L'Art


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Trifis Abderrahim : Lila (nuit bleue) des Gnaoua

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Sacrifice (détail) où le diable réside dans le détail…

Le 28 novembre 1974,Trifis est né à Sidi Mokhtar étape entre Essaouira et Marrakech, dans une famille Oulad Bou Sbaâ, ces transhumants originaires du Sahara qui sont connu pour leurs tapis aux motifs nomades. Très tôt il a quitté l’école  en 1985-86 à l’issue d’ études primaires parce qu’à l’époque il fallait partir à Chichaoua, à 25 kilomètre de là pour poursuivre ses études au collège. Il a du donc s’adonner d’abord au commerce avant d’ouvrir son « salon » de coiffure au milieu du souk en 1990. Il peignait par vocation mais d’une manière sporadique.

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Trifis Abderrahim : Le « Bouraq » : l’ascenssion nocturne

L’une de ses premières œuvres  remonte à 1996 : elle lui a été inspiré par ces  images d’Épinal qui portent sur les légendes dorées des saints et des prophètes que des marchands ambulants vendent dans les souks et lors des moussems : elle représente l’ascension du Prophète sur le Bouraq  la nuit du destin. En Islam, le thème servant à exposer l’expérience mystique, c’est le cadre de cette ascension Nocturne :« On sait, écrit Massignon, le rôle central de cette « extase » où Mohammed crut être transporté de la Mekke, d’abord sur l’emplacement du Temple(détruit)de Jérusalem, puis, de là, jusqu’au seuil de l’inaccessible Cité Sainte, où la gloire de Dieu réside. Cette visite, en esprit, de Mohammed à Jérusalem, est mentionnée en ces termes par la passion du Hallaj :« Celui qui cherche Dieu à la lumière de la foi est comme celui qui guette le soleil à la lumière des étoiles » La « Laylat el Hajr »de Hallaj , cette « secrète hégire vers Dieu », paraissant viser la nuit de l’esprit, sous d’autres symboles : l’oiseau aux ailes coupées, le papillon qui se brûle, le cœur enivré de douleur, qui reçoit. « L’aurore que j’aime se lève la nuit, resplendissante, et n’aura pas de couchant », s’écrie Hallaj dans son « Diwan »..

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Trifis Abderrahim : sirènes

« La fiancée de l’eau » est un thème qui revient d’une manière récurente dans l’oeuvre de Trifis hantée par les sirènes…

     Un beau jour, ayant vu à la télévision une émission sur les peintres singuliers d’Essaouira, ces artistes autodidactes issus comme lui de l’arrière pays, Trifis décide d’aller lui aussi  tenter sa chance en présentant trois petits tableaux à la galerie Damgaard. C’était en 2005 juste avant que ce dernier ne se retire en retraite en bord de mer à Taghazoute. Trifis allait donc être la dernière découverte du critique d’Art Danois établi à Essaouira depuis le début des années 1980 . Et comme toutes les fois qu’il accepte les œuvres de ces artistes qui surgissent de nulle part, il ne s’est pas trompé cette fois – ci non, plus en acceptant immédiatement les œuvres que venait lui présenter dans un couffin  Trifis, comme on vient  vendre en ville ses poulets , ses œufs et autres produits agricoles. Il allait définitivement quitter son gagne pain de coiffeur de souk en 2008 , pour se consacrer désormais à plein temps à son art.Pensée sauvage qui ne met aucune frontière entre les composantes de l’univers qui se métamorphosent les unes en les autres aussi sûrement que la chenille devient papillon …

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Trifis Abderrahim

 Cet artiste qui doutait encore de son art et qui vient ainsi rejoindre les autres artistes autodidactes de cette galerie qui s’est spécialisée dans l’ethnopeinture s’avèrera à la fois prolixe et créatif en puisant inconsciemment dans les archétypes de ses ancêtres nomades, ces transhumants Oulad Bou Sbaâ qui se sont sédentarisés dans ces étendues dénudées et moutonnières situées entre Essaouira et Marrakech. Un artiste qui allait s’inspirer de son  de  environnement, à la fois fauve et lumineux, à travers un imaginaire qui explore les horizons intérieurs :

Dans la solitude du rêve

Une voie aspire à naître,

Au royaume des mots.

Elle aura pour monture

Les horizons intérieurs

Et la fiancée de l’eau…

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:Telle une partition musicale, l’agencement harmonieux des formes et des couleurs

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 L’amour comme offrande et le serpent comme beauté fécandante

Au Haut Atlas central le Boughanimi désigne le joueur de la double flûte de roseau munit de deux cornes  ainsi que le flûtiste lui-même : c’est une sorte de baldaquin à capuchon vert qui se livre à des pirouettes amusantes et qu’accompagnent deux imadyazen, poètes épiques rythmant leur prosodies avec cet allun, ce tambourin à la peau tendue et aux sons aigu. Au Rif la double flûte de roseau que prolonge deux cornes d’antilopes, cette sorte de biniou, porte le nom d’ Azemmar, et accompagne le chant rifain appelé  izri « (pluriel d’ izran). Et lors des fêtes villageoises du Haut Atlas Occidental, les aèdes de la montagne en compétitions poétiques se servent quant à eux des tambourins dénommés allun pour rythmer la mesure, mais surtout pour se voiler le visage au moment d’improviser un poème, comme pour se protéger contre le mauvais œil et les esprits malfaisants.

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      Les thèmes traités par Trifis s’inspirent de l’imaginaire, de la mémoire et du patrimoine  :  du joueur de flûte, de la danse collective et du coq sacré qui annonce l’aube . En effet, parmi les victimes souvent sacrifiées aux parvis sacrés, figure le coq qui chasse par son cri les mauvais génies de la nuit, puisqu’il est le symbole mystique de la lumière et de la vie.Mais le bélier est la victime du sacrifice par excellence. Son pelage, labtana, en arabe dont le pluriel est Boulebtaïnilm en berbère dont le pluriel est Bilmawn.Les deux termes signifient « homme vêtu de peaux ». Boujloud ou Bilmawn, ce sont successivement les noms des personnages masqués du carnaval de l’Achoura et de la fête du sacrifice : personnage central de la procession masquée répondant selon les lieux aux noms de Boulebtaïn, Boujloud,Herma, en ville arabophone ou encore de Bilmawn et Bou-Islikhenau Haut-Atlas berbérophone.  Ces processions et mascarades s’intercalent entre le sacrifice et le Nouvel An. Ils sont liés à la fête du sacrifice dans la campagne et à celle de l’Achoura dans les villes.

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Féerie carnavalesque

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Trifis Abderrahim

Chez Trifis, un tableau en contient plusieurs autres : on s’en rend compte en zoomant sur les détails comme c’est le cas de ces parsonnages carnavalesquee entourés d’ornementations feerique déssinés sur peau à la manière des tatoueuses au henné qui couvrent ainsi la mariée le jour de fête..

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 Trifis Abderrahim

Pour Emile Laoust ces mascarades masquées  constituent les débris de fêtes antiques célébrant le renouveau de la nature, capturée par le calendrier musulman : « Au Maroc, des fêtes carnavalesques d’un genre spécial s’observent partout à l’Aïd el Kébir ; le personnage essentiel s’y montre revêtu de peaux de moutons ou de chèvres. Le Berbère n’aurait – il pas établi un rapport si étroit entre le sacrifice du mouton, ordonné par l’Islam, et la procession carnavalesque d’un personnage vêtu de peaux qu’il aurait vu en ces deux rites, deux épisodes d’une même cérémonie…L’Aïd El Kébir s’est substitué, en Berbérie à une fête similaire qui existait déjà et au cours de laquelle les indigènes sacrifiaient un bélier et se revêtaient de sa dépouille. Si l’on y rappelle que le bélier fut autrefois l’objet d’un culte dont le souvenir s’est conservé tard dans le pays, on voudra peut – être voir dans les mascarades actuellement célébrées à l’Aïd El Kébir, la survivance de pratiques zoolâtriques dont l’origine se perd dans les âges obscures de la préhistoire. »  

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      Trifis Abderrahim

Les peaux, les cuirs ont servi depuis des temps immémoriaux les besoins de l’homme. La peau a une histoire ancienne, qui remonte à Adam et Eve :  Après la chasse, l’homme dépeçait l’animal pour se vêtir de sa peau. C’est la raison qui a poussé notre artiste à choisir celle-ci comme principal matériau pour son travail. Il est évident qu’avant l’apparition du tissage, les hommes de la préhistoire usaient abondamment de peaux d’animaux sauvages ou domestiques pour satisfaire de nombreux besoins : les peintures et gravures rupestres de l’Afrique du Nord et du Sahara abondent en figurations de personnages masculins et féminins portant des vêtements, des boucliers ou autres attributs qui paraissent selon toute vraisemblance en cuir. Les égyptiens enveloppaient le corps mortel des hommes dans des peaux (auxquelles fut substitué plus tard le linceul) pour lui assurer le passage vers la lumière, c’est-à-dire vers l’immortalité.  

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Trifis Abderrahim

Comme avec le tapis nomade, il ne faut pas être obnubilé uniquement par l’amphore comme médaillon central : il faut aussi observer tout autour pour se rendre compte que ce qui est périphérique ne l’ai que lorsqu’on regarde l’oeuvre d’une manière distraite : plus on la scrute de près plus on est émerveillé par certains « détails »….

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La munitie de l’oeuvre se découvre ainsi à ces détails qui nous émerveillent et qui constituent une oeuvre dans l’oeuvre .Une œuvre polyphonique, polysémique en constante métamorphose…

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Le « détail » est parfois plus « parlant » que la vue d’ensemble

       Comme ses ancêtres travaillent sur les toisons de laine de leurs moutons pour en faire des tapis célèbres par leur médaillon central autour duquel s’organise d’une manire symétrique des motifs stylisés qui relatent l’errance de la vie nomade, Trifis travaille plutôt sur les peaux d’ovins et de caprins à la manière des artisans artiste du Sahara et de la Mauritanie. Des peaux tendues sur lesquelles il peindra en  pointillés et en reliefs.

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 Trifis Abderrahim

Au souk, il découvre que les peaux de caprins, d’ovins, de bovins et autres camelins, sont forts utiles non seulement à la vie quotidienne des paysans mais aussi à leur vie festive : la peau de bovins par exemple, servait à confectionner le grand tambour dénommé Ganga qui est la preuve que les amazighs étaient influencés par les rythmes africains. Le berbère se sert des peaux aussi bien pour ses babouches, ses selles, que pour ses instruments de musique (ganga -Gros tambour à peau de vache, d’origine africaine-allun, et ribab). Quand on veut commencer la danse collective de l’ahouach on dit : « sargh allun » (chauffe le tambourin). Il s’agit de tendre la peau de cette instrument de percussion fondamental chez les berbères en le chauffant aux flammes jusqu’à obtenir des tonalités aigues. Chez les anciennes familles du Sous ; les actes notariés dénommés  «  arraten » étaient également en peau. Le droit coutumier qui régissait les greniers collectifs qu’on appelle« Agadir » était  rédigé sur des parchemins en cuir. Ils  écrivaient aussi sur la canne de roseau qu’on appelle tighanimin et dont se sert notre artiste pour son travail de pointilliste. Son  travail  se fait à base de canne de roseau, de toisons de laine pour peindre sur peaux.

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Trifis Abderrahim

En visitant un jour la galerie, la première de ses œuvres a avoir attirer mon attention est une espèce de Cléopâtre aux traits berbères qui m’a immédiatement rappelé les bas reliefs égyptien, des traits  parfaitement symétriques révélant une image composite, puisqu’elle se compose de plusieurs autres images, comme un jeu de tirroire, qui ne se révèlent pas au premier abord mais qui exige des arrêts aux détailles comme autant d’étapes pour se dévoiler progressivement  à fur et à mesure que le regard flâne distraitement pour ainsi dire à la surface de l’œuvre pour en explorer les profondeurs. On découvre alors que les sourcils foncées de la belle forment en même temps les cornes de deux bouc qui s’entrechoquent, que le corps de ces boucs parfaitement symétriques sont formés en même temps de deux poissons aux écailles multicolores qui surgissent magiquement de deux lanternes d’Aladin , lesquelles lanternes sont tenues de part et d’autre par deux sirènes occupant une position parfaitement symétrique. Cinq danseuses forment en même temps le collier de cette reine de Saba aux allures pharaoniques. Tout en haut, en respectant toujours cette sempiternelle symétrie : deux poteries, d’où surgissent deux fleurs et deux oiseaux.

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 Trifis Abderrahimrrahim 

On retrouve là les éléments qui compose  l’univers agro-pastoral ou vit l’artiste, mais agencé d’une manière parfaitement  symétrique, comme un tapis nomade de ses ancêtres Oulad Bou Sbaâ,  tout en étant le produit de l’imaginaire singulier de l’artiste. Les formes et les couleurs s’autogénèrent les unes les autres dans un ordre à la fois symétrique mais dont le contenu est asymétrique quand on est attentif au détail, là où se cache le diable….Une manière de dire que les animaux, les poissons, les hommes et les plantes appartiennent à un même univers

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Trifis Abderrahim

 Comme les tisseuses  nomades qui l’ont engendrées l’artiste  commence par le médaillon central qui peut être une amphore  ou un musicien gnaoui, puis s’amuse avec les choses de l’imagination. Il peint tout ce qui me passe par la tête. Au début, il  dessine une chose, mais aboutit à une autre. Par exemple, il peint un chameau , mais il en sort des fleurs,des oiseaux, des rivières, l’œil qui est le sens le plus important de l’homme, la main qui protège du mauvais œil .Une profusion de couleurs et de formes se générant les unes les autres,comme dans un jeu d’enfants sans perspective, mais avec beaucoup d’harmonie dans l’ensemble et une grande vitalité poétique intérieure.

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     Trifis Abderrahim

Les espèces  s’auto génère les unes les autres parce que pour l’artiste, l’univers est une chaîne interdépendante de sorte qu’il n’y a pas de frontière entre les éléments qui les compose : d’un poisson peut naître une chèvre et de celle-ci une femme , un arbre, des fleurs et ainsi de suite. Les éléments qui composent l’univers que sont l’eau, le feu, le ciel et la terre, s’auto génèrent  dans un tourbillons circulaire à la fois symétrique au niveau de la forme et dissymétrique au niveau du contenu.

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      Trifis Abderrahim

Dans le tapis nomade des Oulad Bou Sbaâ, les motifs sont parfaitement symétriques de part et d’autre du médaillon centrale qu’on appelle « hatta », c’est-à-dire « étape de caravane ». Ce principe d’un modèle symétrique organisé autour d’un médaillon central, Trifis s’y réfère d’une manière inconsciente comme un archétype ancestral dans la plupart de ses œuvre comme on peut l’observer avec l’univers grouillons de vie qui s’organise autour d’une amphore . Une œuvre tout en relief où chaque motif est modelé à la main à base de poudre de sciure, avant son polissage sa teinture et son vernissage. Technique que l’artiste emploie concurremment avec le pointillisme qui lui vient de ses du travail des tisseuse : « Avant de mettre en œuvre leur tapis sur le métier à tisser, se souvient-il,  elles en dessinent un croquis sur papier millimétré où à chaque petit carreau correspond un point. » Trifis aimait beaucoup ces croquis et s’en inspirera par la suite dans ses œuvres de pointilliste. On peut donc comparer son amphore au médaillon central du tapis nomade des Oulad Bou Sbaâ : de cette amphore  surgissent trois branche sous forme de poissons lesquelles « branches – poisson » sont transportés par un oiseau. On retrouve cette idée de régénération transvesale à tout l’œuvre : Des rappels de son environnement de nomades sédentarisés égaient l’ouvre : poignard berbère ou  dromadaire saharien.

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Trifis Abderrahim

Les couleurs chaudes ornent le dos d’une tortue – objet de pratiques magiques – ainsi que cette nuit rituelle des Gnaoua : lila aux couleurs de brasier et de transe….

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 Trifis Abderrahim

Le symbole du serpent revient également d’une manière récurrente : « Les gens ont de la répulsion pour le serpent à cause de son venin, mais moi, il me fascine par la beauté et la délicatesse de ses écailles multicolores. » Une œuvres où aucune couleur ne domine en particulier: l’artiste utilise toutes les couleurs de l’arc en ciel. Dans son « arbre de vie », le dur tronc de l’arbre se métamorphose en corps tendre de la nymphe dont les tresses de chevelures aériennes sont formées par les branches de ce même arbre : la femmes féconde comme ancêtre essentiel de l’humanité, d’où ces branches  aux allures de peau humaine. Une œuvre à la fois en relief et en pointillé pour exprimer l’idée coranique qui veut que toute vie est issue de la poussière et retournera à la poussière. C’est en effet  à partir d’un point, d’un atome de poussière que le potier suprême fait surgir  toutes les formes de vie avant de les réduire ensuite au néant ….   D’où la circularité de certaines œuvres qui expriment ainsi la circularité du temps cyclique des saisons.Le fantastique et l’imaginaire s’exprime à travers les couleurs qui comme « l’orange bleue » des surréalistes,ne correspondent plus aux couleurs des objets réels : famille de cerfs à la robe aux couleurs serpentines bleue et mauve de peau de lézard, arbre à l’écorce en ce rose claire de la peau humaine…arts

 Trifis Abderrahim

 Chez notre artiste il n’y a  pas de différence entre le « dehors » et le « dedans » : la fête de mariage  fait  en même temps partie du « corps » de la marié en fête ,  les danseurs constituent sa parure et son collier .chez l’artiste la femme est souvent liée  à l’œil,  protecteur magique de sa beauté. Il la représente souvent  sous les traits d’une sirène, cet être de légende qui baigne dans un univers aquatique peuplé d’hippocampes Là aussi on retrouve cette idée de symétrie parfaitement illustrée par cette autre sirène danseuse entourée de part et d’autre par des motifs identiques : oiseau, fleur, poisson,bélier, oeil bleu et autres arlequins. On observe également cette recherche de l’équilibre à travers les deux moitiés symétriques dans la fiancé portant aux deux amphores d’où surgissent des branches – serpents et où les seins de la nubile sont formés par les visages de deux femmes voilées : il s’agit de l’une de ses rêves nocturne où subliment en création artistiques les obscures pulsion qui se métamorphosent ici en œuvres d’art aux couleurs chatoyantes et aux formes suggestives.

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Trifis Abderrahim

Un autre principe appliqué par Trifis est celui de l’illusion optique née de la dissociation entre l’impression globale et le détail : à première vue on a affaire à un magnifique  poisson des profondeurs, mais à y regarder de près on découvre les personnages qui composent toute une famille . Cette illusion d’optique l’artiste l’expérimente aussi bien sur peau tendue que sous une forme sculptée. Double lecture donc voir davantage, selon le point de vue où l’on se place pour observer l’œuvre :  jeune femme verticalement, poisson horizontalement. L’autre aspect du travail de Trifis consiste en le remplissage de la toile en peau de bouc à la manière des tatoueurs au henné. L’organisation de l’espace en « surface » s’explique par la juxtaposition de motifs ornementaux, de haut en bas, sans « intervalle » et donc sans perspective. L’image semble s’enfoncer sur le fond parce qu’on peint un tableau comme on tisse un tapis, ou comme on tatoue la peau. Le remplissage de la surface, se moule parfois dans une géométrie rigoureuse et parfois il se perd dans un dédale d’entrelacs. Le labyrinthe, ainsi conçu se pose comme une énigme dont le contenu est une parole. Une parole qui se fait image, qui tournoie dans la tête de l’artiste comme dans un moulinet, avant d’être reproduit sur la toile.

Abdelkader Mana

Retrouvez Abdelkader Mana sur Rivages d’Essaouira (http://rivagesdessaouira.hautetfort.com)

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Chez nul autre artiste de sa génération – il est né dans la campagne  environnante d’Essaouira, en 1972 – on ne perçoit d’une manière aussi palpable et évidente  cette  imagination créatrice issue tout droit du rêve…Ce passage imperceptible par touches successives de la prose du monde réel à ce fantastique à la beauté fragile, irréelle et éternelle semble surgir de ces rêves dont nous réussissons  rarement à nous souvenir dans notre vie fracassée par le bruit et la fureur du monde alors qu’El Atrach semble y accéder si aisement à travers ce qu’il dénomme son « rêve éveillé » . Il passe sa vie à nous restituer ce rêve, sans jamais y parvenir à l’identique : toute son oeuvre est une quête nostalgique de cet amour inaccessible…Appelons le pour l’instant « Ounagha », le toponyme féminin d’un village voisin de son village de Hanchan auquel on a pris l’habitude d’accoler le dicton selon lequel le chemin qui mène à Hanchan est aussi droit que ce sentier lumineux qui mène le serpent à sa tannière….

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 Ounagha

Le discours le plus sûr d’El Atrach est celui qu’il tient sur lui-même. Ecoutons le d’abord avant de procéder à quelque analyse que ce soit de son œuvre si énigmatique et mystérieuse : « Je m’inspire de la vie quotidienne en transformant le thème traité par l’imaginaire, en traitant par exemple le coiffeur du souk à ma manière . Je m’appuie également sur les légendes. Je montre la coiffure à l’ancienne lorsqu’on rasait la tête en laissant juste une touffe, symbole de germination au quelle on accrochait des gris – gris contre  les mauvais oeils.

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 C’est une scène ordinaire que je transforme en réalité imaginaire qui ne se laisse pas déchiffrer au premier abord. Au travail d’imagination, j’ajoute des symboles de mon propre cru : le personnage a parfois entre les mains des objets isolites, inconnus, indéfinis. Ils sont de ma propre création. C’est ce rêve éveillé qui me distingue des autres artistes. Je vis dans un autre dimension du monde où les êtres et les choses revêtent un caractère étrange. Je me considère comme un convertisseur de la réalité vers la surréalité grâce à l’imagination créatrice. C’est comme si j’avais dans mon cerveau une porte qui s’ouvrirait sur un autre monde : en franchissant son seuil on passe de l’autre côté du miroir vers un univers imaginaire. Ce convertisseur cérébral transforme systématiquement les observations les plus banales de la vie de tous les jours en surréalité . C’est ce que j’appelle « le rêve éveillé ».

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El Atrach le surréaliste

J’essaie d’exprimer les sentiments qui sont nécessairement intérieurs à chacun de nous en postures corporelles . traduire le langage corporel en tant qu’expression de notre intériorité la plus intime à  travers notre gestuelle..Une fois mises à nues nos attitudes corporelles sont fort parlantes. Pour exprimer nos tristesses et nos joies, il n’y a pas mieux que nos postures corporelles …

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Tout ce que je peinds a une signification symbolique : ainsi du pigeon voyageur comme messager d’amour, mais aussi comme clé d’accès possible à mon œuvre. De la rose comme offrande, au bien aimé. De l’œuf brisé comme symbole de tout commencement et de toute fin. De la bchandelle comme symbole de vie, avec laquelle tout s’éteind quand elle vient à s’éfilocher. De l’encensoir  comme symbole de spiritualité puisqu’il accompagne tout sacré et tout sacrifice..

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  Appesanteur

Je me mets d’abord en condition de peindre, en  « préparant » l’ambiance du travail. Il s’agit de créer les conditions optimales nécessaires à l’apparition de ce que j’appel « le rêve éveillé », sans lequel il n’y aura pas de passage du réel vers l’imaginaire. Je complexifie à souhait le thème traité pour que l’observateur soit obligé de fournir un effort lors de son déchiffrement

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L’ œuvre. se présente d’abord comme une énigme à déchiffrer. Comme un rêve à interpréter . Or il faut beaucoup de temps pour interpréter un rêve, beaucoup de temps pour déchiffrer mes œuvre qui ne se laissent pas facilement décoder, des oeuvres exécutées d’après  le rêve éveillé ……

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L’artiste dépeint ainsi cette voyante qui pratique la cartomancie : on voit les personnages qui viennent la consulter en train de lui présenter des sacrifices et des offrandes.A la question de savoir qui vient  consulter la voyante ? Malika  voyante médiumnique des Gnaoua répond :“La femme qui n’enfante pas. L’homme qui a du mal à trouver du travail.Quand un patient ou une patiente, vient me consulter, J’ouvre l’autel pour consulter les esprits à son propos. Ce sont les esprits qui m’assistent au cours de la voyance en me disant de quoi souffre ce Monsieur ou cette dame. Qu’à –t- il ? Es-t- il malade ? Que lui réclament les esprits ? Veulent –ils seulement qu’il organise une lila pour le délivrer ? Ou bien qu’il devient leur serviteur ? Les a – t – il atteint de quelque manière ? Ou les a – t – il agressé ? Une fois que j’ai consulté les esprits, je dis au malade : voici de quoi tu souffres et voilà ce qu’attendent de toi les esprits. Ils veulent que tu leur organises une lila que tu leur présente un sacrifice un mouton ou un bouc par exemple , ou que tu leur prépares un poulet non salé. Leur faire un don une offrande. Il y a aussi le patient à qui ils recommandent le pèlerinage soit à Chamharouch, Moulay Brahim ou Tamsloht.

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Généralement les esprits lui recommandent d’organiser une lila chaque année. Moi-même, je ne sais quoi dire, jusqu’à ce que je consulte les esprits. Je suis alors en transe. C’est dans cet état que je les consulte et c’est eux qui disent ce dont la patiente souffre et ce qu’elle doit amener comme offrandes. Les esprits parlent par ma bouche.  Je les fais « monter ». C’est delà que vient le mot talaâ, celle qui fait monter les esprits . Je suis leur simple médium et c’est eux qui prédisent par ma bouche quand je suis  en transe. Ce n’est pas seulement celui ou celle qui est malade qui danse en état de transe ; moi aussi je danse en état de transe , et cela m’apaise. La nuit, lorsque je suis nerveuse, je vois apparaître les esprits dans mes rêves. »

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 El Atrach voit aussi les esprits comme dans un rêve, qu’il tente de reproduire sur ses toiles.  Mais cela suppose une mise en condition une « préparation »; voilà le mot clé de l’artiste. Il s’agit de « préambules » et de  « préliminaires » qui doivent précéder toute mise en oeuvre comme ils précèdent tout rituel . Car pour El Atrach, la peinture est d’abord une activité rituelle et obéit donc aux mêmes préparatifs. C’est pourquoi notre artiste  a besoin de s’isoler dans sa « ruine »  en dehors du village, à chaque fois qu’il veut se mettre au travail. Cela  rappelle ces rites d’initiation africains où les adolescents doivent passer par une période d’isolation en brousse  pour faciliter leur « passage » à l’âge adulte. En ce sens chaque oeuvre d’ El Atrach est une épreuve initiatique .

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En écoutant de sa bouche le mot  » préparation », j’ai immédiatement pensé à ce samedi après midi où j’avais rejoins pour la première fois  feu maâlem Bosso à sa maison du côté de la foire de Casablanca pour ma propre initiation à ce rite orgiaque plein de mystère que constitue une lila des Gnaoua. Je  l’avais trouvé en compagnie d’autres maâlem Gnaouis originaires de Marrakech comme lui : ils étaient en plein préparation des adjuvants rituels sans lesquels ils ne pouvaient opérer convenablement ce passage de la réalité ordinaire à cette  réalité extraordinaire, qu’est la lila ou nuit rituelle. Cette ouverture de la place  , qu’on appelle « ftouh Rahba », où les esprits possesseurs sont conviés à « chevaucher » les possédés de la place sacrée à force d’offrandes et de sacrifices..

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L’artiste dépeint ainsi cette voyante qui pratique la cartomancie : on voit les personnages qui viennent la consulter en train de lui présenter des sacrifices et des offrandes.A la question de savoir qui vient  consulter la voyante ? Malika  voyante médiumnique des Gnaoua répond :“La femme qui n’enfante pas. L’homme qui a du mal à trouver du travail.Quand un patient ou une patiente, vient me consulter, J’ouvre l’autel pour consulter les esprits à son propos. Ce sont les esprits qui m’assistent au cours de la voyance en me disant de quoi souffre ce Monsieur ou cette dame. Qu’à –t- il ? Es-t- il malade ? Que lui réclament les esprits ? Veulent –ils seulement qu’il organise une lila pour le délivrer ? Ou bien qu’il devient leur serviteur ? Les a – t – il atteint de quelque manière ? Ou les a – t – il agressé ? Une fois que j’ai consulté les esprits, je dis au malade : voici de quoi tu souffres et voilà ce qu’attendent de toi les esprits. Ils veulent que tu leur organises une lila que tu leur présente un sacrifice un mouton ou un bouc par exemple , ou que tu leur prépares un poulet non salé. Leur faire un don une offrande. Il y a aussi le patient à qui ils recommandent le pèlerinage soit à Chamharouch, Moulay Brahim ou Tamsloht.

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Généralement les esprits lui recommandent d’organiser une lila chaque année. Moi-même, je ne sais quoi dire, jusqu’à ce que je consulte les esprits. Je suis alors en transe. C’est dans cet état que je les consulte et c’est eux qui disent ce dont la patiente souffre et ce qu’elle doit amener comme offrandes. Les esprits parlent par ma bouche.  Je les fais « monter ». C’est delà que vient le mot talaâ, celle qui fait monter les esprits . Je suis leur simple médium et c’est eux qui prédisent par ma bouche quand je suis  en transe. Ce n’est pas seulement celui ou celle qui est malade qui danse en état de transe ; moi aussi je danse en état de transe , et cela m’apaise. La nuit, lorsque je suis nerveuse, je vois apparaître les esprits dans mes rêves. »

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 El Atrach voit aussi les esprits comme dans un rêve, qu’il tente de reproduire sur ses toiles.  Mais cela suppose une mise en condition une « préparation »; voilà le mot clé de l’artiste. Il s’agit de « préambules » et de  « préliminaires » qui doivent précéder toute mise en oeuvre comme ils précèdent tout rituel . Car pour El Atrach, la peinture est d’abord une activité rituelle et obéit donc aux mêmes préparatifs. C’est pourquoi notre artiste  a besoin de s’isoler dans sa « ruine »  en dehors du village, à chaque fois qu’il veut se mettre au travail. Cela  rappelle ces rites d’initiation africains où les adolescents doivent passer par une période d’isolation en brousse  pour faciliter leur « passage » à l’âge adulte. En ce sens chaque oeuvre d’ El Atrach est une épreuve initiatique .

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En écoutant de sa bouche le mot  » préparation », j’ai immédiatement pensé à ce samedi après midi où j’avais rejoins pour la première fois  feu maâlem Bosso à sa maison du côté de la foire de Casablanca pour ma propre initiation à ce rite orgiaque plein de mystère que constitue une lila des Gnaoua. Je  l’avais trouvé en compagnie d’autres maâlem Gnaouis originaires de Marrakech comme lui : ils étaient en plein préparation des adjuvants rituels sans lesquels ils ne pouvaient opérer convenablement ce passage de la réalité ordinaire à cette  réalité extraordinaire, qu’est la lila ou nuit rituelle. Cette ouverture de la place  , qu’on appelle « ftouh Rahba », où les esprits possesseurs sont conviés à « chevaucher » les possédés de la place sacrée à force d’offrandes et de sacrifices..

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  En pénétrant le soir le seuil de sa « ruine » pour s’isoler de la vie ordinaire, El Atrach , se  « prépare » lui aussi à rentrer en contact avec ses esprits possesseurs  qui lui ouvrent l’univers fantastique des mondes supranaturels et imaginaires. C’est seulement après avoir franchi le seuil de la nuit et de cette ruine qu’il peut s’affranchir du réel , accéder à ce  » rêve éveillé », à cet état modifié de conscience sans lequel les voies vers l’imagination créatrice reste infranchissables.. Il est en cela comme ces voyantes médiumniques  qui ont, elles aussi, besoin de plusieurs nuits d’incubations dans la grotte sacrée pour rendre opératoir leur pouvoir de médium entre le divin et l’humain.

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Pour se faire, elles se rendent en pèlerinage auprès de Sidi Chamharouch, le sultan des djinns du Haut Atlas , pour une nuit d’incubation et de rêve devinatoire, pour  y « recharger » d’énergie nouvelles leurs objets rituels : sans quoi leur voyance devient impossible et inopérante. D’une certaine façon El Atrach , pratique lui aussi cette voyance médiumnique mais à sa manière : c’est ce qui lui permet d’ouvrir cette fenêtre sur cet univers étrange et fantastique tel qu’il se révèle d’après ses oeuvres. Une oeuvre qui se veut surréaliste , c’est-à-dire au-dessus et au-delà de la réalité déjà connue , telle qu’il la vit quotidiennement dans son propre petit village de Hanchan.  

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En écoutant de sa bouche le mot  » préparation », j’ai immédiatement pensé à ce samedi après midi où j’avais rejoins pour la première fois  feu maâlem Bosso à sa maison du côté de la foire de Casablanca pour ma propre initiation à ce rite orgiaque plein de mystère que constitue une lila des Gnaoua. Je  l’avais trouvé en compagnie d’autres maâlem Gnaouis originaires de Marrakech comme lui : ils étaient en plein préparation des adjuvants rituels sans lesquels ils ne pouvaient opérer convenablement ce passage de la réalité ordinaire à cette  réalité extraordinaire, qu’est la lila ou nuit rituelle. Cette ouverture de la place  , qu’on appelle « ftouh Rahba », où les esprits possesseurs sont conviés à « chevaucher » les possédés de la place sacrée à force d’offrandes et de sacrifices..

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  En pénétrant le soir le seuil de sa « ruine » pour s’isoler de la vie ordinaire, El Atrach , se  « prépare » lui aussi à rentrer en contact avec ses esprits possesseurs  qui lui ouvrent l’univers fantastique des mondes supranaturels et imaginaires. C’est seulement après avoir franchi le seuil de la nuit et de cette ruine qu’il peut s’affranchir du réel , accéder à ce  » rêve éveillé », à cet état modifié de conscience sans lequel les voies vers l’imagination créatrice reste infranchissables.. Il est en cela comme ces voyantes médiumniques  qui ont, elles aussi, besoin de plusieurs nuits d’incubations dans la grotte sacrée pour rendre opératoir leur pouvoir de médium entre le divin et l’humain.

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Pour se faire, elles se rendent en pèlerinage auprès de Sidi Chamharouch, le sultan des djinns du Haut Atlas , pour une nuit d’incubation et de rêve devinatoire, pour  y « recharger » d’énergie nouvelles leurs objets rituels : sans quoi leur voyance devient impossible et inopérante. D’une certaine façon El Atrach , pratique lui aussi cette voyance médiumnique mais à sa manière : c’est ce qui lui permet d’ouvrir cette fenêtre sur cet univers étrange et fantastique tel qu’il se révèle d’après ses oeuvres. Une oeuvre qui se veut surréaliste , c’est-à-dire au-dessus et au-delà de la réalité déjà connue , telle qu’il la vit quotidiennement dans son propre petit village de Hanchan.  

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Selon le témoignage de Procope au VI è siècle : « Chez les Berbères, les hommes n’ont pas le droit de prophétiser ; et se sont au contraire les femmes qui le font : certains rites religieux provoquent en elles des transes qui, au même titre que les anciens oracles, leur permettent de prédire l’avenir. »

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.Aux banales scènes de la vie quotidienne vient se mêler des apparitions fantastiques – que vient faire un pigeon voyageur chez un coiffeur ?- où des êtres antagonistes dans la réalité semblent vivres ensembles en toute bonne intelligence : hommes, serpents, oiseaux, arbres, poissons…Ils semblent vivre sur la même arche de Noé où ils voguent ainsi vers un monde étrange et beau, leur ouvrant des horizons inconnus. Un monde théâtre de rencontres insolites qui n’ont jamais lieu dans la réalité ; une drôle d’alchimie. Univers à la fois pacifié et féerique où de douillés oiseaux viennent adoucir par leur être d’une insoutenable légèreté, la banal et rude réalité des homme.. La prose du monde.

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  Ces éclosion du fantastique  dont un être ordinaire a rarement la possibilité de se souvenir au réveil parce qu’une épaisse couche sépare l’inconscient où se déroule le rêve et le conscient où s’opère le principe de réalité…Or chez El Atrach il n’existe qu’une membrane fragile et transparente entre conscient et inconscient, c’est pourquoi il se souvient de tous ses rêves qu’il perçoit même dans son demi sommeil comme « des rêves éveillés »…Chez lui le passage de l’ordinaire vers l’extraordinaire se fait presque naturellement : il lui suffit de franchir le seuil de la nuit et de sa ruine , à la lisière du village habité et de la forêt inhabitée(khla) , pour palper sous les étoiles l’univers fantastique qui s’ouvre à lui, comme s’ouvrent les cieux la nuit du destin,  pour laisser brusquement entrevoir, sous la voûte céleste  une espèce de chapelle Sixtine révélant un univers coloré à la Chagall, mais qui rappelle aussi les couleurs chatoyantes des amérindiens de l’Amérique Latine et ses Amazones.

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    Chez EL Atrach, les signes et les symboles qui sont profondément ancrés dans l’imaginaire collectif, remontent spontanément à la surface de l’acte créateur, parce qu’ils constituent une composante essentielle de l’identité culturelle de l’artiste.

Abdelkader Mana

 

Pour retrouver Abdelkader Mana :  Rivages d’Essaouira (http://rivagesdessaouira.hautetfort.com)

15.10.2011

Ce Mogador qui me fascine

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Les poètes errants

  

Au Sahara on raconte l’histoire d’un vieil homme dont le goût pour la musique était resté si vif qu’il se glissait en cachette vers la tente où les jeunes gens se divertissaient avec les griots, tente où il ne pouvait apparaître publiquement en raison de son âge. Ne pouvant répondre directement aux moqueries de la jeunesse, il le fit par l’intermédiaire d’un quatrain qu’il donna à chanter aux musiciens :

Il m’a fallu aller vers la musique

Certes, ce n’est plus de mon âge

Je suis trop vieux, mais l’épée de pur acier

Le vent l’aiguise, la rajeunit

  

La poésie Hassani est d’abord un chant produit et chanté par ces  « Iggaoun » dont l’art s’apparente à la fois aux griots africains, aux bardes Berbères et aux poètes arabes de la période anté-islamique.Le Cheikh Ma El Aïnine (mort en 1910 à Tiznit, après avoir édifier une zaouia à Smara) était né en 1830 dans le Hod, un des principaux émirats du désert avec celui d’Adrar, de Trarza, de Tagant ; berceau de la musique savante  des griots sahariens, ces poètes errants. La Mauritanie est le pays de ces « Iggaoun », ces griots, poètes-musiciens qui de tout temps remontaient en grand nombre vers la mythique  seguiet el hamra,  jusqu’aux portes du Sahara au marché des chameaux de Guelmim où ils sont fêtés avec faste par  l’hospitalité, et par l’offrande. Ces poètes errants allaient de campement en campement, pour chanter les louanges des chefs des grandes tentes du Sahara. Pour accueillir  les invités, pour les mettre à l’aise, on leur sert le thé et le lait de la chamelle engraissée, aux rythmes et aux parfums qui enivrent. Ainsi parlait le poète Hassani de ce signe distinctif d’hospitalité et de convivialité qui revêt une place particulièrement importante dans l’art de vivre saharien :

De la tente dressée s’élèvent

La fumée des festins, les  chants,

Et les troublantes beautés de Satan !

Voici qu’arrivent les bardes avec leur luth

Ils sont comblés de bijoux et de soyeux tissus

On leur offre méharis et  chevaux racés !

Filles pudiques et belles,

Vous êtes la parure de nos tentes !

 

Paul Bowls avait donc raison de parler du « Thé au Sahara » : avec le lait de chamelle coupé d’eau qu’on appelle Tazrag , c’est aussi la meilleure manière d’étancher sa soif sous l’accablant soleil du désert.

Comme ce fut le cas chez les anciens arabes, dans la société Hassani, chaque familles d’artistes dépend d’une tribu particulière. Elle est dite « la famille de telle tribu ». Chaque tribu dispose ainsi de ses propres musiciens et poètes qui sont pour ainsi dire ses porte-paroles au niveau de la société toute entière. Ces artistes dont l’art est codifié par des règles, sont les « Iggaoun », qui jouent ainsi un rôle particulier au sein de leur tribu. Ces familles d’artistes ont un degré de compétence variable d’une tribu l’autre, ce qui est, somme toute, normal pour des musiciens. Il y a en effet des musiciens qui ont atteint des sommets et qui font l’objet d’admiration aussi bien chez les gens de leur tribu que chez les gens en dehors d’elle. Ces artistes accomplis sont reconnus aussi bien au Sahara qu’en Mauritanie. C’est le cas de ces familles qu’on appelle « Ahl Aïdda » et « Ahl Abba » qui sont au sommet au niveau de la poésie. On donne l’exemple de la tribu T’kenta : les poètes de cette tribu, leur chant harmonieux, et leur maîtrise musicale sont tels qu’il sont reconnus unanimement comme les meilleurs dans toute la société nomade Hassani.

Je suis venu sans prévenir

Et j’ai trouvé le thé déjà servi par mon hôte

Que Dieu bénisse le chef de tente qui le sert

De même que le caravanier venu de loin qui en boit

L’ensemble instrumental Hassani se dénomme « Azaouan », et le chant « haoul » par référence à l’empreinte profonde qu’il laisse chez l’auditoire comparable à la notion de tarab chez les anciens d’Arabie, avec comme soubassement les valeurs nomades d’honneur et d’hospitalité… Dans ces attachantes étendues solitaires, été comme hiver, s’est développé un art musical complexe  en particulier à l’ombre des émirs des Trarza et des Brakna dont l’influence englobe l’antique Lamtouna, le pays de ces hommes voilés du désert où l’art musical est indissociable de l’art poétique. A poésie raffinée, musique savante.

Voici le puissant mâle

Se pavanant au milieu des chamelles !

Ô miracle du progrès !

Des véhicules tous terrains gardent maintenant le troupeau :

Cahotant sur les dunes !

Sur leurs sveltes montures, les guerriers paradent

Protégeant l’immense troupeau de la rapine,

De la peur et des coupeurs de routes.

Quel beau pays où  de tout temps

Les poètes  surgissent de  nulle part !

  

La zaouia du cheikh Ma el Aïnin à Smara

La seguiet el hamra se jette dans la mer. C’est« Foum el Oued », le delta de la seguiet el hamra, avec ses méandres d’eaux dormantes aux reflets d’acier serpentant vers la mer. Voilà tout ce qui existait avant que ne surgisse non loin de là, la ville de Laâyoun et avec elle la sédentarisation des nomades. Ce paysage austère et pluvieux revêt des allures poétiques pour l’épilogue d’un chant nomade :

Nos gîtes de campagne,

Sont dressés là-même où sont nos racines

Sur cette étendue désertique  frappée d’éclairs.

Doux rêve d’hiver, sous  la fine pluie et sous la tente

Parfum d’herbes sèches, s’évaporant du milieu des oueds.

Lointaines rumeur des bêtes sauvages.

Cérémonial du thé, entre complices de l’aube.

Crépitement de flammes consumant des brindilles desséchées

Et avec le jour d’hiver qui point

Chaque amant rejoint la tente des siens.

Le « tbal » est l’instrument de percussion le plus emblématique du Sahara. Il est composé d’une peau tendue et tendre. Toute la troupe de musique dépend de la percussion du « Tbal ». Mais nous avons aussi des instruments de musique qui sont venus de Mauritanie, telle que la harpe appelée «Ardine » dont joue la femme, et le luth appelé « Tidinite » dont joue l’homme. « Ardine » est très répondue en Afrique subsaharienne. Le recours à cette harpe Africaine est un effet du métissage culturel avec l’Afrique Noire. C’est le résultat d un métissage culturel qui est issu historiquement des rapports anciens  existant entre le Sahara et le reste de l’Afrique .

La zaouia du cheikh Ma el Aïnin à Smara

C’est à la seguiet el hamra que nous avons rencontré Abba Ould Baddou, l’un des meilleurs musiciens de Tidinit, puisque son oncle est le grand poète de la tribu Kanta, mort en 1958. Tous deux issus de la grande lignée de griots dont l’origine remonte à Saddoum Wal N’dartou, célèbre musicien et poète errant du 18ème siècle.Il nous a joué des morceaux de la Tidinit, ce luth à quatre cordes dont joue exclusivement les hommes par opposition à la harpe dénommée Ardine dont joue les femmes.La caisse de Tidinit est creusée dans une pièce de bois unique de forme allongée mesurant 40 à 50 centimètres de long, rappelle étrangement le gunbri des Gnaoua. La table d’harmonie est en peau de bœuf non tannée. Le manche s’appuie d’un côté sur le bord de la caisse et de l’autre, il est retenu par la peau elle-même dont il est étroitement solidaire. On distingue les deux cordes médianes qui sont les plus longues sur lesquelles le musicien joue la mélodie, et les deux cordes les plus courtes qui sont situées de part et d’autre des premières. Les cordes sont plus pressées dans la noirceur et sont plus souvent à vide dans la blancheur. Dans la noirceur, l’échelle modale est plus complexe : elle comprend plus de degrés mobiles. Les griots disent que la noirceur est plus touffue, plus confuse. La blancheur plus claire et plus simple.

Sur le plan des formes musicales, la musique au Sahara présente deux aspects :

Un aspect blanc, Janba Lbayda, considéré comme plus doux et plus agréable. Et un aspect noir, Janba Lkahla, qui cherche moins à plaire qu’à exciter. Le premier correspond à la fonction de divertissement de la musique, plus adapté au Ghazal, aux chansons d’amour. Le second est plus adapté à la guerre et aux honneurs. Ici, le nom des partitions musicales vient souvent des lieux et des circonstances qui l’ont vu naître. Raison pour laquelle ces noms nous semblent à la fois étranges et indéchiffrables. C’est le cas du sous-mode musical de la « voie blanche » (Janba Lbayda), qui porte le nom du pâturage où ce morceau de musique est né. Comme il y a un autre sous mode musical appelé la foudre en raison de son enthousiasme guerrier.

Les Sahraouis ont un système musical complexe où ils distinguent cinq modes et quelques vingt-huit sous-modes. Il y a aussi le mode musical tacheté qui est un mélange entre la voie blanche et la voie noire. Il combine entre noirceur et blancheur. De plus, il est possible de passer insensiblement de la noirceur à la blancheur. Par exemple dans karr, en abandonnant progressivement l’usage du ré et en accentuant celui du mi.  Enfin, il y a pour chaque mode musical un moment approprié de la journée :

  • La voie blanche : de l’aube à la mi-journée.
  • La voie noire : du crépuscule au milieu de la nuit.
  • Et Labteit, du milieu de la nuit au levé du soleil. Le Ghazal, poème lyrique et le madh, les louanges, sont des états de grâce auxquels le mode musical labteit convient le mieux. Ce mode musical est généralement associé à la tristesse et à la nostalgie.

Chaque mode musical fait entrer l’auditeur dans un univers sonore et affectif particulier. Les modes se subdivisent à leur tour en sous-modes, qui les « colorent » d’une manière particulière en renforçant les sentiments qui leur sont associés. Cette « coloration » varie du noir au blanc. Est senti comme « blanc » ce qui donne une impression de douceur, comme le timbre des voix féminines, et comme « noir » ce qui donne une impression de force, tel le cri du chameau. L’épilogue de ces modes musicaux  est dénommé « labteït ». Dès que le luthiste de Tidinite, ou maintenant l’orgue électrique, entame tel ou tel mode musical, l’oreille éduquée du chanteur sait exactement quels types de chants conviennentt le mieux : il comprend dés les premières notes qu’on est passé d’un mode musical à un autre. L’exécution musicale change et la versification qui l’accompagne aussi. Du début à la fin, les modes musicaux sont déclinés selon un ordre précis : au cours d’un concert les modes doivent toujours être joué dans l’ordre. Chaque mode est associé à un sentiment. Il prend une coloration affective qui va du noir au blanc. On passe ainsi par gradation du sous-mode  Noir dit « Lakhal » au sous-mode Blanc dit « Labyad ». Prenons l’exemple du prélude dit « Ibnou Wahib », il correspond à un état affectif très différent de celui qui caractérise l’épilogue dit « Labteït ». De sorte que ce qui se chante en l’un ne peut se chanter en l’autre, au risque de provoquer une dissonance. Il faut que le contenu du poème ait la même coloration affective que le mode musical où il est chanté.

Les cantatrices du désert

La cantatrice accomplie se reconnaît à la parfaite homogénéité qui existe entre sa technique vocale et instrumentale. Non seulement son luth parle clairement, mais aussi elle imite parfaitement le luth avec sa voix. Le chant est dénommé « haoul » par référence à l’empreinte profonde qu’il laisse chez l’auditoire comparable à la notion de tarab chez les orientaux.

Originaire de la tribu des Oulad Tidrarine, dont il est l’un des principaux poètes, Abba Mohamed Rouijel, a dédié cette qasida à Sektou la fameuse cantatrice de Mauritanie:

Sektou, la plus belle des voix !

Celle qui ne cesse d’embellir chaque jour davantage !

Nul ne peut égaler ton  jeu de harpe

Le bon Dieu qui t’a  distingué par une belle apparence

Eloignera de toi les mauvais oeils  et les regards jaloux !

Tout en toi est grâce et  beauté ;

Si tu es belle pour ce que tu révèles,

Tu  es encore plus belle pour ce que tu dissimules !

Tes mains enduites de henné, tes doigts fins et effilés

Sont faits pour caresser  la harpe,

Tressant  musique et  poésie !

C’est ta belle  voix qui  ouvre les veillées musicales du désert

Parcourant  avec une aisance incomparable

Versifications  nomades et modes musicaux sahariens :

J’ai nommé Baygui, Âddal et Fâqû

J’ai nommé Sayni, Karr, et N’tamass

J’ai nommé Lakhal, Mraïmida et Nyama

Le  cliquetis de ta chevillière accompagne ta harpe

C’est à toi, digne héritière du  grand Saddoun Wal N’dartou

Que je dédie mes poèmes !

Et à  ceux qui me le reprocheraient, je réponds :

De tes immenses mérites, je n’ai encore rien révélé…

  

C’est au 18ème siècle que Saddûm Wall N’dartou allia la forme poétique de la qasida à un nouveau style musical divisé en deux voies, l’une blanche et l’autre noire : le premier style musical est de caractère arabe, et le second est inspiré de la musique des Noirs. D’ailleurs plusieurs sous-modes portent des noms soudanais comme celui de « Sayni Bambara ». Le griot, autrefois, était attaché au service d’une famille noble dont il partageait étroitement la vie. Maintenant il appartient à tout le monde, c’est-à-dire à ceux qui le payent et non à ceux qui le faisaient vivre. Autrefois considérés comme mémoire collective de leur tribu, maintenant, ces griots qu’on appelle « Iggaouen », ici comme en Mauritanie, sont devenus plus perméables aux influences poétiques et aux modes instrumentaux venus d’ailleurs. L’émergence d’une parole poétique féminine, auparavant tenue pour secrète, et de nos jours articulée à haute voix et transmise sur les ondes de la station régionale de Laâyoun, constitue une rupture dans le statut de la femme Sahraouie. La divulgation des textes poétiques féminins est corrélative des mouvements de sédentarisation et d’urbanisation.

Les griots et les cantatrices quittent ainsi les campements du désert pour une vie plus urbaine où ils ont plus l’occasion de se reproduire, en tant que groupe folk saharien, mêlant les instruments de musique traditionnels aux instruments électriques modernes.

Abdelkader Mana


http://rivagesdessaouira.hautetfort.com

Charivari et feux de joie

Le Rzoun de âchoura

En hommage à la poétesse Aîcha Amara qui vient de nous quitter…

Toile de Hamza Fakir en signe d’affection chaleureuse à la poètesse Aîcha Amara

Il est des êtres dont la mémoire reste attachée à un lieu. La poétesse Aïcha Amara qui vient de nous quitter, ce mardi 25 mai 2010, est restée, malgré son exil à  Casablanca, très attachée à Essaouira sa ville natale. Chaque fois que je lui rendais visite ainsi qu’à son mari Si Tayeb Amara à l’urbanité exquise, elle ne m’entretenait que d’Essaouira, à laquelle elle a consacré un très beau recueil de poésie, sous le signe d’Aylal, illustré par les peintres de la ville. Le dernier projet qui lui tenait à coeur était de faire revivre le Rzoun de l’Achoura, le vieux chant de la ville. C’est pourquoi nous lui dédions aujourd’hui ce Rzoun, notre repère mémorial commun…Qu’elle repose en paix, notre poétesse bien aimée…


Hamza Fakir, l’artiste que Aïcha Amara aimait comme son fils.

Hier, le mercredi 26 mai 2010, l’artiste Hamza Fakir m’a invité à déjeuner dans son atelier pour discuter de ses toutes dernières oeuvres qui portent sur l’arganier, symbole d’enracinement local. Nous avons évoqué tout les deux l’intérêt que porte Aïcha Amara à son art, à son style et à sa peinture: nous ne savions pas encore qu’elle n’était plus de ce monde!

Hier Aïcha est morte, aujourd’hui, nous recevons sa terrible nouvelle… Le vieux chant du Rzoun évoquait ainsi la mémoire de son homonyme « Aïcha Bali » :

Trônant sur son fauteuil

Agitant l’éventail : Aïcha Bali.

Parée de bijoux, diadème magique

Sur le front : Aïcha Bali.

Aïcha, Aïcha, soit heureuse

Nous sommes partis.

La belle a dit :

Compagnon, je t’en prie,

Que me veulent ceux qui m’interpellent ?

Il n’y a rien à dire,

Il est temps que je m’en aille…

Que disait le chant oublié de la ville ? Il parlait d’amour et de mort. Je revois encore les Hamadcha restituant pour une dernière fois ce chant. C’était en 1983 : mon père eut une occlusion qui faillit l’emporter, et à laquelle il a survécu vingt ans parce qu’il avait une constitution physique solide. Son corps était sculpté par le bois qu’il n’avait pas cessé de travailler sa vie durant. Il se souleva péniblement pour écouter à la fenêtre la rumeur du Rzoun qui montait de la ville. Les mille voix des Hamadcha scandant le chant de son enfance retrouvée. Ce soir-là, les Hamadcha étaient beaux comme dans un rêve, tristes comme dans un linceul..  Durant la séquence de la Dakka, le clan Ouest de la ville, celui des Béni Antar se retrouvait à la porte de la mer (Bab Labhar), alors que leurs adversaires du clan Est des Chebanate se retrouvaient au seuil de Bab Marrakech. La première porte était dite hantée par Aïcha Qandicha (la démente de la mer). La seconde porte se situait entre les deux vieux cimetières de Bab Marrakech (rasés au court des années quatre-vingt). Le tapage nocturne des uns vise à exorciser les génies, et celui des autres à réveiller les morts.


Qoss Ben Attar à Essaouira (Photo A.Mana, 10 février 2010)

Pour Marcel Mauss, la notion d’art est intimement liée à celle du rythme :« Dès qu’apparaît le rythme, l’art apparaît. Socialement et individuellement, l’homme est un animal rythmique ». À la veille du 1er Moharram, jour de l’an musulman – annoncé par la nouvelle lune – le rythme de la Dakka envahit les rues de la ville. C’est le rythme à l’état pur. Au dixième jour de ce mois sacré, on chante le rzoun. Dans le carnaval de l’achoura, il y a enchevêtrement de pratiques sacrées et profanes.


Après le repas du jour de l’an, les femmes et les enfants allument des bûchers dans chaque quartier. Les femmes stériles qui désirent un enfant ou celles qui espèrent marier leur fille, effectuent des rondes autour des feux de joie et sautent au-dessus des flammes par trois fois en chantant avec les enfants. Le brasier symbolise le bûcher dans lequel les païens avaient jeté le prophète Abraham : obéissant à l’ordre divin, les flammes se refroidirent. Le rituel de l’Achoura dure toute la nuit et vise à exorciser le chaos naturel ou humain qui menace l’ordre de la cité. La cérémonie prend un caractère particulièrement organisé dans les anciennes villes du Sud à forte population berbère.

La Dakka est en effet une phase chaude qui se déroulait du crépuscule jusqu’à minuit. Autorités et notables participaient également au rituel : le carnaval abolit les barrières sociales le temps d’une nuit :

C’est l’Achoura mois des folies,

Même le juge frappe son tambourin !

C’est une fête de libération et de transgression des interdits. Pour les femmes, c’est l’opposé de la fête du Mouloud qui célèbre la naissance du prophète et avec lui la canonisation des tabous :

C’est l’Achoura, nous sommes libres, ô madame !

C’est au Mouloud que les hommes commandent, ô madame !

Le Rzoun que chantent les sages est une théâtralisation de conflits réels qui opposaient les deux clans de la ville : ce chant inachevé et improvisé est une production collective. Chacun y va de son couplet afin de contribuer par sa verve à l’affaiblissement du clan adverse. La force d’évocation vient des milles voix, de cette répétition sur plusieurs registres mélodiques, tantôt tristes, tantôt nostalgiques, traduisant une cassure quelque part.

Le chœur est réparti en deux : la partie orientale (la natte) et la partie occidentale (la couverture). Le haut et le bas reproduisent ici symboliquement le ciel qui recouvre la terre, soit le plan humain et le plan extrahumain. À tour de rôle les deux parties du chœur chantent la mélopée, tandis qu’ils font résonner lentement leurs tambourins. La phase musicale chantée par une partie hésite en son milieu en une longue modulation vocale au terme de laquelle elle est « saisie » par l’autre partie qui enchaîne. Cette modulation hésitante entre la natte et le linceul, la terre et le ciel, symbolise d’une façon tangible la transition marquée par cette nuit de l’Achoura entre le cycle écoulé et celui qui s’ouvre.

Ainsi à la phase agitée de la Dakka succède la phase paisible du Rzoun, à la dialectique de la violence où prédomine les célibataires, succède à la sagesse des vieux. La Dakka se déroule en position debout et sans parole ; le Rzoun se déroule en position assise, et le rythme lent et faible des tambourins n’est plus qu’un simple support au chant.  La compétition chantée était encore vivace entre les clans de la ville :

Larbi Lantri (Tara) et Hajoub Ghorba (crotales) âchoura 1983

LE RZOUN

Essaouira la belle n’a pas de pareille

Jusqu’au Yémen

Ses hauts remparts sont bénis

Par la protection des saints

Par Sidi Mogdoul qui a une citerne

Devant sa coupole

Permettez-moi donc d’avouer

Les soucis qui m’oppressent

Et si je meurs que personne ne me pleure

C’est pour toi mon bel amour

Que j’en appelle à la muse

Sois donc sans réserve

Et sers-nous les coupes de cristal.

Sois donc sans réserve

Et sers-nous la fine fleur à fumer.

Trônant sur son fauteuil

Agitant l’éventail : Aïcha Bali.

Parée de bijoux, diadème magique

Sur le front : Aïcha Bali.

Aïcha, Aïcha, soit heureuse

Nous sommes partis.

La belle a dit :

Compagnon, je t’en prie,

Que me veulent ceux qui m’interpellent ?

Il n’y a rien à dire,

Il est temps que je m’en aille.

Vaillant compagnon, frappe ton bendir

La nuit est encore longue.

Vois donc les Béni Antar qui s’essoufflent

Avant même que ne vienne l’aube.

Mais quel est votre chef, ô Chebanate ? !

Ossman à la tête bossue et à la bedaine

Serrée d’une cordelette ?

Et qui est votre chef, ô Béni Antar ? !

Ali Warsas traînant son chien

Éternellement sur son âne ?

Qu’est-il donc arrivé aux Béni Antar ?

La mer les a emportés, que Dieu nous en préserve.

Vaillant compagnon frappe ton bendir

Et porte les amendes sur les barcasses

Les voiliers attendent au large.

Comment se fait-il que le gerch d’argent

Devienne le dirham de papier ?

Voilà l’origine du profit et du vol

Commerçant spéculateur,

Artisan grâce à sa bourse mais sans métier,

Et théologien dont la principale devise

Est de dire : donne !

Lune ronde toute grande, faites la ronde

Moi, je ne veux pas du vieillard

Mais c’est la volonté de Dieu

À Derb Laâlouj, j’ai vu des yeux d’un tel noir

Si tu savais ô mon frère, combien ils m’ont ravi !

Ô toi qui s’en vas pour Adour,

Emporte avec toi le Nouar !

Je ne veux pas me marier

Mon compagnon m’offre

La coiffe rouge de Marrakech

Comme tu es belle !

Le beau garçon aux yeux brillants

Qui valse dans la salle

C’est le fils d’Alhyane

Il porte un poignard

Ô madame, au cordon de soie

Vaillant compagnon, frappe ton bendir

Vois donc venir l’aube

Que le maladroit qui ne sait point parler

Ne vienne pas en notre compagnie.

Quant à nous, nous ne bougerons pas d’ici

Nous resterons assis calmement

Ahna gaâdine asidi ba’Rzounou.

Orchestre de Malhun au marché aux grains avec khalili au micro 1983

Le rituel s’achève en rixes entre adversaires. C’est le taâlak : ils se lancent les tambourins d’argiles et les tisons de feu. Ghorba le vieux cordonnier y avait perdu un œil. On compte souvent des blessés, mais les blessures reçues en cette circonstance possèdent une baraka. Le chant de l’Achoura célèbre à Essaouira la naissance de la cité. Il reproduit au niveau symbolique et poétique les conflits originaux et toujours latents de la ville.

Juste à côté de la porte de la marine, il y avait une grue aujourd’hui disparue. C’est du haut de cette grue qu’Ali Warsas serait tombé en se brisant irrémédiablement une jambe. Depuis lors, il ne se déplaça plus que sur son âne au point de devenir l’objet d’un fameux couplet du Rzoun le chant disparu de la ville. Le clan des Chebanate, le quartier Est de la ville chantait :

Qui est votre chef ô les Béni- Antar ?

Ali Warsas, toujours sur son âne suivi de son chien !

Ce à quoi le clan Ouest des Béni- Antar répond :

Et qui est votre chef, ô les Chebanate ?

Osman à la tête bossue,

Et qui avait en guise de ceinture, une cordelette ?!

Ali Warsas qui avait émigré en Angleterre, en était revenu marié avec une Anglaise. À sa mort cette dernière l’avait enterré au cimetière chrétien de Bab Doukkala. Si bien qu’il est le seul musulman enterré parmi les chrétiens ! À l’époque, l’Eglise anglicane était très active à Essaouira, au point que les juifs de la ville avaient organisé une manifestation au quartier des forgerons — manifestation immortalisée par une vieille photo en noir et blanc — pour exiger le départ du chef de l’Eglise anglicane  accusé de vouloir convertir les juifs au protestantisme.L’aïeul Ahmed, qui avait disparu au large, était menuisier de son état : il se chargeait de confectionner l’arche de Noé du carnaval de la fête abrahamique d’Achoura.  L’orchestre était dirigé par le vieil herboriste Iskijji, qui me disait que c’est notre aïeul Ahmed qui confectionnait jadis l’arche de Noé du carnaval d’Achoura. En ces temps lointains, Iskijji allait distribuer leur pitance aux prisonniers de la kasbah, la cité originelle qui était entièrement entourée de remparts et où résidaient les consuls, les amines de la douane et l’administration royal. Mon père me racontait comment avec la complicité d’un caïd de la région, l’un de ces prisonniers put s’évader à la faveur de la nuit, en sautant sur le dos d’un coursier qui l’attendait en bas des remparts.

Sur les décombres d’Essaouira que nous évoquons est en train de naître une ville flambant neuve, faite de kit surf, d’hôtels pour jet-set, de festivals parachutés clés en main par des boîtes de communication et de marketing, lieux de rendez-vous politico-mondains, de villas hors de prix en bordure d’un immense terrain de golf, autour des ruines du palais ensablé du sultan.

Comédien et chanteur, Khalili représente à lui seul toute la culture de la médina d’Essaouira

Etre médini c’est connaître de l’intérieur et pratiquer la culture traditionnelle de la médina. Le groupe qui chante le rzoun pratique aussi bien la musique sacrée des confréries que la musique profane tel que la ala andalouse ou le malhûn. Les genres musicaux ne sont pas juxtaposés, ils s’interpénètrent à la manière des fils d’une tapisserie. C’est pourquoi l’idée d’entrelacement que suggère l’image de la trame permet de décrire plus dynamiquement l’interpénétration des cultures dans la ville. Au niveau des pratiques musicales nous sommes en présence d’une trame : les groupes de musique populaire sont capables de reproduire des genres musicaux très divers. La musique d’Essaouira, par exemple, apparaît comme une musique décentrée dont les centres se trouvent ailleurs. C’est la musique d’une culture « Carrefour » et non d’une culture patrimoine. On ne peut pas saisir cette culture inachevée de la ville par des méthodes qui supposent l’existence d’un corpus stabilisé. Soit l’exemple du seul corpus apparemment stable fixé et endogène : le chant de l’Achoura, on a d’abord l’impression que c’est le poème endogène de la ville, mais on découvre ensuite que le modèle poétique et mélodique du rzoun a la même matrice que celui de Marrakech et de Taroudant. Il semble être le résultat d’un phénomène de diffusion culturelle à partir de ces deux villes plus anciennes. On constate aussi que les Brioula (couplets du rzoun) ne sont pas toujours de la même époque. Bref, ce chant de l’Achoura qui semble le plus proche de la définition traditionnelle du patrimoine achevé et endogène est en réalité un poème inachevé, ouvert, en perpétuelle évolution et pour une part, venu d’ailleurs. Voilà un exemple de culture carrefour que nous avons particulièrement étudié, parce qu’il est exemplaire, ce fait n’est pas seulement un caractère de la musique mais aussi des produits artisanaux dont l’esthétique provient en partie d’ailleurs.La culture d’Essaouira, pour le Rzoun de l’Achoura comme pour le malhûn, doit beaucoup à la ville de Marrakech. Le modèle souiri de l’Achoura est proche de l’ Aït de Marrakech quoiqu’il existe des nuances entre l’ Aït et le Rzoun d’Essaouira. Il semblerait que la séquence de la Dakka – un véritable tapage nocturne qui relève à la fois du charivari et des mascarades carnavalesques – soit originaire de la ville berbère de Taroudant, d’où elle s’est diffusée avec le commerce transsaharien vers Marrakech puis Essaouira.

Abdelkader MANA

Autoportrait du temps qui passe…

Le 18 décembre 2009, soit le 1er Mouharram 1431, commence le nouvel an musulman. A Essaouira rien ne l’annonce si non le tapage des tambourins par les enfants de notre quartier et le soir venu j’ai croisé à derb Laâlouj des enfants qui sautent par dessus un feu de joie. Hier, le 26 décembre, partout je croise des groupe de dakka, adolescents et enfants parcourant la ville avec leurs tambourins. En me rendant à la zaouia des Hamadcha j’y découvre Dabachi en train de diriger une séance de Rzoun de âchoura où figure entre autre le tambourinaire Larabi des Halmadcha et maâlam Hayat des gnaoua. La partie était très belle et bien maîtrisée. Ils ont chanté en ma présence le couplet sur Alhyan qui valse dans la salle, celui sur le pèlerinage et celui sur la brassée de kif et la coupe de cristale. Après le chant tout le monde s’est levé pour jouer le pur rythme de la dakka. En les observant, je me suis rendu compte qu’il ne s’agit pas de technique, mais d’un don inné que relève de la fougue et du tempérement de la personne: on a ou on a n’a pas le rythme dans le sang, dans les tripes. C’est pourquoi on a chanté aussi le couplet: « Mais que vient faire parmi nous le maladroit qui ne sait point rythmer la mesure? ».

Un film sur les Gnaoua

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GNAWA Body and Soul

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Film de Frank Cassenty pour « Arté »

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Frank Cassenti chez Mahmoud Guinéa à Essaouira, fin avril-début mai 2010

La société Oléo film s’est créée autour de Frank Cassenti, cinéaste et musicien, né à Rabat, pour produire des films dans l’enthousiasme : « Face à la morosité, explique-t-il, nous avons été sur tous les fronts pour faire partager notre désir de musique à travers un regard particulier, empreint d’amour et de respect. Notre approche consiste à faire connaître de grands artiste dont nous voulons garder des traces. » La musique Gnaoua connait aujourd’hui un grand engouement grâce au festival d’Essaouira qui leur est dédié chaque année, et où des stars internationales les accompagnent sous les feux des sunlights.

Le projet de Frank Cassenti est tout autre ; il nous invite à pénétrer dans l’intimité des musiciens Gnaoua pour nous faire partager toutes les significations de cette musique en remontant aux origines de ses descendants d’esclaves de l’Afrique subsaharienne.

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Le cameraman  de l'équipe porte le beau prénom biblique de Jeremy

Le tournage  de la « lila » , nuit rituelle des Gnaoua, a lieu au domicile même de maâlem Mahmoud Guinéa, ce qui est en soit exceptionnel puisque le musicien a plutôt l’habitude d’effectuer des musicothérapies domicilières dans les maisons de la clientèle qui font appel à ses services. Mais là, pour le tournage de ce film qui sera diffusé par la chaîne Franco- Allemande d’Arté, il a accepté que la lila se déroule dans sa nouvelle maison extra-muros : les Guinéa habitaient jadis au coeur de la médina à Derb Laâlouj, maison transformée depuis en Riad somptueux pour accueillir les touristes fortunés (ce qu’on appelle communément « Maison d’hôtes »)  où j’avais moi-même effectué le tournage pour mon documentaire « le port de Tombouctou » de la série « La musique dans la vie » que je supervisais pour le compte de la deuxième chaîne marocaine. J’avais alors filmé dans l’ancienne maison des Guiné maâlem Boubker (le père de Mahmoud), aujourd’hui décédé, confectionnant lui-même un gunbri à base du tronc de figuier, l’arbre sacré dont le bois donne les meilleurs résonances pour induire la Transe. J’avais aussi filmé une des soeurs de Mahmoud Guinéa avec son autel des Mlouk (esprits) où ces derniers l’aident dans sa voyance médiumnique: on m’apprend aujourd’hui qu’elle est décédée elle aussi , il y a trois ans de cela, après avoir été paralysée par les esprits qu’elle manipulait dans ses séances de voyance qui précèdent généralement l’organisation des nuit rituelles. C’est au cours de ces séances de voyance médiumniques que la « talaâ » (celle qui fait monter les esprits en état modifié de conscience) prescrit aux possédés qui la consultent l’organisation d’une nuit rituelle ou « lila ».

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Sandy (en bleu) est un fervent admirateur des Gnaoua
et de maâlem Mahmoud en particulier.

L’équipe de tournage, très légère, comprent Bruno Charier, ingénieur de son qu’on voit au fond, Olivia, la sympathique maisô combien efficace chargée de production, le cameraman Jeremy ( le réalisateur Frank Cassenti fait office du second cameraman). Ils sont accompagnés de Sandy, en bleu à côté de Mahmoud Guiné, un amoureux des Gnaoua auxquels il se consacre entièrement désormais en tant que musicien à l’exclusion de toute autre musique. Il est dans une quête spirituelle, une initiation au monde magique des Gnaoua : ces derniers ont maintenant des adeptes en dehors de leur ère culturelle d’origine; de l’autre  côté de la méditerranée. La rive nord de Marnostrum. Double mondialisation des Gnaoua auxquels on a fait appel pour l’organisation des lila un pau partout à travers le monde (Malika vient d’accompagner son mari Mahmoud Guinéa au Japon) et qui ont maintenant  des adeptes tel Sandy au coeur même de la France profonde…

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Toute l’équipe du tournage s’est déplacée jusqu’à un lointain village de la journée accompagnée de Malika l’épouse de Mahmoud Guinéa pour acheter un bouc noir et un mouton pour le sacrifice qui doit précéder la nuit rituelle: à leur retour un policier a exigé de Frank maints documents en tant que conducteur, celui-ci lui a expliqué qu’on est une équipe de tournage chez Mahmoud Guinéa, décoré par le Roi et soutenu par André Azoulay, mais le polcier ne voulait rien entendre. …Malika qui comprend les traditions locales en la matière a conseillé au réalisateur de donner un peu de « bakchich » (200 DHS) pour mettre fin à d’inutiles conciliabules pour aller de l’avant dans le tournage de la « lila »…

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J’ai dis à Frank: « Mais la maison et est trop exigüe pour le tournage? ». « A Tamsloht, me répondit-il, nous avons effectué des tournages dans un espace encore plus exigu que celui-ci, au point que le danseur était quasiment collé au musicien. Mais le résultat est probant au niveau de l’image. Nous voulons filmer les Gnaoua dans leur espace authentique sans artifice. Là où les femmes peuvent se servir de la cuisine dont elles sont habituées pour préparer le repas communiel.On a pensé au début à un tournage dans un Riad, mais  si nous avions organisé le tournage dans un beau et immense Riad, on aurait des scènes type « Star Academy », à la fois froides et clinquantes mais qui n’auront pas cette chaleur et cette authenticité du domicile même de maâlem Mahmoud et sa famille…

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Pour préparer la lila, Frank et son équipe ont accompagné Malika, la femme de maâlem Mahmoud, chez un herboriste, pour l’achat des différent encens: « Si vous mettez du benjoint noir à la place du blanc, vous troublerez la transe, explique Malika : les esprit protesteront en pleine transe en réclamant le bon bonjoint. Le bonjoint noir c’est pour la cohorte des génies possesseurs noirs. On ne peut pas donc en les invoquant mettre du bonjoint blanc! » Dans les rushs que me montre Frank, on voit l’herboriste émettre des opinions sur la musicothérapie des Gnaoua qui dénote une réelle connaissance de leur rituel. De même parmi les jeunes spectateurs de la lila on découvre des adolescents capables d’accompagner les chants des Oulad Bombara ou ceux de Sidi Moussa et ses esprits de la mer. A Essaouira, le savoir esotérique des Gnaoua est en réalité une culture largement partagé par un public de connaisseurs au delà du cercle étroit des Gnaoua proprement dit. C’est pour cette raison qu’on peut véritablement considérer Essaouira comme la ville des Gnaoua par excellence…

Brusquement une musique de transe improvisée par les fils de Malika et de Mahmoud Guiné nous parviennent de l’étage ; Frank Cassendi accourt avec sa caméra légère pour filmer la scène qui se déroule au premier étage à partir de la fenêtre de la pièce à partir du petit couloir qui mène à la cuisine…

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A l’intérieur de la pièce Malika danse en état de transe accompagnée musicalement par ses propres enfants: chez les Guinéa on vit en permanence en présence des esprits de l’Afrique et de la transe qu’ils provoque. « Nous vivons avec cette musique de la naissance à la mort », nous expliquera plus tard Malika. « Chez nous le tambour et le gunbri se mettent parfois à résonner tout seuls au coeur de la nuit parce qu’ils sont en tant qu’instruments sacrés, hantés par les esprits : tu vois alors les cordes du gunbri bouger toutes seules, comme s’ils étaient pincés par une main invisible, celle des esprits possesseurs ».

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Malika qui, en état de transe, est elle-même « voyante médiumnique » :  initialement j’ai proposé à mon ami Cassenti d’intégrer la scène de la voyante médiumnique qui fait la liaison à la fois avec le pèlerinage de YTamsloht, où elles vont renouveler l’autel des Mlouk, et la lila, où ses outillages rituels servent pour l’induction de la transe. J’avais proposé que la scène avec la voyante médiumnique ait lieu avec la soeur de Mahmopud Guinéa que j’ai connu il y a longtemps. Et c’est là qu’on m’appris qu’elle est morte il y a déjà trois ans de cela et que Malika qui officie également en état de transe peut très bien servir pour la scène de celles qui prédisent en état de transe, en manipulant, des térébratules fossiles, des cauries de la vallée du Nil et des coquillages de ce beau rivage..

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Les Gnaoua c’est d’abord une religion de femme : si les hommes sont mis en avant, en réalité ce sont les femmes qui mènent véritablement la partie en préparant le rituel par des rêves et des prédictions divinatoires et en sanctifiant les outils rituels de la transe par des pèlerinages à Tamsloht: au cours de la lila, les femmes dela famille Guinéa ont fait appel à plusieurs reprise à Sidi Abdellah Ben Hsein de Tmsloht, au Hadi Ben Aïssa de Meknès, à la grotte de Sidi Chamharouch, au Haut-Atlas et à Moulay Brahim, l’oiseau des cîmes sur le plateau de Kik, dans le Haouz de Marrakech : tous des lieux où doit se rendre la voyante médiumnique si elle est en crise de possession et si elle veut rendre efficace ses consultations en faveur de la confrérie féminine des filles des Gnaoua qui sont attachées à sa tbiqa et à son autel des esprits possesseur. Les femmes vivent constament leur relation avec les Gnaoua dans une espèce de rêve éveillé…

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Comme si de rien n’était, après son état de transe, Malika est allée à la cuisine préparer un beau tajine de poisson : une magnifique dorade aux olives, poivrons et tomates bien épicées : l’équipe de tournage et les musiciens n’auront droit à la viande tendre du bouc et de l’agneau qu’après le sacrifice…

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Après le repas communiel l’équipe de tournage a eu la surprise de deux visiteurs de marque totalement inattendus : la visite de courtoisie de Katya et André Azoulay! Visite décontractée et en dehors de tout protocole! La famille Azoulay chez les Guinéa et leur équipe de tournage. C’est la première fois, nous dira maâlem Guinéa, que le conseiller royal lui fait ainsi l’honneur de franchir le seuil de sa modeste maison pour s’enquérir du bon déroulement du tournage et poser quelque questions sur les artistes internationaux qui se produisent sur scène avec Mahmoud Guinéa lors du festival des Gnaoua et musiques du monde. Je me suis permis de dire à André qu’il faut réactiver le colloque de musicologie et créer des liens plus fort avec l’Afrique noire puisque Essaouira était jadis le port de Tombouctou. Le conseiller royal nous a répondu que le festival comprend maintenant dix sept scènes et draine un tel monde qu’il est difficile de se consacrer sereinement à l’écoute d’un colloque de musicologie et pour ce qui est de l’Afrique subsaharienne, le festival est déjà un grand lieu de rendez vous pour les grands artistes de l’Afrique noire. Un film comme celui de Frank, avons nous avancé que, peut-être, avec celui de lilyane Azoulay sur le festival peut constituer l’embryon d’une médiathèque. Un musée est prévu à Essaouira, nous répond Katya Azoulay; il sera le lieu de conservation de notre mémoire commune. Après cette visite de courtoisie, chaleureuse et humaine, le couple des Azoulay a promis de revenir ultérieurement participer à la lila des Gnaoua en tournage chez les Guinéa, si le programme fort chargé du festival de musique classique qui se déroule en ce moment même dans la cité des alizés le leur permette… Malika qui a dit au conseiller que son mari vient de représenter Essaouira et le Maroc au Japon semble profondément émue et très fiere de ces visiteurs de marque qui honorent ainsi sa modeste famille. A 22 heures le tournage de la lila peut enfin commencer avec la partie ludique et théâtrale de kouyou et des Oulad Bombara, suivie de la procession des tombours et des crotales avec les filles des gnaoua avec leurs bougie dans une ambiance magique au seuil de la maison avant que ne commence le sérieux de la transe avec ses cohortes de génie possesseurs.

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Demain lundi 3 mai 2010, toute l’équipe se déplacera à Tamanar pour aller filmer les Ganga établis dans la région depuis le temps des sucreries saâdiennes. Lors de notre repérage avec Frank Cassendi et le cameraman Jeremy, nous n’avons pu contacter que l’un d’entre eux, les autres travaillaient comme moissonneurs: ce sont des métayers qui n’ont pas de possessions foncières et qui vivent en faisant des travaux agricoles pour les paysans haha en leur moissonnant leur céréales comme en ce moment ou en faisant des tournées aumônières avec leurs tambours et leurs crotales, à l’issue de quoi ils organisent une fête saisonnière dénommée « maârouf » dédié à leur patronne lalla Mimouna sous un arganier sacré. Contrairement aux gnaoua bilalien de la ville ils ne recourent pas à la profusion des couleurs ni au gunbri pour induire la transe, chez la voix des dieux africains c’est le tambour, dont il porte d’ailleurs le nom: Ganga, qui veut dire « gros tambour » en berbère.

Reportage photographique d’Abdelkader Mana

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Essaouira fut ainsi profondément marquée par la culture africaine des Gnaoua que charriaient les caravanes en provenance de Tombouctou. Plus que nulle part au Maroc, cette culture des Gnaoua fait corps avec la société. Elle est au centre de ce microcosme culturel, elle en est l’âme. Car elle n’est limitée ni au groupe des musiciens de la transe et de la possession rituelle, ni à la population noire ; beaucoup de jeunes jouent du guenbri et chez les gens de la ville on découvre une connaissance plus ou moins approfondie du rite de possession et du répertoire musical des Gnaoua.

Les génies bleus, de Mohamed Tabal

En 1990, je publiais ainsi dans le catalogue bleu « Artiste d’Essaouira » de la galerie Frederic Damgaard, une présentation de Mohamed Tabal intitulée « le peintre de l’errance et de la transe » où j’écrivais d’une manière prémonitoire :

Parmi les révélations de la nouvelle génération de peintres, voici un « Gnaoui »  au nom prédestiné de Tabal (tambour). Il exprime dans ses toiles, les notes de la nuit et la transe des fonds des âges. Issu des « ganga » berbères, Tabal fut intégré au culte des « Gnaoua » citadins. Il fut ainsi initié aussi bien à l’errance nomade des uns qu’à la transe sédentaire des autres. L’imaginaire « ganga » fils du soleil et des saisons, fut puissamment relayé chez lui par celui des « Gnaoua », fils de la lune et de la nuit ; unifiant en lui ce pouvoir de l’androgyne qui crée l’harmonie entre les devises musicales, les couleurs de l’arc en ciel et les puissances surnaturelles. Sa fécondité créatrice vient de cette unité intérieure.

Plein comme une cruche, de Tabal

Plusieurs de ses toiles ont pour thème les « lila » (nuits rituelles des Gnaoua). Les danseurs en transe y sont considérés comme des écorces charnelles habitées par des entités surnaturelles dont ils portent la couleur spécifique. Tabal a peint Bouderbala à la tunique rapiécée – qui fait la synthèse de toutes les couleurs. Les Gnaoua disent pour bénir un possédé : « fasse Dieu que tu sois foudroyé  par son amour, jusqu’à en porter une tunique rapiécée (darbala). La tunique rapiécée des anciens n’est pas portée par n’importe qui : elle est le symbole de l’errance et de l’illumination qui s’y attachent.

Gunbri Gnaoua, Tabal

Quand la mort emporta son père, il y a quelques hivers, Tabal resta seul avec sa mère. Il reprit le petit âne et le grand tambour de son père et s’en alla par les mêmes sentiers et les mêmes pentes. Les arbres et les pierres le reconnurent, les enfants aussi. Entre deux tournées, de retour chez lui,  il prit une planche et commença à peindre le visage de son père pour en conserver la mémoire. Dans son esprit, la peinture ressuscite les morts. Avec son tambour et sa quête, Tabal s’identifie à Sindbad le marin, qu’il peint soufflant dans le hautbois, à la recherche d’une fiancée par delà les océans et les îles. Il vit entre deux amours impossibles : la déesse inaccessible et l’être ravi par la mort.

Enlacement amoureux,Tabal

Essaouira est bien la ville des Gnaoua. Cette culture Africaine est partout dans la médina à l’état diffus ; elle fait partie de l’imaginaire collectif, à tel point qu’il existe plusieurs artistes pour qui la culture des Gnaoua constitue une référence essentielle. Parmi les révélations  de la nouvelle génération de peintres à Essaouira, il y a un Gnaoui au nom prédestiné de Tabal (tambour) qui exprime dans ses toiles les notes de la nuit et la transe des fonds des âges. Il recourt à la médiation incantatoire et graphique et peint avec les sept couleurs des esprits possesseurs.

SANOUSSI

Chez le peintre Sanoussi, les formes maghrébines dansent ainsi au rythme de l’Afrique noire. Son art est, certes, un ressourcement dans la mémoire visuelle du Maroc – avec ses tapis, ses bijoux, ses bois peints et ses gebs sculptés – mais l’agencement de cette mémoire de signes et de symboles est purement africaine. D’où cette impression de couleurs brûlées par le soleil et la chaleur de l’Afrique. Ce sont les « sons intérieurs » qui « travaillent » parce que c’est une peinture en profondeur et non en surface. Sa peinture est une transe domestiquée, un mystère qui interpelle le regard.

SANOUSSI

L’organisation de l’espace en « surface » s’explique par la juxtaposition de motifs ornementaux, de haut en bas, sans « intervalle » et donc sans perspective. L’image semble s’enfoncer sur le fond parce qu’on peint un tableau comme on tisse un tapis, ou comme on tatoue la peau. Le remplissage de la surface se moule parfois dans une géométrie rigoureuse, et parfois il se perd dans un dédale d’entrelacs. Le labyrinthe ainsi conçu fait penser aux foules grouillantes de la médina. Il se pose comme une énigme dont le contenu est une parole. Une parole qui se fait image, qui tournoie dans la tête de l’artiste comme dans un moulinet, avant d’être reproduit sur la toile .

L’univers labyrinthique d’Essaouira n’existe pas seulement dans l’espace, il est aussi dans la tête des artistes. Géométrie de la table d’arar, géométrie de la mosquée, géométrie de l’espace urbain. Symétrie de l’espace, sacralité du temps. Théâtralité de la ville, communication des terrasses portant au loin les voix et les rêves : rêve d’enfant au bout de la rue sombre, rythme gnaoui au sillage des caravanes, chant de barcassiers dans les eaux limpides du port, incrustation de bois, filigrane d’or, pierres sculptées, silence des mots, parole des gestes, voile du visage, immensité du regard, océan de lumière, festival des couleurs…

« Les labyrinthes que je peins sont comme les ruelles de la médina : tu vas dans une direction mais tu aboutis à une autre, nous explique Regraguia BENHILA. Je peins les chats qui rôdent sur les terrasses, les enfants qui jouent dans les ruelles étroites, les femmes voilées au haïk, leurs yeux qui sont le miroir de l’homme, et notre « mère-poisson » qui est une nymphe très belle, une gazelle qui mugit de beauté avec ses cheveux balayant la mer. Je n’oublie pas l’île et les monuments, symboles d’une histoire révolue. Tout cela  m’apparaît dans les nuages ou me revient dans les rêves. »

Elle peint le ciel de la fertilité quand la nuit enfante le jour :

« Au moment où la nuit pénètre dans le jour, dit-elle, je te le jure au nom d’Allah tout puissant, je vois défiler tout l’univers. J’adore le ciel quand le soleil décline. Je vois dans le ciel comme des arbres, des oueds, des oiseaux, des animaux.  Je vois les nuages qui se meuvent et j’imagine un autre monde au dessus de nous. » Sa peinture est d’une générosité exubérante, d’une grande fraîcheur. La fraîcheur du ciel et de la mer. Elle peint l’aube à la fois étrange et belle lorsque les brouillards de la nuit font danser la lumière du jour. C’est le monde qui renaît au bout du rêve.

La féerie des couleurs des peintres d’Essaouira s’explique par la grande luminosité du site, par ses crépuscules des jours de pluie, où l’on voit de très jolies couleurs sur l’île. Les couleurs gaies sont ici un hymne au soleil, qu’accentue la surface réfléchissante de la mer qui fait fleurir les genêts plus tôt qu’ailleurs. La lumière de la région est ainsi un facteur fondamental qui aide l’artiste à accéder à cette clarté surnaturelle glorifiée par le Coran :

« Par le soleil et par sa clarté je t’implore, Ô Maître, par le « ouaou » de ton unité. Verse sur moi la lumière des soleils des bienfaits de la providence, pour qu’elle brille dans mon cœur et dans le monde de mon esprit comme le soleil brille dans le jour ».

A Essaouira, nous avons justement cette lumière éblouissante qu’accentue le reflet de la mer, la blancheur des murs et un ciel constamment balayé par le vent. Cette luminosité est certainement l’une des raisons essentielles de la grande créativité artistique à Essaouira. La peinture semble, en effet, s’épanouir dans les régions qui sont privilégiées par la qualité de leur lumière. Et ce n’est certainement pas un hasard, si les grands maîtres de l’école impressionnistes – Cézanne, Van Gogh, Renoir…- ont été attirés par le Midi de la France, en particulier dans  la région d’Aix-en-Provence et d’Arles.

La pourpre d’Ali MAIMOUNE

La mer reste d’abord un lieu de renouveau magique où les femmes viennent, au nouvel an, recueillir les sept vagues de l’aube. Elle est peuplée d’esprits. C’est delà que provient Aïcha Kandicha, symbole démoniaque de la séduction féminine, que les hommes rejettent aussitôt dans le brouillard de l’oubli et des flots. Le dialogue avec la mer est zébré de craintes chimériques que l’artiste exprime sous la forme de la « nymphe-poisson », – sirène mugissante de beauté avec sa chevelure balayant la mer- de piranhas et de monstres marins. Pour l’imaginaire traditionnel, l’océan est un cimetière où vient se jeter l’oued en crue avec ses cadavres de végétaux et d’animaux. Notre imaginaire n’aborde la mer qu’en y ajoutant notre propre effroi que véhiculait la procession carnavalesque de l’achoura avec l’idée du déluge associée à l’arche de Noé. C’est que la mer a toujours inspiré la crainte aux terriens que nous sommes. Les arabes n’y voyaient que le gouffre amer, le pays des ténèbres où chaque soir s’abîme la joie du monde.

Procession de Hamza Fakir

La mer n’est point nommée mais sa fraîcheur est présente : Azur ! Terre blanche éclaboussée de soleil ! Œil-poisson pour conjurer le mauvais sort ! Cris blancs et gris des goélands, par delà l’autre rive et l’autre vent ! Coquillage pourpre et sang sacrificiel à la fois ! Procession carnavalesque, comme une légende bruyante et colorée, volume flottant dans la stratosphère de la poésie juvénile , telle est la foule des masques qui  traverse les toiles de Hamza FAKIR :

« Un soir, du haut du promontoire d’Azelf, j’ai vu Essaouira illuminée, entourée de noir. Elle semblait flotter dans l’air, nager dans l’eau. Je peins le monde imaginaire dans lequel je vis : je passe la plupart du temps au bord de la mer, du levé du jour à la tombée de la nuit. Je dialogue avec la mer. Je peins les femmes qui semblent attendre le retour des marins-pêcheurs. On lit dans leur regard l’angoisse de l’attente, le danger de la mer que je représente toujours sous l’aspect de piranhas ou de requin. La vie des femmes voilées d’Essaouira et celle des goélands de l’île dépendent du retour quotidien des marins-pêcheurs. Beaucoup ici vivent de la « baraka de la mer ». Les artistes aussi. »

Les masques enflammés de Hamza Fakir

« Lorsque je sculpte, j’exprime ma mélancolie et ma tristesse dans les formes », nous dit le jeune  Sadram. Ses sculptures évoquent aussi l’univers marin parce qu’il travaille beaucoup au bord de la mer : formes rocheuses, monstres marins, vagues, algues, pieds de biches, escargots, coquillages, serpent-oiseau des mythologies méditerranéennes, formes mammaires, arganier millénaire. Il ne recopie pas l’ombre ou la silhouette, mais ses sculptures forment une synthèse de choses vues, une position accroupie ou un corps étendu : il essaie de donner au bois la forme la plus idéale possible. Cette forme préexiste à l’état latent dans la matière : il ne fait que la révéler à elle-même.

En ce mois d’août 2008, je croise par hasard à Essaouira, Brahim Mountir, né à Tidzi, au pied de la montagne et au milieu des arganiers du pays Hahî. Je savais déjà qu’il avait perdu la vue à cause de son diabète. Son fils lui tient lieu de  guide. Qu’y a-t-il de plus terrible pour un peintre que de perdre la vue, de  ne pas voir les couleurs du jour ? Il me dit : « Je reconnais ta voix et je peux distinguer les rayures de ta chemise ». Résigné mais plein d’espoir qu’un jour il pourra à nouveau recouvrir sa vue, retrouver les lumières de la vie.

Je l’ai connu il y a plus de vingt ans de cela, il gérait alors le restaurant le « Mogador ». Il  venait de se faire connaître par ses estompes à base de pollen, ce qui me conduisit à avoir avec lui l’entretien suivant :

– Art culinaire et peinture, même cuisine ?

– Mon travail, c’est à la fois le printemps et le dindon ! (rire) L’encre, je le tiens des fleurs du printemps et mon pinceau est une plume du dindon ! On reste toujours avec la nature parce qu’il n’y a pas mieux que la nature. L’encre et la matière, je les fabrique moi-même une fois par an à partir du coquelicot (rouge) d’une fleur bleue que les berbères nomment « l’œil d’une romaine » et de toutes les autres couleurs du printemps. Si je ne garde que le rouge, j’aurai une couleur un peu forte pour mon goût, de même que si je garde le jaune ou le bleu à l’état pur. Avec l’extrait de mélange de toutes les couleurs de la prairie, j’obtiens une couleur rose que je laisse stagner un bon moment. Au bout d’un an, elle vire au marron-sombre. Une couleur qui ne change plus, mais plus elle vieillit, plus elle devient belle.

– Comme le miel ?

– Si tu veux (rire).

– C’est le miel des choses parce que le miel aussi provient des fleurs ?

– Je suis une abeille alors ! (rire). La reine des abeilles. C’est le meilleur insecte du monde. En fait, j’obtiens deux couleurs : si j’appuie sur la plume, ça donne du noir, et si je touche légèrement, elle me donne la couleur marron. Entre ces deux couleurs, il y a le blanc. Voilà comment j’arrive avec une seule couleur à en faire ressortir trois, vives et naturelles. C’est que je suis d’abord un biochimiste avant d’être un artiste (rire).

– Au commencement était le grain de pollen, et le résultat est encore un grain de pollen : une espèce de serpent qui se mord la queue ?

– C’est le merlan en colère ! Nous revoilà encore avec la cuisine (rire)

– Est-ce le feu qui est le lien entre les deux arts ?

– Il y a aussi le dosage de la matière.

– Ton pointillisme fait penser à l’estampe japonaise ?

– C’est ce que tout le monde me dit, mais c’est une pure coïncidence si mon style ressemble à l’estampe japonaise.

– On trouve aussi cette affinité artistique entre la musique berbère et la musique asiatique : de là à penser que les berbères sont d’origine asiatique, voilà un pas que je ne franchirai pas. Mais pourquoi tes paysages sont-ils estompés ?

– Parce que ce ne sont pas des paysages réels mais imaginaires. Je suis né au pied d’une montagne, c’est pour cela que je suis influencé par les beaux paysages…

– Une transfiguration du paysage vécu par le rêve ?

– Et le pointillisme… Mes tableaux essaient de reproduire au niveau imaginaire la variété des reliefs : montagnes, collines, plateaux, oueds, et même plaines.

– On a l’impression de strates de reliefs, de superpositions de paysages ?

– C’est une grimpée de paysages en escaliers. Chez nous au pays Haha, le principal arbre, c’est l’arganier. Sur mes tableaux, il y a toujours un arganier, que je peins parfois sans fleurs ni feuilles. C’est un arbre sacré chez les habitants depuis toujours.

Maintenant qu’il distingue à peine les rayures de ma chemise, et qu’il me reconnaît surtout au timbre de ma voix, je n’ai pas le courage de lui demander s’il a toujours envie de peindre ses estompes aux couleurs si fines et si délicates.

Grains de pollen, grains de sable. Oulamine commence par un point et termine par un autre, parce que la vie elle-même commence par la poussière et finit dans la poussière. Il pratique un pointillisme figuratif, inspiré de scènes insolites du bord de mer : le saut d’un poisson en dehors de l’eau, la rumination d’une vache sur le sable, un plat de noyer magique sous un astre noir. Le sablier du peintre immobilise des moments uniques et dépeint des situations à la fois étranges et poétiques, grain de sable, grain de peau, corpuscule de lumière cendrée, molécule d’air et d’eau. Le paysage est reconstitué à partir de ses composantes élémentaires ; plus on ajoute de nouvelles couches de petits points, plus il y a possibilité de combiner lumière et ombre, et de ce jeu se dégagent de nouvelles formes.

Au début des années 1980, Oulamine faisait partie du « groupe kawki ». Un groupe informel de réflexion sur les arts plastiques, qui ne tarda pas à se disperser faute de cadre institutionnel approprié. Sidi Kawki, ce marabout de la mer, qui surplombe de son architecture étrange et belle une magnifique plage préhistorique, protège Manzou de toute influence venue d’ailleurs. C’est son saint protecteur, c’est là qu’on lui avait coupé les cheveux pour la première fois comme le veut la coutume berbère. Les pèlerines s’y rendent pour une incubation, afin de trouver dans le rêve une guérison, les musiciens pour que leur voix ne soit pas désagréable et Manzou pour écouter mugir le chergui sous sa coupole, s’imprégner de la magie du lieu afin de mieux intégrer ses « forces vibratoires » à sa peinture.

Le Bohémien, de Boujamaâ Lakhdar

Au cœur de l’été de 1989, Boujamaâ Lakhdar le magicien de la terre fut le seul artiste maghrébin à participer à l’exposition internationale organisée à Paris par le Centre Georges Pompidou, sur le thème :  les magiciens de la terre. Conservateur et créateur du Musée d’Essaouira, il fut un précurseur dans la mise en valeur des expressions populaires. Ce qui importait pour lui, c’était la mémoire d’abord. Une mémoire qui soit, en même temps, le miroir de nos joies et de nos peines, de nos fêtes et de leurs parures, de notre manière de travailler la terre et de transformer la matière. Initié aux manières de faire des « maâlams » et à leur « empire des signes », il en fit la synthèse dans des compositions artistiques fort savantes ; des tables tournantes autour desquelles se créait la communication, un astrolabe musical et d’autres objets ésotériques. Sa toile, le « Bohémien » représente le mystique qui porte un masque d’aigle, rappel lointain des bas-reliefs égyptiens : le dieu Horus. Il porte une huppe qui est un symbole rural : à la campagne quand on rasait pour la première fois la tête des enfants, on leur laissait justement cette longue touffe de cheveux, symbole de la germination agricole. Ce bohémien porte une tunique rapiécée, comme celle du Bouderbala des « Gnaoua ». Toute une graphie vient renforcer cette idée du Bohémien qui marche dans la quête du « hal » : des oiseaux se transforment en écriture, en symboles magiques, en signes occultes. En bas, ployé sur lui-même, un taureau est éventré d’un coup d’épée en forme d’épigraphie « Tifinagh » qui le transperce.

Un proverbe dit : « Le taureau a rompu ses liens pour venir au-devant du sacrifice et de la mort ». Un jour Boujamaâ Lakhdar a eu cette formule : « Je veux toujours rester étonné ! »

OUNAGHA,  El Atrache

Et l’on discerne bien ce qui l’inspire : une identification, foncièrement populaire, avec la souffrance, la sienne et celle des autres, qu’il assume. Sa dernière œuvre est un  totem, car les artistes marocains sont d’abord des africains. Ils sont beaucoup plus influencés, disait Lakhdar, par tout ce qui est Afrique noire, du Soudan au Sahara, que par les autres civilisations. Ce  Totem couronné d’un masque, voilé de noir, forme une sorte de Trône, pour un prêtre fantôme venu des fonds des âges, ou d’une zaouïa des « Gnaoua ». Chacune de ses œuvres nous déconcerte par sa complexité. L’art était pour lui un rite du silence qui anime les nuits de pleine lune. Une démarche de recul comme il l’expliqua un jour : « Pour aller plus loin, il faut s’inspirer de la culture populaire. C’est le retour sur soi et sa culture qui va permettre d’avancer. L’inspiration ne peut provenir que d’un recul par rapport à soi-même ».Toute son œuvre en témoigne. Sa démarche a été un parcours du dedans, une quête spirituelle, une initiation à l’esprit d’une culture et à l’âme d’un peuple. Pour décoder les messages auxquels recourt l’artiste, il faudrait non seulement faire appel à l’interprétation des rêves, mais surtout à l’archéologie des archétypes ancestraux qui tatouent d’une manière indélébile la mémoire.

Abdelkader MANA


Photo prise par Frederic Damgaard en 1989 à la parution du catalogue bleu « Artiste d’Essaouira » dont j’avais écris le texte qui figure plus haut.

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