intérieur même de ses entrailles 

Est il arrivé que notre mère attribue toute cette agitation 

Aux rêves vibrants, aux signes obscurs 

Annonciateurs de notre désir de naître prématurément 

Pour jouer aux bulles de savons 

En papotant de joie dans un bain de mousse 

Comment avec le cri primordial 

Nous sommes parvenus à jeter nos souvenirs en dehors de son utérus ? 

Nous ne nous souvenons de rien.

 

Abdellah Oulamine 

Y  aurait-il en l’air un principe d’oubli ou une goutte d’eau issue du fleuve de Platon ? 

Y aurait–il face à chaque syllabe que nous apprenons, une autre qui n’aurait pas lieu d’être ? 

Est–ce le premier exil de l’être ? 

Est–ce en naissant, nous mourrons en même temps ?  

En cette nuit mon père était nuageux 

Tandis que ma mère transportait les tempêtes d’une main à l’autre 

D’un fourmillement de nerfs à l’autre 

De l’arc d’un œil amoureux, ils ont décoché la première flèche de vie 

L’amour qui est un beau prétexte pour venir ne le serait-il pas pour partir ?  

Parmi toutes ces improbables fécondations spermatozoïdales

Comment ô mon corps as-tu pu surgir à la vie? 

Le sperme infécond nous demande :  

– Vos pas étaient–ils prêts pour l’éclair ? Nous sommes revenus au néant parce que nous avons compris l’inutilité de la compétition.  

– Sperme, première gouttelette du genre humain, est–ce que le désespoir ne vous a pas encore saisi ?  

– Parfois le désespoir nous atteint quand le cri de vie se métamorphose en cri des morts. Il arrive que le cheikh Al Maârra Al Naâman , se transforme en minaret d’ascèse. Quand les autres, sur cette terre, ne veulent pas comprendre que l’amour qui est une raison suffisante pour venir pourquoi ne le serait-il pas pour partir ?  

Il n’est pas aisé ô mon corps, que le soleil à travers son signe lumineux dise à l’univers :  

–  Vous êtes plus beaux que les anges parce qu’ils n’ont pas expérimenté la douleur. Vos pas sont plus beaux que mes rayons. Alors que vous êtes tous jeunes, vos questions  m’incitent à vous attirer vers moi, s’il n’y avait toutes ces éternelles chaînes d’or qui me retiennent là haut, s’il n’y avait cet empressement de la nuit à succéder à mes jours. L’amour est une raison merveilleuse pour venir et pourquoi ne le serait-il pas pour partir ?  Là où la délectation de l’inconnu ne reconnaît qu’elle-même et ne s’avoue que pour les questionnements brûlants et éternels

Traduit de l’arabe par Abdelkader Mana

 

 

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Islam, modernité et expression nationale

Quel devenir pour l’Islam en Occident ?

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Séance d’ouverture de l’Université d’été d’anthropologie à la commanderie d’Irrissary au coeur du pays Basque (Pyrénées Atlantiques) : au premier plan avec la toge Académique le Professeur Abel Kouvouama de l’Université de Pau et des Pays de L’Adour

Peut-on parler d’un Islam pour la France ou d’un Islam français ? L’Islam peut-il devenir Français ? Pendant une semaine, du lundi 5 au samedi 10 juillet 2010, des chercheurs ont tenté d’éclairer cette problématique d’insertion de l’Islam et des musulmans dans les sociétés d’accueil, en France en particulier. Cela se passait  à Irissarry, au cœur du pays Basque Français,  où pour la cinquième année consécutive eut lieu cette université d’été en anthropologie, consacrée cette année au thème : « l’Islam, modernité et expression nationale ».

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Professeur  Pierre Bidart, Université de Bordeaux 2, directeur de l’Université d’été en compagnie du Docteur N’Bouamrane Chikh, Président du Haut Conseil Islamique en Algérie

On  a surtout traité de la visibilité sociale de l’Islam «  que certains signes, prenant une allure polémique, figent dans une posture problématique : les minarets en Suisse, le voile et la « burqa » en France », soulignent les organisateurs (les Prs. Pierre Bidart, de l’Université de Bordeaux 2 et Abel Kouvouama de l’Université de Pau et des Pays de L’Adour). Sujet d’actualité brûlante s’il en est comme vient de le montrer, ce mardi 13 juillet 2010, l’adoption par l’Assemblée nationale Française, du projet de loi destiné à interdire le port du voile intégral dans l’espace public. Le débat a donc porté sur les relations  tumultueuses entre l’Islam et la laïcité, sur la capacité de réforme de l’Islam au sein des pays musulmans mais surtout dans les autres pays qui ne le sont pas mais qui comptent une forte présence d’habitants de croyance musulmane, à la suite de mouvements migratoires.

La charia en situation de minorité :« En France, il n’y a qu’un seul droit et il n’y a qu’un seul magistrat, c’est le magistrat de la République »

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L’imam Tareq Oubrou (originaire de Taroudant au Maroc), lors de sa magistrale conférence

Le cycle des conférences a été ouvert par l’Imam Tareq Oubrou, au sujet de l’application de la charia en situation de minorité. Pour ce théologien qui fait face au quotidien aux problèmes d’acculturation, l’application de la charia, du droit musulman est exclue de facto en France, parce que les musulmans sont en situation de minorité. Il s’est livré à une véritable archéologie du savoir musulman – pour reprendre une catégorie de Foucauld –  pour nous expliquer ce qu’il est en train de faire en matière de «  charia de minorité », c’est-à-dire une charia conceptée dans les valeurs de la République Française, où on peut être totalement musulman et totalement Français.

La charia contient trois niveaux : le rite, la morale, et le droit en tant que système coercitif, parce qu’il y a un code pénal qui diffère selon les écoles – nous avons les écoles Malikite, Chafiîte et Hanbalite – chacune avec son épistémologie propre, sa méthodologie d’élaborer les lois.

La charia veut dire tout simplement « être dans la légalité par rapport à la loi ». Mais la norme se déplace, dés qu’il s’agit de l’horizontalité de notre condition. C’est là qu’on peut effectuer ce que j’appelle l’Ijtihade, c’est-à-dire le travail intellectuel pour penser la norme dans un contexte donné. On doit faire appel à la théorie fractale , qui consiste à trouver le tout dans la partie. Tout en restant dans la légalité, le champ des pratiques de la charia se contracte en fonction du contexte où se trouve le musulman. En France, il n’y a qu’un seul droit et il n’y a qu’un seul magistrat, c’est le magistrat de la République.

Donc, le droit des musulmans, c’est le droit Français. Il y a donc une liquidation du droit musulman par la charia elle-même, puisque la charia n’est pas la pratique mécanique d’une loi, mais sonder l’esprit de cette loi. Déjà au Moyen–Âge, le droit musulman en tant que système qui gère la société est exclu par la charia dés qu’on s’est trouvé dans une situation de minorité, parce que cela suppose un système politique, des mœurs communes. Puisque nous sommes en Occident, il n’y a qu’un seul droit, c’est le droit positif et il n’y a qu’une civilisation, c’est la civilisation Occidentale. L’Islam n’est pas présenté à ce titre comme une civilisation mais comme une spiritualité. Il s’agit d’élaborer un Islam spirituel qui entre en diapason, en synergie avec la civilisation Occidentale. Il ne s’agit pas de venir avec une civilisation dans la civilisation, puisque l’Islam en tant que spiritualité a pu produire au Moyen–Âge une civilisation, un Empire. Le monde a changé depuis. Il faut revoir notre copie à la lumière de la mondialisation d’aujourd’hui.

Un œil sur le texte, un œil sur le cosmos

Si la religion interroge aujourd’hui la modernité, disant la post modernité désormais, eh bien, la post modernité interroge également les systèmes religieux. A part le côté effervescent, passionnant, conflictuel, géopolitique, politique, du phénomène islamique, ce qui m’intéresse, c’est le côté fondamental, intellectuel : comment une religion peut-elle produire de la rationalité ? Puisque la sécularisation suppose une certaine rationalité. Laquelle sécularisation pour moi, est une approche dialectique complexe qu’entretiennent le profane et le sacré, le politique et le religieux, le spirituel et le temporel, la raison et la révélation, dans un rapport de distanciation, d’inversion des symboles, de dérivation. Un rapport de sécularisation et de dé–sécularisation, puisque ce n’est pas la première fois que nous vivons cette expérience de sécularisation. Cette rationalité est-elle totalement rationnelle ou bien n’est-elle qu’une autre traduction des mythes ?

D’abord une religion est imbriquée, mélangée avec l’anthropologique, le politique, l’économique, l’ethnologique. La religion n’est pas une adhésion à des valeurs dans le ciel, mais ces valeurs se mélangent avec la poussière de la réalité. Il y a l’aspect anthropologique, historique d’une religion. L’Islam, comme le Judaïsme et le Christianisme, se veut une religion révélée, c’est-à-dire, une adhésion à une vision d’un Dieu existant, agissant, communiquant et exigeant. Voilà le point de départ des religions révélées : un Dieu qui s’implique dans l’humain, et cette implication se fait par le biais de la révélation. Dans une parole, dans une œuvre, une coupe historique dont il faudrait dégager la signification des textes fondateurs de l’Islam. Ce que j’appelle « le moment coranique », puisque l’Islam se réfère à des textes. Il n’y a pas d’institutions infaillibles, d’églises, de médiations : le croyant est en contact immédiat avec des textes. Ce sont les textes qui font autorité et qui s’imposent à la conscience du croyant.

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Vue de l’extérieur de la commanderie d’Irissarry où se sont déroulés les travaux de l’Université d’été

A cet égard, l’Islam est une religion décentralisée, décentrée, démocratique en quelque sorte, où il n’y a pas une institution qui irrigue la vérité et qui impose une interprétation. Il y a donc le texte du Coran qui, pour les musulmans est la parole de Dieu. Une parole anthologique, traduite dans une langue humaine. Donc, au–delà de la parole de Dieu, nous travaillons sur le relatif : voilà déjà une première sécularisation qui considère que la parole de Dieu est inaccessible en tant que telle, par contre on a ses signes, ses traces laissées dans le texte. Celui-ci ne parle pas de lui-même ; on le fait parler, on essaie de le comprendre. C’est dans cet effort qu’a eu lieu le premier débat de l’histoire théologique de l’Islam ; celui du statut de la raison par rapport au texte. C’est peut-être pour la première fois dans l’histoire du monothéisme qu’une telle problématique était formalisée : quel est le statut de la raison par rapport à ce texte ? Qui prime l’autre ? Qui domine l’autre ? En cas de contradiction, même apparente, qui prime ? et bien sûr, le texte n’a aucun sens s’il n’est pas admis par les lumières de la raison, puisque dans cette tradition la raison est une révélation intérieure. La révélation est un don de Dieu. Donc, il y a un Dieu qui nous parle de l’intérieur et il y a un Dieu qui nous parle de l’extérieur. Comment joindre les deux paroles de Dieu en quelque sorte ? Tout le travail de l’herméneutique, tout le travail du savant qui essaie de comprendre à partir de ses lumières intérieures, à partir de la raison, doit être impliqué dans la compréhension des textes. D’ailleurs la nature même du texte implique une multitude d’interprétations. La plupart des passages du Coran sont ambivalents. C’est pour cette raison que les musulmans ont développé des montagnes de livres d’exégèse, parce que ce texte implique la raison dans l’interprétation. Donc la sortie de la clôture scripturaire n’est pas une sortie de la religion.

La vérité est dans le texte mais elle est ailleurs également. Elle est en nous mais également dans l’univers puisque ce même texte incite la raison à explorer les paroles de Dieu, la sémantique divine, la sémiologie divine dans le cosmos : un œil sur le texte, un œil sur le cosmos, sur la nature, sur l’anthropologie, sur la sociologie, sur l’astronomie, sur la biologie. C’est pour cette raison que les musulmans ont développé les mathématiques, la physique : il n’y avait pas de problèmes avec les lois physiques. Ils ne considéraient pas que la connaissance d’une loi naturelle soit une transgression à un droit divin. Au contraire, le fait de découvrir ces lois est une forme d’interprétation de Dieu en quelque sorte, à travers la nature. Dés le départ, il y a cet exercice de l’intelligence.

Aujourd’hui, malheureusement, sous l’effet de la frustration, pour des raisons géopolitiques, géostratégiques, une politique d’enseignement également, la raison musulmane a failli à son devoir de critique, d’interprétation, d’exploration des sens de la religion, dans le texte mais également dans l’univers.

La  religion est faite pour l’homme et pas contre l’homme

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Pour les musulmans, il y a le Coran, mais pas uniquement. Il y a une deuxième strate de la révélation qu’on appelle la Sunna, la tradition du Prophète. D’un côté on a un texte révélé et de l’autre, une révélation incarnée dans un comportement humain qui est celui du Prophète de l’Islam. Dés le départ, les musulmans ont sécularisé le texte en séparant la parole de Dieu de celle du Prophète, même si cette parole est inspirée.

Le deuxième travers consiste à séparer la part de la révélation dans les comportements du Prophète de la part de l’anthropologique, du culturel, du psychologique relatif au caractère personnel du Prophète de l’Islam. Il y a donc tout un travail de discernement, de catégorisation du texte, avant même l’interprétation de ce texte.

La religion est faite pour l’homme et pas contre l’homme. Lorsqu’on sombre dans une lecture obtuse, obscure, eh bien, on prend les textes à la lettre et on sombre dans des aberrations. Surtout quand il y a un climat de frustration qui biaise le rapport au texte. Au départ, c’était le texte, ensuite les musulmans ont développé un ensemble de courants avec des débats théologiques sur Dieu, l’homme, la liberté, la responsabilité.

En vérité nous avons le Dieu que nous méritons, parce qu’il y a un hadith du Prophète qui dit : « Je suis à l’image de ce que pense de moi mon serviteur. » L’homme est donc responsable même au niveau de l’élaboration du système des croyances. Il doit avoir une lecture la plus juste de Dieu, la plus juste de l’homme, la plus juste de la femme, la plus juste de la liberté. Toutes ces questions qui relèvent de l’ordre du métaphysique, président à l’élaboration de la foi, parce qu’en Islam la foi est avant la loi. L’Islam c’est d’abord l’adhésion à un ensemble de croyances, à des vérités révélées. On est musulman parce qu’on adhère à un ensemble de vérités révélées. C’est le domaine de la foi de la croyance ; un objet qui a été approché par la théologie spéculative mais aussi par la théologie mystique.

Premier niveau de la sécularisation, c’est que la foi est découplée de la pratique. On est musulman lorsqu’on adhère aux éléments de la foi, quand on croit que Dieu est unique, qu’il y a un envoyé, des Prophètes. Ce sont des croyances générales. On n’a pas besoin d’être un théologien pour avoir une foi aiguë et profonde. Ce que j’appelle « l’orthodoxie minimaliste ». Il faut un strict minimum pour ne pas encombrer la foi des croyants, parce que plus on multiplie les dogmes, plus on perturbe la foi et ce n’est pas le but.

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En arrière plan, la maison du roi Louis XIV à St Jean de Luz . Au premier plan de gauche à droite : Mr.Echegaray le directeur de la Commanderie ;  Pierre Bonte, spécialiste de la Mauritanie et co-auteur du Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie, le président du conseil islamique, et moi-même

Le premier étage des pratiques de l’Islam, c’est la foi, c’est la pratique du cœur. Même si on ne fait pas les cinq prières, même si on ne fait pas le jeûne, on est musulman. C’est-à-dire que la pratique n’est pas consubstantielle à la foi. La pratique est une condition de perfection de la foi, mais pas une condition de validité de la foi. Voilà une définition orthodoxe et sunnite. C’est-à-dire que celui qui ne fait pas ses cinq prières reste musulman tant qu’il ne remet pas en cause sa religion : est musulman, celui qui se dit musulman. Il n’y a pas d’église qui excommunie les gens.

Deuxième étage des pratiques, ce sont les pratiques cultuelles : après la foi, il y a le rite. C’est-à-dire l’entrée en contact avec la transcendance. Les cinq prières, ce côté permanent de la religion : tous les musulmans, quelle que soit leur époque, quelle que soit leur géographie, partagent les mêmes dogmes ; l’unicité de Dieu, la prophétie, le jour du jugement dernier, la résurrection… Ensemble de valeurs qui n’obéissent pas à un contexte donné. La variable contextuelle et historique ne joue pas. Le rite est également unifié : tous les musulmans adhérent à l’obligation des cinq prières même s’ils ne pratiquent pas tous cette prescription : les cinq prières, le jeûne du mois de Ramadan, le pèlerinage et l’aumône légale. Voilà le rite qui unifie tous les musulmans.

Troisième niveau de la pratique : l’éthique et la morale. Nous avons beaucoup de doctrines morales, beaucoup d’écoles théologiques qui traitent de cette question de moralité. Du bien, du mal. Est-ce que la raison est capable de définir le mal par elle–même sans le secours de la révélation ? Beaucoup de savants pensent que la raison est capable de savoir ce qui est bien et ce qui est mal et la révélation ne fait que confirmer ce qui est gravé dans notre prime nature.

C’est au niveau du rapport au corps, la question du mariage, le divorce, etc. Tous ces aspects horizontaux de la charia. Il y a la foi et il y a la pratique. Tous les domaines de la pratique sont gérés par le système normatif qu’on appelle la charia. Les pratiques exotériques, c’est ce qui est codifié pour la visibilité du musulman dans une société donnée. Le rite est permanent mais la pratique se déplace en fonction des mœurs, des habitudes et des systèmes politiques dans lesquels se trouve le musulman.

L’Imam Tareq Oubrou, originaire de Taroudant (Maroc), établi depuis longtemps en France,  raconte sa trajectoire dans « Profession Imam », ouvrage paru en 2009 chez Albin Michel. Pour lui, le rôle de l’Imam  est de transmettre les valeurs de l’Islam aux musulmans établis en France depuis deux, trois, voire quatre générations. S’adresser à ces musulmans de France imprégnés par la culture occidentale,  suppose un travail de réforme sémantique : « Je suis, dit-il, obligé d’opter pour une théologie de l’acculturation. Comme le Coran a transmis son message dans une enveloppe anthropologique du moment coranique lié aux arabes d’abord. Eh bien, je fais la même chose en prenant ce même esprit désenveloppé des cultures des pays d’origine pour pouvoir donner aux musulmans cet équilibre entre l’appartenance à l’Occident et l’appartenance à la religion musulmane. D’avoir cette double allégeance spirituelle et citoyenne qui leur permet d’assumer pleinement leur religion. Mais de contribuer également à l’essor des sociétés occidentales : on n’est pas des étrangers ici ; on est des citoyens et à ce titre concernés par les lois de la république. Il y a donc une théologie de la citoyenneté, pour que les musulmans et l’Islam s’intègrent d’une façon irréversible dans l’histoire et la civilisation occidentale. Le mufti n’est pas un juge mais celui qui donne des consultations, des orientations éthiques aux musulmans afin de vivre leur religion dans le cadre du droit en vigueur. Le but est de placer le croyant musulman dans la citoyenneté française et dans la spiritualité musulmane. Voilà en quoi consiste à penser la charia en situation de minorité.  »

Ce qui importe ce ne sont pas les manifestations extérieures de la religion, mais la vie intérieure, spirituelle. Le plus important ce n’est pas l’Islam exotérique mais l’Islam ésotérique ; C’est ce que nous a expliqué le Pr. E.Geoffroy dans sa communication intitulée « l’Islam sera spirituel ou ne sera pas ». Intervention sur laquelle nous reviendrons très prochainement.

Abdelkader Mana

Toulouse le premier juin 2010

Mohammed Habib Samrakandi : habib.samrakandi@free.fr

Témoignage

« Nous avons rencontré Dieu dans la guerre »

Entretien avec le P. Manuel Musallam, le curé de Gaza (1995-2009)

Abouna (1) Manuel Musallam, prêtre du Patriarcat latin de Jérusalem, a été curé de Gaza de 1995 à 2009.
Âgé de 71 ans, il s’est retiré depuis mai dans son village natal de Birzeit près de Ramallah (Cisjordanie), où il a été chargé par le Président palestinien Mahmoud Abbas d’organiser et diriger la Commission islamo-chrétienne de l’Autorité palestinienne.
Il nous a reçus chez lui, pour nous confier ce témoignage hors du commun.

F.v.G .La Nef –
Abouna, comment êtes-vous devenu curé de Gaza ?
Abouna Manuel Musallam – En 1995 le Patriarche de Jérusalem, Michel Sabbah, m’a demandé d’aller à Gaza. La situation y était alors encourageante. Mgr Sabbah souhaitait avoir sur place un prêtre courageux et travailleur. Après quelques difficultés pour obtenir des papiers, j’ai pu finalement partir. Le Président Yasser Arafat m’a donné un passeport diplomatique que je n’ai pu employer qu’une seule fois pour me rendre à Rome. À part cela, je suis resté à Gaza pendant 14 ans, bloqué par Israël. Avant de partir j’ai souffert une guerre terrible, qui n’était pas vraiment une guerre, car une guerre doit être entre égaux : armée contre armée, char contre char, avion contre avion, etc. Alors que nous, nous étions à la merci de l’armée israélienne, et nous avons vécu des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité.
Pouvez-vous nous parler de cette expérience ?
J’ai vécu de près la souffrance des enfants, car j’étais directeur de deux écoles qui comptaient 1300 gosses. Ils arrivaient à l’école en ayant faim, n’ayant rien mangé le matin, tombaient de fatigue, s’évanouissaient. On a créé des aides à l’école comme on pouvait. La clôture de Gaza a été une catastrophe, qui a provoqué des crises humaines et des traumatismes graves. Hausse des prix, chômage, manque d’eau, d’électricité, d’argent, de livres, de fournitures scolaires… Le prêtre est toujours l’enfant gâté de la paroisse, et pourtant je peux dire que vraiment j’ai eu soif. On n’avait pas d’eau, alors on pressait les carottes pour en boire le jus.
C’est là que j’ai vu la chute du Fatah et la prise du pouvoir par le Hamas. Ce fut une terreur terrible. Une guerre civile. Il y avait une peur diffuse et générale, tout le monde tremblait. Et puis il y a eu l’attaque israélienne : les avions qui patrouillaient et bombardaient, les attaques et tirs quotidiens… Ils visaient des cibles civiles, même autour des écoles, des églises… Les habitants de Gaza ont souffert plus que le nécessaire. Une souffrance peut être salvifique, mais là c’était trop profond, car elle touchait leur être, leurs sentiments, leurs cœurs, leur foi, leur espérance – tout l’homme. Les Gazaouis se sont perdus dans le désespoir, abandonnés du monde entier, dans une souffrance sans lueur derrière. Avec seulement la perspective de la servitude au lieu de la liberté, avec la peur d’être encore plus dominés, humiliés, affamés, menacés. J’ai vu la prophétie du Christ se réaliser : « En ces jours-là, les gens mourront de peur. » Chez nous des personnes sont vraiment mortes de peur : une fille de 16 ans, un père de famille, une vieille femme… Gaza était l’enfer, impossible de voir l’autre à côté de soi. On était coupé des autres. Nous sommes devenus malades, malades de peur. C’est un monde entier qui est devenu malade, et moi le premier, j’en ai perdu la vue… Mais nous, les chrétiens de Gaza, nous pouvons dire que nous avons souffert avec le peuple, mais non pas du peuple.
Justement, quelle est la situation des chrétiens de Gaza depuis la prise du pouvoir par le Hamas ?
Il n’y a pas de persécution à Gaza, et le Hamas nous a même protégés plusieurs fois, lorsque nous avons eu des menaces de groupuscules fondamentalistes. Le Hamas à plusieurs reprises a déployé ses policiers jour et nuit pour protéger les écoles et les églises contre d’éventuelles attaques des fanatiques. Vous savez, les gens en Occident ne savent pas ce que c’est que le Hamas. Le Hamas, ce n’est pas juste une milice armée, mais c’est un parti politique. Le Hamas, c’est le professeur à l’université, c’est la mère de famille, c’est l’épicier, l’employé, etc. Ce sont des musulmans de Gaza comme les autres, et ils envoient leurs enfants chez nous à l’école comme les autres. Nous avons même comme élèves de nombreux enfants de ministres du gouvernement Hamas, que je connais tous personnellement et avec lesquels nous avons de très bonnes relations. Lors du Ramadan de 2008 j’ai vu sur la chaîne télévisée du Hamas un sheikh (2) saoudien blasphémer contre le pape et les chrétiens. J’ai aussitôt appelé le Premier Ministre, qui a fait interrompre immédiatement le programme. Ensuite, le Premier Ministre et d’autres ministres, le directeur de la chaîne, ainsi que des chefs religieux musulmans m’ont tous appelé pour s’excuser et exprimer leur refus du fanatisme. Le Hamas lutte farouchement contre les groupes extrémistes clandestins.
Et l’affaire Gilad Shalit ?
Moi, je dis que Gilad Shalit est prisonnier de guerre, et doit être traité comme tel, selon le droit international. Il a été pris sous uniforme israélien dans une action de guerre. En face il y a 12 000 captifs palestiniens dans les prisons israéliennes, la plupart sont des civils qui ont été enlevés chez eux, et dont la majorité ne sont mêmes pas encore jugés ! Beaucoup aussi ont fini leur peine et sont toujours enfermés. Personne ne parle d’eux et on ne parle que d’un prisonnier de guerre !
Quel bilan tirez-vous de ces 14 ans à Gaza ?
Comme prêtre, pour moi tout était positif : « Tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu ». Sur la croix, le Christ a beaucoup souffert, mais il avait la joie d’être le Rédempteur. Et cette joie, personne ne pouvait la lui enlever. Nous étions crucifiés à Gaza, et pendant la guerre, nous avons beaucoup plus prié. Nous avons découvert une réalité : c’est Dieu et Dieu seul qui peut protéger les gens. C’est Dieu seul qui protège son peuple. Et si Dieu protège tout le monde, il prend particulièrement soin des siens : « N’aie pas peur, petit troupeau, moi, je te protège ». Dans tous les bruits de la guerre, il y avait le Christ qui éloignait de nous les malheurs, dans le ciel. Les gens venaient à la messe et au catéchisme malgré tout. L’école tremblait sous les bombes. Dans la guerre, dans la haine, dans la souffrance, il y avait une main clandestine qui nous protégeait. L’Église est l’espoir du monde, et là, on l’a vraiment découvert.
Les gens étaient perdus, et avaient besoin de quelqu’un pour les fortifier. Le prêtre ne peut pas être pessimiste : je ne pouvais pas m’arrêter, sinon, tous s’arrêtaient ; je ne pouvais pas me décourager, sinon, tous désespéraient. J’avais un monde derrière moi, non seulement les chrétiens, mais aussi des musulmans. Quand je suis parti, tout le monde pleurait. Non seulement les chrétiens, mais aussi des musulmans. Un sheikh m’a dit : « Nous pleurons parce que nous avons un certain amour pour vous, parce que vous étiez une lumière ici, qui encourageait les gens, les chrétiens mais aussi les musulmans. Nous avons découvert les chrétiens par vous, et nous voulons continuer à les connaître. »
Est-ce que Gaza vous manque ?
À chaque fois que l’on mentionne Gaza, une souffrance me saute aux yeux, alors je pleure. J’ai toujours pitié pour eux, comme le Christ avait pitié pour ces gens qu’il voyait souffrir comme des agneaux sans berger. Ils souffrent parce qu’ils n’ont pas de pasteur. Personne pour les diriger, les protéger. J’ai quitté Gaza en larmes, mais je ne pouvais pas rester plus, j’ai lutté jusqu’à la fin, j’ai jeté toutes mes forces dans le combat. Ce n’était pas moi, car il y a une force à l’intérieur du prêtre qui fait ce qu’elle veut : « Ce n’est pas moi, c’est le Christ qui vit en moi. » On n’est pas dirigé par ses propres forces, mais par une force qui nous dépasse.
Dieu m’a choisi pour ces 14 ans à Gaza, pour cette situation, ce blocus, cette guerre, il m’a donné la force et le charisme nécessaires. Puis depuis le 4 mai dernier, il a choisi un autre prêtre. Je crois qu’il faut lui faire confiance. Il est plus facile de trouver un pape pour l’Église, que de trouver un prêtre pour Gaza !
Propos recueillis par Kassam Muaddi et Falk van Gaver
(1) « Père » en arabe. (2) Chef religieux musulman.
Copyright, La Nef 2008

Paru dans le dernier numero de La Nef (Novembre 2009), un entretien avec Abouna Manuel Musallam, curé catholique de Gaza de 1995 a 2009.
Propos recueillis par Kassam Muaddi & Falk van Gaver.

Gaza

B R I S E R le blocus de Gaza

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Venir en aide aux Palestiniens de Gaza et pratiquer le boycott d’Israël : deux actions simples et non violentes et payantes en solidarité internationale avec les Palestiniens de Gaza.

Au total, 19 passagers de la flotte, composée de militants et de sympathisants de la cause palestinienne, des Turcs en majorité, ont été tués dans le raid mené par l’armée israélienne.

L’opération sanglante de l’armée israélienne contre la flottille se rendant à Gaza n’a pas dissuadé les militants pro-palestiniens à bord du Rachel-Corrie qui se sont jurés de briser le blocus de la bande de Gaza, malgré les avertissements de la marine israélienne et l’assaut de lundi, approchent du territoire palestinien. Le navire devrait arriver devant Gaza mercredi 2 juin vers 15 heures. Le navire porte le nom de Rachel Corrie [pacifiste américaine], morte il y a sept ans en tentant de barrer la route à un bulldozer de Tsahal à Gaza. Son nom et son histoire sont depuis lors devenus des symboles brandis par les militants propalestiniens. Le Rachel-Corrie, navire de commerce qui porte  le nom de l’Américaine tuée dans la bande de Gaza en 2003, a appareillé lundi de Malte avec quinze militants à son bord, dont l’Irlandaise Maired Corrigan-Maguire, lauréate du prix Nobel de la paix en 1976.

Le premier ministre irlandais, Brian Cowen, a indiqué que le navire était propriété irlandaise et estimé qu’il devait être autorisé à terminer sa mission. « Le gouvernement a formellement demandé au gouvernement israélien de permettre au navire, de propriété irlandaise, d’être autorisé à terminer son trajet sans obstacle et à décharger sa cargaison à Gaza », a dit le chef du gouvernement devant les parlementaires. « Notre initiative vise à briser le blocus israélien imposé aux 1,5 million de Gazaouis. Notre mission n’a pas changé et ce ne sera pas la dernière flottille », a déclaré Greta Berlin, membre du mouvement Gaza libre, situé à Chypre.

Aujourd’hui nous publions deux témoignages cruciaux sur le drame que vit l’humanité au large de GAZA :

Le premier témoignage est celui  que Thomas Sommer-Houdeville, coordinateur des missions civiles, avait écrit hier soir (le 29 mai 2010) depuis le cargo grec faisant partie de la flottille de la liberté.

Le second témoignage est celui d’Abouna (1) Manuel Musallam, prêtre du Patriarcat latin de Jérusalem, qui a été curé de Gaza de 1995 à 2009. Témoin du blocus inhumain de Gaza il affirme :

« Nous avons vécu des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité. »

Témoignages

Voici le texte que Thomas Sommer-Houdeville, coordinateur des missions civiles, avait écrit hier soir (le 29 mai 2010) depuis le cargo grec faisant partie de la flottille de la liberté. Thomas a participé depuis 3 mois en Grèce à la préparation de la flottille et était venu en France pour élargir la participation, il est intervenu entre autre dans une réunion du collectif national pour présenter l’initiative.

L’occasion ici de rendre un fervent hommage à la petite délégation française composée de 7 personnes (cbsp,  cvpr et ccippp).

Le dernier set : 29 mai 2010 – de Thomas Sommer-Houdeville*, depuis l’un des bateaux de la flottille de Gaza

Un jour ou l’autre peut-être, quelqu’un écrira l’histoire complète de cette aventure. Il y aura beaucoup de rires, de véritables cris et quelques larmes. Mais ce que je peux dire maintenant, c’est que nous n’avions jamais imaginé que nous ferions flipper Israël comme ça. Enfin, peut-être dans certains de nos plus beaux rêves…. Tout d’abord, ils ont créé une équipe spéciale d’urgence réunissant le ministère israélien des Affaires étrangères, le commando de marine israélien et les autorités pénitentiaires pour contrer la menace existentielle que nous et nos quelques bateaux remplis d’aide humanitaire représentent. Puis, Ehud Barak lui-même a pris le temps, malgré son agenda chargé, de nous mettre en garde à travers les médias israéliens. Ils nous annoncent maintenant qu’ils nous enverront dans la pire des prisons israéliennes, dans le désert près de Beersheva.

Ce sont des annonces pour nous faire peur. Et d’une certaine façon nous avons peur. Nous avons peur de leurs navires de guerre, peur de leurs Apaches et de leur commando tout noir.

Qui n’en aurait pas peur ? Nous avons peur qu’ils saisissent notre cargaison et toute l’aide médicale, les matériaux de construction, les maisons préfabriquées, les kits scolaires, et qu’ils les détruisent. Toute cette solidarité patiemment rassemblée dans de si nombreux pays pendant plus d’un an. Tous ces efforts et cette vague d’amour et d’espoir envoyés par des gens normaux, d’humbles citoyens de Grèce, Suède, Turquie, Irlande, France, Italie, Algérie, Malaisie. Tout ceci pris comme un trophée par un État agissant comme un vulgaire pirate des îles.

Qui ne sentirait pas un certain sentiment de responsabilité et de peur de ne pas être capable d’accomplir notre mission et livrer nos marchandises à la population emprisonnée de Gaza ?

Mais nous savons que la peur est aussi de l’autre côté. Parce que depuis le début de notre coalition, l’Etat d’Israël fait tout ce qu’il peut pour éviter la confrontation avec nous. Depuis le début ils ont essayé de nous empêcher de partir, de regrouper nos forces et de prendre le large tous ensemble vers Gaza. Ils ont essayé de nous briser. Leur scénario idéal était de nous diviser, les Irlandais d’un côté, les Grecs et Suédois d’un autre, les Américains d’un autre encore et les Turcs tout seuls. Bien sûr, ils savaient qu’ils ne pourraient pas mettre la pression sur la Turquie, ni agir directement là-bas. Alors, ils ont concentré leurs attaques sur les parties irlandaises et grecques de notre coalition.

Le premier set a commencé il y a deux semaines quand ils ont saboté le cargo irlandais, l’obligeant à retarder son départ de près d’une semaine. Mais, les Irlandais ont réparé aussi vite qu’ils le pouvaient et maintenant ils sont à un ou deux jours derrière nous.

Puis ils ont mis une pression énorme sur le gouvernement grec, affaibli par la crise économique, pour l’obliger à ne pas laisser partir le cargo grec et le bateau de passagers gréco-suédois. A cause de ces pressions, nous avons dû retarder notre voyage deux fois et demander aux Turcs, à leurs 500 passagers et aux amis américains, qui étaient prêts à partir, de nous attendre. C’est ce qu’ils ont fait heureusement ! Jusqu’à la dernière minute avant leur départ de Grèce, nous ne savions pas si les deux bateaux auraient l’autorisation du gouvernement grec, mais finalement le gouvernement grec a décidé de prendre ses responsabilités en agissant comme un Etat souverain et a laissé le cargo et le bateau de passagers quitter le port du Pirée à Athènes.

Le deuxième set a eu lieu hier, dans la partie grecque de Chypre, là où nous avions négocié avec le gouvernement d’embarquer une délégation VIP de parlementaires européens et nationaux de Suède, Angleterre, Grèce et Chypre. Alors que les deux bateaux de Grèce, le bateau américain venant de Crète et les 4 bateaux turcs étaient déjà au point de rendez-vous attendant que la délégation VIP arrive et embarque à notre bord, nous avons reçu la nouvelle que notre délégation était encerclée par la police chypriote dans le port de Larnaka, et interdite de bouger où que ce soit.

Chypre, un pays européen, était en train d’interdire à des parlementaires européens de se déplacer librement sur son sol, en rupture complète de toute législation et réglementations européennes ! Alors que nous commencions à négocier avec le gouvernement chypriote, nous avons clairement compris que ce changement soudain d’attitude envers nous était dicté directement par Israël. De sept heures du matin jusqu’au soir, le gouvernement de Chypre nous mentait, disant que c’était un malentendu, que les VIP aient été autorisés à embarquer pour n’importe quelle direction qu’ils souhaitaient, que c’était juste une question bureaucratique à résoudre. Mais rien ne s’est passé et nos parlementaires ont été pris au piège. Le gouvernement chypriote agissait comme un auxiliaire d’Israël et nous a fait perdre un temps crucial. Ce matin, la délégation VIP a décidé que le seul choix qui restait était d’aller au port de Formogossa dans le Nord de Chypre sous contrôle turc, et de là prendre un bateau rapide pour nous rejoindre au point de rendez-vous. Bien sûr, parce que notre coalition est formée de Turcs, de Grecs et de Chypriotes, la Chypre du Nord qui est sous occupation turque, est une question politique très importante. Et envoyer notre délégation prendre un bateau dans le port de Formogossa, encore sous embargo des Nations Unies, est une question politique encore plus importante.

Cela aurait pu briser le dos de nos amis grecs et chypriotes de la coalition. Ce fut presque le cas. Mais c’est le contraire qui s’est révélé. Notre coalition tient toujours. C’est le parti chypriote au pouvoir qui est sur le point de se briser, et les 7 parlementaires grecs et chypriotes qui faisaient partie de la délégation et ne pouvaient pas aller au nord de Chypre sont furieux contre le gouvernement chypriote. Un immense débat a toujours lieu en ce moment en Grèce et à Chypre sur ce qui s’est passé et sur notre flottille pour Gaza. Dans une heure ou deux, 80% de notre délégation VIP embarquera sur nos bateaux et nous partirons pour Gaza comme prévu. Donc nous pouvons dire qu’Israël a perdu les deux sets qu’il a joués.

Dans quelques heures, le dernier set, crucial, commencera quand nous entrerons dans les eaux de Gaza. Bien sûr, matériellement, il serait très facile pour Israël de nous stopper et nous arrêter, mais le coût politique qu’ils auront à payer sera énorme. Vraiment énorme, à tel point que toutes les ruses et les pièges qu’ils ont tenté de mettre sur notre route ont réussi à faire une seule chose : sensibiliser de plus en plus de gens partout dans le monde sur notre flottille et sur la situation de Gaza.

Et de tout ça, nous apprenons quelque chose : la peur n’est pas de notre côté, mais du côté d’Israël. Ils ont peur de nous parce que nous représentons la colère des gens tout autour du monde. Les gens qui sont mécontents de ce que l’Etat criminel d’Israël fait aux Palestiniens et à chaque amoureux de la paix qui ose prendre le parti des opprimés. Ils ont peur de nous parce qu’ils savent que, dans un proche avenir il y aura encore plus de bateaux à venir à Gaza comme il y a de plus en plus de personnes à décider de boycotter Israël chaque jour

Thomas Sommer-Houdeville, depuis l’un des bateaux de la flottille de Gaza

* coordinateur de la campagne civile internationale pour la protection du peuple palestinien (ccippp)

http://www.protection-palestine.org