HISTOIRE


16.10.2011

Fête du mouloud à Lalla aziza

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Le sanctuaire de lalla Aziza est gardé de toutes parts par la sombre terre des Seksawa. Le ciel à qui lève la tête , n’apparaît que circonscrit par les cimes. Le reflet noir des schistes, l’éclairage venu d’en haut, tempèrent la scène d’une grisaille vibrante. Nous sommes ici en plein centre des Seksawa, à un foyer de rayonnement et d’attraction. Chaque fête du mouloud vient sceller la connivence du groupe et des puissances invisibles. Solidarité collective, rite saisonnier , recourt  à l’au – delà se nouent sous le signe d’une héroïne d’historicité précise.

Sacrifice à lalla Aziza 

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Les Imtdan, fraction Seksawa, se composant de cinq douars, sont les desservants officiels de Lalla Aziza. Ce sont eux qui sont toujours chargé d’acheter le sacrifice de Lalla Aziza. Au Mouloud ils sacrifient une vache et au printemps une cote part d’ovins et de caprins. En effet, au premier jeudi du mois de mars du calendrier julien, ils se rendent en pèlerinage avec leurs enfants à Lalla Aziza. Là aussi, les cinq douars Imtdan font la fête. Selon les années, ils viennent avec trente cinq à cinquante têtes d’ovins et de caprins. Ils les sacrifient et font bombance pendant trois jours sur place. Une fête en partage entre les Imtdan et les habitants de Zinit. La viande est partagée en deux : on consomme une moitié sur place et on ramène l’autre moitié à la maison.On ramène par ailleurs en offrande à lalla Aziza, une cote part de toute la production agricole : maïs, amendes, noix, laine, abricot et figues sèches. 

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La vache nous l’offrons au Mouloud. C’est moi-même qui l’achète de mes propres deniers. Ce n’est qu’au matin du Mouloud qu’on me rembourse.On amène la vache sur l’ère à battre où les villageois sont bénis. C’est là qu’on se retrouve pour la quête aumônière. Chaque douar donne la somme d’argent qui lui revient. Le surplus par rapport au prix d’achat, je le garde par devers moi, pendant un an jusqu’à cette période. Avec cet argent, j’achète deux nouveaux sacrifices : l’un pour la fête patronale d’Ammern et l’autre pour la fête saisonnière qui ce célèbre avec l’équinoxe d’été.

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Quand il n’y a pas d’eau, les Oulad Bou Sbaâ, apportent le sacrifice. C’est en ce lieu qu’ils sacrifient – une affaire de bonne foi –  c’est alors que la miséricorde divine descend du ciel, c’est alors que la rivière se remet à couler…

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 Deux grands sacrifices se célèbrent à Lalla Aziza. L’un s’insère dans un calendrier naturiste déjà ouvert par toutes les perceptions de prémices, et dont il est en quelque sorte l’acte culminant. On l’appelle généralement tigharsiwin, « les immolations », et il a lieu le 15 de yulyuz, le juillet du calendrier julien. L’autre coïncide avec la nativité du Prophète, ce Mouloud dont l’institution au Maroc , et la généralisation systématique par les Mérinides vers le 15ème siècle, envahit peu à peu toute l’Afrique du Nord, et devint le support orthodoxe d’une foule de rites orgiaques.Au Mouloud, la victime est une vache, offerte par les Imt’ddan. Le victimaire est fournit traditionnellement par la famille des aït Baqqa de Tagounit(Imt’ddan). Suit l’interview du victimaire chargé d’acheter la vache.C’est aussi cette taqbilt qui fournit les flagellants.

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La procession part d’aval, sous la mosquée, en entonnant une litanie prophétique : « en ton honneur, Moh’ammed ! C’est le Prophète que nous mettons à nôtre tête ! »

La victime est menée, le sacrifiant la tenant par la corne gauche, un poignard nu dans la droite, jusqu’à une aire sous « la maison de Lalla Aziza ». La maison a une cour interne, et une chambre haute ouverte en loggia. Les femmes sont assemblées sur les terrasses avoisinantes. Le tout infiniment bariolé.Des gens armés de triques précèdent de peu la vache. Ils lui font face, hurlant et brandissant bâtons nus ou rameaux d’olivier.

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La victime est menée, le sacrifiant la tenant par la corne gauche, un poignard nu dans la droite, jusqu’à une aire sous « la maison de Lalla Aziza »

A l’arrivée de la vache une vieille l’a baisée entre les deux cornes. Dés que le sang jaillit, c’est la ruée : l’un en remplit une bouteille, l’autre s’en barbouille la figure, beaucoup les yeux. Simultanément sont égorgés deux moutons, l’un offert par Asettif, l’autre par Wanchkrir. Le degré de l’émotion, sensible dés le début, devient alors extrême. L’excitation parvient à son comble.

 Le victimaire égorge la bête. Si celle- ci se lève dans un sursaut, bon présage. Cris, youyou et confusion parmi laquelle un marabout d’Asttif dit la fath’a , tandis que la victime est écorchée. Elle disparaît sous une grappe hurlante de fidèles qui se précipitent sous les coups pour arracher,à la main ou au couteau, du poile, de la viande.

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 Le paroxysme effectif résulte évidemment de la violence avec laquelle les fidèles déchiquètent et s’entr’arrachent la victime sous les coups. 

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      La première interprétation, celle du cru, est naturellement rationaliste et pudique : les gens expieraient leurs pêchés par la mortification des coups de bâtons. Mais il est plus exact de mettre ce rite en rapport avec tant d’autres rites agraires comportant luttes ou violence. La flagellation est souvent liée à la notion de bouc émissaire, à rapprocher de cette description de rite égyptien antique :

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 haut-atlas,musique « À la nuit, des milliers de personnes, armés de bâtons, veillent autour du temple ; les uns veulent empêcher qu’on réintègre dans son naos une statue de dieu…les autres veulent au contraire, faciliter l’entrée du dieu. Les acteurs qui sont sous le portique, refusent l’accès du temple ; la foule accourant au secours du dieu ; les frappe ; ils se défendent ; un violent combat à coups de bâtons s’ensuit, et maintes têtes est fracassée. »

La flagellation est liée aux notions de bouc émissaire et de purification.

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 Non loin, dans l’Atlas, à Moulay Brahim près d’Asni, une chamelle est pareillement égorgée et dépecée par les fidèles qui s’ent’arrachent sa chaire sous les coups. La tête de l’animal est ravie et disputée à la course par deux partis rivaux.

L’animal, enfin dépecé, est mis à cuire dans les grosses marmites qu’abrite la maison de Lalla Aziza. Dans une pièce attendent, luttées au dessus d’un four sommaire, quatre grosses marmites. C’est là que cuiront les morceaux de la victime.haut-atlas,musique

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« La maison de Lalla Aziza ». a une cour interne, et une chambre haute ouverte en loggia

 Répartis en fragments, il sera emporté de tout côtés par les assistants.  Un seul morceau suffisant pour conférer l’effluve bénéfique à tout le plat.L’aspect communiel que suggère la répartition de viande, éclate ici dans toute sa chaleur. Les Imt’ddan sont les desservants par excellence de lalla Aziza. Chaque foyer lui doit la première panerée de produits agricoles, à l’enlèvement de l’air(céréales) ou du tas(fruit). Ces offrandes prémicielles sont portés en pompe à Z’init’ le premier jeudi de mars ; c’est ce qu’on appelle une çadaqa, mais elle donne aussi lieu, avec les gens de Z’init’, à une tinubga. Les relations entre ces deux groupes sont en effet complexes : relations de coopération religieuses réglés jusque dans le détail. Si les Imt’ddan fournissent la viande pour le banquet, les gens de Z’init’ fournissent le pain. Le fait a même donné lieu à une légende étiologique : 

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Chacun apporte une barattée de beurre . le pain au blé tendre et à base d’orge est déposé au magasin de la maison de lalla Aziza où a lieu la cuisson de la viande dans des marmittes en terre cuite : la viande est mélangée au barattées de beurre lors de la cuisson. Le gras est recherché pour faire face au frimas de la haute montagne mais sans risque pour la santé pour des gens habituer à tout brûler en escaladant quotidiennement des pentes abruptes….

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  Au cours d’une expédition en haut Guedmiwa, les Seksawa se trouvèrent un jour en péril. Encerclés par l’adversaire, ils ne pouvaient plus espérer de secours. L’un d’eux eut l’idée de vouer à Lalla Aziza, pou le cas où il réchapperait, une rente de deux pains au jour du sacrifice. Aussitôt une nuée profonde, accompagnée d’averses et de tonnerre, se jeta entre les combattants, et abrita la fuite des Seksawa. C’est la raison pour laquelle les gens de Z’init’, le jour du sacrifice, donnent désormais 24 pains chacun, au lieu de 22 comme devant. Rythme et phases du sacré : ces renouements périodiques marqués par bombances, pompes, et sacrifices.

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Ce nom de Z’init’ est curieux. On l’explique localement par un impératif, « se quereller, se disputer ». Il y a deux querelles dans la liturgie de la sainte : une querelle légendaire autour de son corps, selon un thème hagiologique courant ; et les coups prodigués au sacrifice du Mouloud. 

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 Symbole d’abondante et de prospèrité pastorale,du beurre et de la viande à profusion 

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A « la maison de Lalla Aziza » ce sont les hommes qui s’occupent de la cuisson et de la répartition 

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Malgré l’atmosphère de transe, un schème cultuel se laisse, on l’a vu, reconnaître. Il appartient à une famille des Imt’ddan, si proche de la sainte, à qui ils attribuent, entre autres miracles la répartition des sources entre leurs villages.En somme le Mouloud de Z’init’ ressortit, avec une netteté et une richesse exceptionnelle à ces rites par lesquels les sociétés rurales opèrent une série ininterrompue de concentrations et de diffusions du sacré, dans le but d’assurer la continuation de la vie des choses, et de serrer les rapports de cette vie avec celle du groupe. Le patronage du Prophète justifiant , dans une intense débauche extatique, un vieux rite à la fois agraire, expiatoire et communiel.

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L’animal, enfin dépecé, est mis à cuire dans les grosses marmites qu’abrite la maison de Lalla Aziza. Dans une pièce attendent, luttées au dessus d’un four sommaire, quatre grosses marmites. C’est là que cuiront les morceaux de la victime.

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Répartis en fragments, il sera emporté de tout côtés par les assistants.  Un seul morceau suffisant pour conférer l’effluve bénéfique à tout le plat.

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L’aspect communiel que suggère la répartition de viande, éclate ici dans toute sa chaleur.

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 La dispute du Mouloud est mise en rapport, avec le nom même du lieu : Z’init’ qui veut dire « querellez vous ». Le rite lui-même n’est qu’un commentaire liturgique du nom. Si l’on met en relation un trait légendaire, celui de la rivalité pour le corps de la sainte, avec un trait rituel, la dispute pour le corps dela victime, une possibilité d’assimilation, toute classique, entre l’un est l’autre corps, vient à l’esprit. Cela entraînerait l’explication dans une atmosphère très antique. Elle aura le mérite d’achever de déployer les virtualités du rite, et son ample résonance religieuse, d’une richesse inusité au Maghreb.                                       

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     Visitant les Seksawa au premier quart du 16ème siècle Léon l’Africain écrit :

« Secsiya est une montagne fort sauvage, haute et revêtue de grands boys, là où sourdent plusieurs fontaines, et pleins de neiges, au moyen de quoy la froidure n’y fault jamais : et ont coutume les habitants d’icelle de porter en la teste certaines perruques blanches. Là prend son origine la fleuve Assifilmal où se trouvent plusieurs cavernes larges et profondes où ils ont coutume de tenir leur bétail trois mois de l’années, qui sont novembre, décembre et janvier, avec du foin, quelques feuilles et ramées de grands arbres. S’ils veulent avoir des vivres, il faut qu’ils en pourchassent aux autres prochaines montagnes, pour ce que cette ci ne produit aucune chose. En la saison de primevère , ils ont du lait et beurre et fromage, et sont gens qui vivent longuement, parvenant jusqu’à l’âge de quatre – vingt et cent ans, avec une vieillesse robuste et totalement délivrée des mille et mille incommodités qui accompagnent les anciens, et jusqu’à tant que la mort les vienne surprendre, ils ne cessent de suivre les troupeaux des bêtes sans jamais voir passer, ni avoir la connaissance de personne que ce soit. Ils ne portent jamais de souliers, mais seulement quelque chose sous le pied qui les garde de l’âpreté et rudesse des pierres et graviers, avec certaines pièces entortillées autour de la jambe et gros bourres qui défendent de la neige. » 

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 La première mention des Seksawa remonte à l’époque Almohade(12ème siècle), qui est la grande expansion mystique et guerrière des berbères du Haut Atlas. Il s’agit d’un haut lieu des Masmoda qui s’étend au pied du mont Tichka. Le nom du plateau de Tichka se ramène, comme le pense E. Laoust, au sens de « haut pâturage de montagne, alpage » . Le Tichka se compose d’une série de plateaux, de plans étagés et échelonnés : le N’fis, l’Assif el Mal, le Seksawa, naissent de ces paliers. Au dessus du dernier village Seksawa, Targa Ufella(la rigole suprême), les ravins charrient d’énormes blocs d’un classique granite, dit de « pierre du Tichka »(azrû-n’Tichka), et que l’on emploi à la fabrication des meules. L’éboulis se reconnaît jusqu’au bas du village d’Alus

De ces hauts pâquis, la propriété éminente a été reconnue aux Seksawa. Ce sont eux qui ouvrent la campagne  de pacage. Ce haut lieu géographique et pastoral est aussi un haut lieu de l’histoire berbère, à mettre en rapport avec les fastes Almohades. Pour Robert Montagne « le cœur dela Berbérie,  ne bât donc pas à Tinmel. C’est au Tichka, dans la sainte vallée de lalla Aziza, ou encore dans les hauts villages perdus des Ida Ou Msatog, que des hommes courageux, aidés par le génie de l’adrar n’deren, ont veillé, jusqu’à ces dernières années, à sauvegarder le patrimoine berbère. »haut-atlas,musique

Les gens de Zinit ont plusieurs types d’Ahouach. Car on y vient aussi bien des tribus qui rythment leur Ahouach à la main que des tribus qui rythment le leur au tambour.Nous avons l’Ahouach d’Assif ou Gadir. Nous avons l’Ahouach d’Aghbar. Et nous avons notre propre Ahouach de Lalla Aziza. En plus, nous avons Hammouda des Oulad Bou Sbaâ. C’est que nous recevons des variétés d’Ahouach à Lalla Aziza. Nous leur empreintons des séquences que nous exécutons par la suite.  

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C’est vers 1125, qu’Ibn Toumert s’installe à Tinmel, à une journée de marche au Nord – Est de Tichka. L’hégémonie des Almohades ne s’est guère soutenue qu’un demi siècle(1163-1213). Pendant un autre demi siècle, les mérinides leur disputent le Maroc, et finissent par leur arracher Marrakech(1269).

Près de cent ans après, vers le milieu du XIVème siècle, un homme de lettre hispano – musulman, vizir déchu, visite l’Atlas. C’est l’illustre « voix de la religion », lisân ad-Dîn Ibn Al Khatîb. Il va chez un émir des Hintata. Voici le témoignage du voyageur sur la montagne, au lendemain de l’épopée Almohade : 

« Ces montagnes aux fiers cimes, qui ne cèdent qu’à la majesté de Dieu, et qui furent le siège de la doctrine unitaire… « Je ne crois pas » s’écrie – t – il , « que les fleurs de l’esprit pussent ainsi jaillir des roches ». Mais la montagne « est vaincue sans blessure : elle a accepté les ravages du feu,mais non la honte… »

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 Ces vers, ces émotions vous reportent sept siècles en arrière. Et ces lointaines impressions rejoignent celles qu’inspirent encore le haut atlas : majesté du cadre, nostalgie d’un grand passé, regret sur le gaspillage insensé que fit l’histoire des hommes au « visage de lion », devenu « cette armée nombreuse à l’abandon », dont les plus valeureux sont condamnés à l’inaction et à la défaite. »

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L’impression d’Ibn Al Khatib servira de préambule à l’histoire de ce que l’on peut appeler, le grand siècle des Seksawa.On pense à l’opposition plaine/montagne. Siksawa/Chichaoua, toujours est-il que l’appartenance berbère initiale des Chichaoua est hors de doute, et que selon les historiens musulmans, il s’agit d’une ville masmodienne au même titre qu’Aghmat.Par un hasard pour nous providentiel, les Seksawa ont trouvé leur grand historien, en Ibn Khaldoune :

     « De tous les peuples Kanfîsa, le plus grand des groupements masmodiens, les Seksawa sont les plus amples. Les autres s’étaient épuisés pour le régime, à soutenir sa cause et à nouer son allégeance. Ils y avaient gaspiller les hommes, tout comme avait fait pour le leur les nations passées. Cependant les Seksawa se faisaient une place et grandissaient en nombre et ascendant parmi les Almohades. Mais de génie bédouin, ils ne leur empruntèrent pas leur luxe, non plus qu’ils ne contractèrent leurs facilités.

      Le massif qu’ils habitent fait partie du Deran . C’en est le dôme et le faîte. Il leur offre le refuge d’un château, sans pareil, hauteur aérienne, cime vertigineuse. Il touche de la main les planètes, ordonne les constellations sur son axe, reçoit dans ses pans, le choc des nuées, donne asile en ses airs à la furie des vents, à vue de ses crêtes surla Verte– Mer, recueille de son ouïe les propos du ciel, refoule de son dos le désert, hors du Sous, berce en son sein le reste de la chaîne.

    Quant à la chute des Almohades, les Mérinides eurent réduit les Masmoda, ils leur infligèrent un système d’avanie telle que de leur imposer taille et tributs. Mais tan disque les autres s’humiliaient devant la puissance, voir lui prêter la main de la soumission, nos Seksawa se retranchèrent dans leur nid d’aigle inexpugnable, qui leur permet de narguer les vainqueurs. Ils ne se commirent pas à leur service, et ne répondirent ordinairement à leurs prétentions que par révoltes et dédain. Si une troupe leur venait sus, et commença à les presser, ils s’en débarrassent par une soumission protocolaire et des cadeaux de bon vouloir.

Aït H’ adduyws : des « fils de Roi »

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     Leur chef, au plus loin que l’on puisse remonter, fut à la chute des mérinides, Haddo Ben Yousef, mémorable par l’absolutisme et le mordant. Il mourut en 1282 sous le règne de Yaqûb Ben Abd-el Haq(1269-1286). Son fils Amir – le santon actuel- marcha sur ses traces. On l’appelait Aguellid, c’est-à-dire Sultan en leur langue. Il lutta contre les rois mérinides, bien au large de son hallier et du haut de son nid d’aigle, se tint en rébellion. Des soldats de Youssef Ben Yaâkoub(1286-1307) et de son frère Abou Saïd((1310-1321), l’investirent sans venir à bout de lui.haut-atlas,musique

      Féru de science, sa mémoire entassait livres et recueils. Il pouvait réciter des chapitres entiers de droit et savait par cœur, dit-on,la Mudawana, entre autre. Amateur de philosophie, il en lisait des traités et en poursuivait les applications, en Alchimie, magie littérale ou opératoire. Curieux de législations antiques et de livres révélés, y comprisla Bible, il tenait séances avec des docteurs juifs au point de faire douter de sa confession, et d’être taxé du désir d’abjurer.

      Le Sultan Abû Al Hassan(1331 – 1351), une fois libéré de ses ennuis  avec son frère Omar, quand se furent calmer la crise du Maghreb et le désordre des provinces, lui lança une armée sur son refuge, tandis qu’il occupait militairement sa plaine et le coupait sur ses arrières des arabes du Sous, vaincus, soumis et dissociés à l’aide de gouverneurs et de postes, Abdellah dut alors recourir à une soumission protocolaire, et donner son fils en otage. Il souscrivit au don d’hommage et à un échange de présents. Cela lui fut accordé, avec, par surcroît, le visage de la faveur. »

 

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C’est « au bout du monde » qu’on se sent lorsqu’on est parvenu au dernier palier de la dernière impasse, au flanc même du Tichka. C’est le pays de « la séguia suprême », dont l’escarpement , entaillé dans le granit du vieux massif, vous mène en plein ciel, au pâquis silencieux du Tichka. Six mois de l’année, de novembre à mars, la neige le recouvre. Pendant les longs mois de l’hiver, les troupeaux du haut Seksawa transhument en plaine chez les arabes Ud Bessebâ. Outre le mouton, la richesse de ces vallées est le noyer, dont les feillages odorants, à partir de mai, font de chaque ravine un couloir de verte pénombre, en contraste violent avec les reliefs alentour, dévorés de soleil ou de frimat. 

De ce belvédère le panorama est immense : Taroudant d’un côté, la plaine de Chichaoua de l’autre, la vallée se referme sur mur : le rebord du Tichka. La branche principale de la vallée descend vers le Seksawwa. Ses flancs sont parsemés de peuplement d’ « opuntia » Aknari, toujours ici associé à d’anciens habitats humains. La vallée s’ouvre en creux de plus en plus large sur un « entre-deux-torrents », là commence le pays de Aït H’adduyws. Le moindre des sommets qui l’enserrent, dépassent les 3000 mètres. Au pied du voyageur, le village d’Iguersafen « entre deux rivières » forme comme le centre d’un croissant fertile. La vallée s’épanouit en esplanades plus amples qu’on en rencontrera dans tout les reste du pays Seksawa. Le cirque est vaste. L’habitat monte jusqu’à 1950 m. d’altitude, la plus haute agglomération des Seksawa. Les cultures s’échelonnent de part et d’autre d’une rue de noyers. Au centre une coupole, celle d’un saint éponyme, ce Haddou Ou Youssef dont descendrait la taqbilt. Youssef serait le propre fils d’Ibn Tachfine l’almoravie. Belle invraisemblance qui camoufle l’histoire Almohade de cette partie de la montagne. 

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 A propos de la poésie chorale comme document, Jacques Berque écrit : 

Peut-être qu’à tout prendre, telles images, tels chants descendent plus profond qu’une étude bien déduite dans l’intimité des êtres et des choses. Toute cette réalité de l’atlas nous arrive en effet précédée, et peut-être soutenu de chants. D’où l’intérêt de rétablir le fond sonore si puissant de cette vie. Certes, chez les Seksawa, nous sommes dans le domaine chleuh, et la langue, la facture comme l’inspiration répètent ce qu’à travers Justinard nous entrevoyons de ce lyrisme à la fois étroit et délivré. Un souffle anthologique et familier y règne, exhalant un mince cri de cigale. Mais parfois quelque chose de plus fort y passe : l’accent d’une vieille culture communautaire, lente à mourir.haut-atlas,musique

Ici , c’est plutôt l’âcreté et la ruse qui s’expriment et une conscience qui ne cille jamais, malicieuse ou virulente dans l’épigramme, équivoque dans l’éloge, toujours en éveil. Le chœur est le journaliste de cette société. Mais comment arrive-t-il qu’une matière aussi sèche se transforme en soudaine alchimie de fraîcheur ? Ce peuple compliqué et charmant rejette toute irresponsabilité,, fût-elle celle de l’aède, et maintient à la réalité amère une fidélité maligne dont le miracle est qu’elle sache devenir chant.

haut-atlas,musique Cette poésie a ses inspirés, qui combinent la transe lyrique avec la précision du publiciste. Elle est, selon une expression familière, « la science des tripes »,’Ilm l-krucha. Une hiérarchie règne entre les poètes, les Ined’d’amen, selon leur plus ou moins de bonheur à improviser des sentences et équilibrer des rythmes. Certains privilégiés ont du vates l’aptitude mystérieuse à sentir les choses cachées, prévoir l’avenir. A un degré inférieur, le simple choryphée, rraïs, maître de la danse, animateur du jeu, l’inventeur de phrases dont quelques – unes deviendront célèbres. Plus bas encore, l’improvisateur de circonstance dont la voix propose au chœur un thème que tout l’ensemble reprendra. C’est là le genre dit de l’amarg . Une grande place dans cette poésie est occupée par l’actualité, sous forme de satire ou de panégyrique, tazzrart, plur. Tizrarin. Une affabulation peut intervenir, et c’est alors la légende romancée, ou le conte, lqiççt. 

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     Dans ce dernier cas, on est arrivé à la récitation, ou plutôt à la psalmodie individuelle. Mais la plupart du temps, la figure et l’organe de cette poésie restent collectifs. C’est l’ah’wch, qui est avant tout une danse communale. Intensifier la vie du groupe, l’associer par le rythme à quelque circonstance importante, frairie, alliance, mariage etc., tel est son but, son occasion. Ce caractère social, laïc et courtois, , l’oppose par exemple aux danses extatiques de certaines confréries. Mais les gestes y sont les mêmes, et aussi l’exaltation qu’ils provoquent. Malgré un point de départ différent, une certaine compénétration de ces deux ordres de manifestations s’entrevoit.  

Essentiellement l’ah’wach, consiste en un mouvement d’ensemble des hommes en ligne, accompagnés de dandinement rythmé d’avant en arrière, de pas simples et de battement de paumes. Un récitatif alterne avec le bruit incroyablement sec et nerveux de ces mains et de ces pieds. 

Dans une forme plus riche, l’assga, il y a échange de dicts et de répons entre deux demi – chœurs d’hommes et de femmes. Car évidemment les femmes sont de la fête. Elles ne sont jamais absente de quoi que ce soit de cette vie municipale. Le blanc des jupes, le rouge des foulards et des ceintures, les frontons des pièces d’argent cliquetantes sur visages et poitrines animent la pénombre verte de l’asaïs, sous les gigantesques noyers. 

Enfin dans plusieurs cantons d’un quadrilatère très défini : a.Châib  et a.Bkhey, en Damsira, a.H’adduyws en Seksawa, gens de l’aghbar en haut Gedmiwa, la danse par excellence prend une forme particulière. C’est une pyrrhique, dite des tiskiwin, c’est-à-dire, si l’on veut, « des cornes à poudre », ou, plus subtilement, comme le veulent quelques uns, une danse du bélier, à souvenir rituel.Abdelkader Mana

 
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La ville frémit comme un être vivant sous les fracas des houles. La prière des minarets se répand dans la lumière froide du crépuscule, en échos à la prière cosmique du firmament. Le chien noir qui aboit en bas de la citadelle, effraie les oiseaux de nuit et les fenêtres closes. Une étoile polaire scintille au dessus du rayon vert. Des ombres, tous les soirs, viennent sur les remparts contempler les îles. Frêle humanité qui semble surgir des temps antiques, accentuant l’aspect fontomatique de la ville.

Autour de l’île, les eaux sont si poissonneuses qu’on y pêche avec les algues, par nuit sombre, comme au clair de lune. Sans cesse un vent impitoyable balaie tout sur son passage. Quand souffle le vent du nord, il faut pêcher sur l’îlot de « firaoune », mais quand souffle le vent du Sud, il faut aller jusqu’à la grande île. Les goélands y forment une véritable voie lactée aux milliers d’ailes qui vibrent avec douceur, comme des prières bercées par les vagues. Le faucon Eléonore niche ici du mois d’avril au mois d’octobre, loin des bruits et des fauves, au sommet des montagnes…L’hiver, les étourneaux , ces oiseaux solaires qu’on appelle zerzour, forment un immense « boa volant », qui orne le ciel et se confond avec lui. Calligraphie céleste, noria tournoyante au crépuscule. Ces oiseaux sont les gardiens de l’île, ou peut être la réincarnation des âmes qui la hantent encore.

La rade d’Essaouira est un port naturel pour les bateaux à voiles. Elle a toujours été un mouillage idéal où hivernaient les bateaux ronds de l’Antiquité et du Moyen Age. Non seulement les îles – en particulier celle qui ferme la baie comme une baleine qui flotte, énorme sur la mer – la protégeaient de la houle, mais un banc de sable faisait obstacle aux courants marins, en reliant l’île principale à l’embouchure de l’oued Ksob. Il est indiqué sur une ancienne carte que ce banc de sable « se couvrait et se recouvrait », ce qui laisse supposer qu’on pouvait rejoindre l’île à marée basse. Une tradition orale rapporte que les troupeaux de « Diabet » (le village des loups) allaient y paître au milieu d’une nuée de pique-bœufs. Les marins y sacrifiaient taureaux noirs et coqs bleus à leur saint patron Sidi Mogdoul.

Par ailleurs, sur la plage de Safi, à deux kilomètres au nord d’Essaouira, les explorateurs ont découvert des amoncellements considérables de coquillages de Murex et de Purpura Haemastoma – le vent ne cesse d’en découvrir pour les recouvrir ensuite lorsqu’il remodèle les dunes –, confirmant que c’est bien ici que se situaient les îles purpuraires, où Juba II avait établi au 1er siècle av. J.C. ses fabriques de pourpre.

Protégé des barres maritimes par l’obstacle naturel que constituent les îles, le port permettait les meilleurs conditions nautiques pour les navires à voiles.

 

D’après Pline, Juba II organisa une expédition sur l’archipel des Canaries à partir des îles purpuraires :

« L’expédition organisée par le roi Juba II partit des îles purpuraires, c’est-à-dire de Mogador, et suivit une route qui atteste une réelle connaissance des courants et du régime du vent dans cette partie de l’océan : « les îles fortunées, écrit Pline d’après Juba, sont situées au midi un peu vers l’ouest des Purpurariae… »

Si l’on voulait aller de Mogador aux Canaries en droite ligne, on était pris dans un courant qui portait du large vers l’Est, donc vers la côte. Il valait mieux s’y soustraire, ce qu’on faisait en se dirigeant vers l’Ouest, une fois cet espace traversé les navires se trouvaient dans la zone des forts courants du Nord au Sud, produits par les vents alizés, certains de dériver assez sensiblement au Sud pour atteindre les Canaries. Le long du continent les vaisseaux de Juba II, ne semblaient guère avoir dépasser Mogador. La carte qu’Agrippa fit dresser à l’époque de Juba, n’indiquait pas de ports après portus Rhysadments, qui pourrait devoir être identifié à Mogador…Au second siècle de notre ère, les renseignements précis de Ptolémée s’arrêtent également à la région de Mogador. Dans son « libyca », l’ouvrage que JubaII consacre au pays natal, où il faisait usage du Périple d’Hannon…C’est sans doute dans ce traité qu’il mensionnait les teintureries crées par son ordre aux îles purpuraires. »

Pour Vidal de la Blache, il ne fait pas de doute que nous avons à Mogador « le site où, d’après nous, Juba – après avoir entrepris des recherches dit Pline -, se décida à installer des ateliers de pourpre. »

Selon le texte de Pline l’ancien : « les renseignements sur les îles de la Mauritanie ne sont pas plus certains. On sait seulement qu’il y en a quelques unes en face des Autololes, découverte par Juba, qui y avait établi des fabriques de pourpre de Gétulie. »

La pourpre était extraite de la glande du Murex. C’est une glande grosse comme le bout du petit doigt, un peu jaune soufre, jaune pâle, qui produit la pourpre. Exposée au soleil, elle devient d’abord verdâtre avant de virer au bleu, puis au violet et enfin au pourpre.

Le Murex était recueilli à l’aide de nasses à une trentaine de mètres de profondeur, sur les fonds rocheux où ces molusques se fixent par leur pied ventral. Selon Pline l’Ancien, la pêche du coquillage purpura se pratiquait uniquement à ces deux périodes de l’année, « celle qui suit le lever de la canicule ou celle qui précède les saisons printannières. »

En 1950 Desjacques et Koeberlé enseignants à Mogador, consacraient leurs loisirs à la recherche des silex taillés de l’époque préhistorique. Cette recherche les conduisit dans l’île d’Essaouira où ils trouvèrent dans le sable des fragments de poterie, des pièces de monnaie. Des fouilles plus systématiques furent entreprises aussitôt. En creusant assez profondément du côté de la plage de l’île, sur le « tertre » on a mis à jour une couche phénicienne, la plus profonde, et des couches plus récentes en particulier celle des Romains du temps de JubaII. La petite histoire de cette recherche nous était jusque là inconnue. Desjacques nous l’a racontée, la voici :

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 » Comme il était interdit, raconte Desjacques, de chasser sur le continent en période de fermeture, la société de chasse locale Saint Hubert élevait des lapins dans l’île. Les lapins avaient brouté l’herbe et mis à nu le sol. Par le vent qui emportait le sable, par érosion, les pièces antiques étaient visibles à la surface du sol. »

C’est ainsi que nos deux explorateurs ont découvert à côté de vestiges préhistoriques épars, tels que des silex taillés, des monnaies romaines et une pièce d’argent à l’effegie de Juba II, ainsi que des tessons de poterie sigillés et des fragments d’amphores. C’est la première fois que des vestiges romains sont découverts à une telle distance du Limes de la Mauritanie Tingitane.

Les vestiges préhistoriques et antiques incitent à penser que la région est habitée depuis des millénaires. Sur l’île on a découvert un bétyle phénicien du nom de «Migdol ». C’est une grande pierre jadis dressée dans le ciel. Pourquoi ne pas imaginer un ancien lieu de culte, là où se trouve maintenant le sanctuaire de Sidi Mogdoul ? Ce toponyme a donné au moyen âge, « Amogdoul », transformé en « Mogador » qui est une très ancienne transcription portugaise, d’un vieux toponyme berbère, attesté dés le XIè siècle par le géographe El Bekri :

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« Les navires mettent trois jours à se rendre des parages de Noul jusqu’à Ouadi Souss (la rivière Souss). Ensuite, ils font route vers Amogdoul, mouillage trés sûr, qui offre un bon hivernage et qui sert de port à toutes les provinces de Souss. De là, ils se dirigent vers ce qui est le port d’Aghmat… »

Au XIIIè siècle, un autre géographe, Ibn Saïd el Maghrabi, nous dit lui aussi que le mouillage d’Amogdoul se trouve en pays Haha : « Là se trouve une petite île séparée du fleuve d’un mille. C’est un mouillage d’hiver pour les navires. Comme Tinmel est connue dans tout le Maroc pour la qualité de son huile, le pays haha est connu pour son miel blanc, ses taureaux puissants et son arbre à l’huile parfumée. A l’Ouest du pays haha se trouvent les Regraga où l’on tisse des couvertures fines et soyeuses que portent les femmes de la ville. C’est un pays au contact de l’Océan où coule la rivière ourlée des beaux grenadiers de Chiachaoua… »

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Le mouillage d’Amogdoul servait donc à l’exportation des produits agricoles du pays haha, fraction des Masmoda qui sont, d’après Ibn Khaldoun, « les habitants du deren », qui vivent au voisinage de la mer. « Deren » est une déformation du mot berbère « adrar » qui signifie montagne.Cette montagne, a un nom berbère qu’elle porte sans interruption depuis l’époque romaine. C’est l’adrar n’idraren, la montagne des montagnes. A moins que ce ne soit la montagne du tonnerre de « nder », gronder, rugir :

Mer, gronde encore plus fort pour faire peur aux trembleurs !

Une région qui dépend énormément des aléas climatiques, comme nous l’indique Andam Ou Adrar, le compositeur de la montagne, qui représente la conscience collective du monde berbère : « Le poète et la hotte sont semblables, peronne n’en veut s’il n’y a pas de pluie et donc de récolte. ».

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Dans les vieilles photos en noir et blanc, on voit le déchargement des paquebots au large par les barcasses. Jusqu’à la fin des années 1960 par beau temps chacune pouvait faire de 4 à 5 voyages, avec un rendement journalier, de 300 à 350 tonnes. Depuis les fenêtres grandes ouvertes de nos classes de l’alliance israilite, on pouvait entendre les sirènes de ces paquebots, comme autant d’appels nostalgiques, nous convions à l’évasion et à l’aventure. Le dernier des courtiers juifs de Mogador, fut le Sieur Hatouile, décédé vers 1989 : il était représentant de la compagnie Paquet et avait le monopole sur le savon de Marseille.

Les barcasses employées à Mogador, étaient propriété du Makhzen. D’un type long et étroit, n’offrant pas beaucoup de résistance au vent, leur stabilité transversale, probablement assez faible, suffisait parcequ’elles n’avaient à circuler qu’en rade, assez abritées en somme. Ce petit type, qui portait de 8 à 10 tonnes, était plus facilement maniable dans les rochers qui fermaient l’entrée du port. Elles étaient limitées à 8, dont deux étaient toujours en réserve à terre, prêtes à fonctionner en cas de besoin. Voici les marchandises que transportaient ces barcasses en 1906 :

Du bord à quais : balles de cotonnades, sacs de sucre, barils de sucre, thé, café, riz, semoule, épices, bougie, fer, peaux du buffles, acier, fer-blanc, bière, confiserie, madriers, balles de papier, faïence. Et du quai à bord : amandes, gommes, huiles, laine, cuirs de bœufs, graines en sacs, peaux de chèvres et de moutons.

 » Quand la forte houle venait à les surprendre, me dit ma mère, les barcassiers se réfugiaient en haute mer. Loin des récifs côtiers où se fracassent les vagues. Ils restaient là, le temps que la tempête s’apaise. En attendant, la ville retenait son souffle. »

Au sortir de la prière du crépuscule, un vieux Mogadorien me tend un jeton dont se servaient les barcassiers pour charger et décharger les marchandises entre la porte de la marine et les paquebots qui attendaient au large : côté face « Essaouira » en arabe, côté pile, l’étoile de David. Comme le soulignait si bien le peintre Adrien Matham, qui accompagnait en 1641, un navire hollandais :

« Il est à remarquer que nous avons ici trois dimanches à célébrer chaque semaine, à savoir celui des Maures : le vendredi ; celui des juifs : le samedi, et le nôtre : le dimanche ».

La ville d’Essaouira est construite sur une île qui s’est vue relier il y a quelques siècles au littoral par les alluvionnements de l’oued Ksob. Au large, une autre île ferme la baie. La houle l’a sectionnée en deux, isolant l’îlot de « firaoun » (Pharaon), qu’on appelle probablement ainsi à cause de sa résistance aux coups de béliers séculaires de l’océan : par une brèche béante, les vagues, déferlant du large, y pénètrent avec rage. L’un des îlots qui entourent la grande île porte le nom de  Taffa Ou Gharrabou (l’abri de la pirogue en berbère).

L’embarcation berbère  Agherrabou, se prêtait remarquablement à l’accostage des plages parmi les rouleaux. L’avant de la pirogue se termine par une longue pointe effilée (toukcht) qui donne aux formes de l’avant beaucoup d’élégance. Appuyé sur cette pointe et penché en avant, le pilote cherche à découvrir le frétillement des bandes de tasargal (sorte de bonite) qu’on encercle sur les plages avec les filets.L’Agherrabo est le véritable bateau de pêche chleuh. Le mot est connu sous cette forme du cap Juby à Safi. Le mot a pu être rapporté au grec et au latin Carabus. L’emprunt est intéressant : le mot et la chose qu’il désigne existait avant l’arrivée des conquérants arabes.

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Il nous est impossible de fixer la date de l’installation des pêcheurs berbères à Mogador, mais tout porte à croire qu’elle est récente et postérieure à la création de la ville au XVIIIe siècle. Dans les années vingt, toutes les embarcations berbères de la région, entre Sidi Ifni et l’oued Tensift, étaient construites par un unique charpentier, le maâlam Ahmed ou Bihi El Aferni, dont le père était lui-même un charpentier réputé, il habitait chez les Aït Ameur, à vingt kilomètres au nord du cap Guir. Il se rendait dans les différents centres de pêche et construit en un mois son embarcation pour la somme de mille francs. Mais si la commande vient de très loin, de Sidi Ifni par exemple, et l’embarcation terminée, l’équipage, venu à pied en suivant la côte, l’emmène par mer. De Mogador est parti un curieux mouvement de colonisation berbère vers le nord. Le reis Mohamed Estemo, venu d’Agadir à Mogador, organisa progressivement la pêche berbère à Moulay Bouzerktoun, Sidi Abdellah El Battach, et Souira Qdima.

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Les pêcheurs berbères de ces rivages invoquaient Sidi Ishaq, perché sur une falaise rocheuse abrupte qui surplombe une plage déserte où les reqqas échangeaient jadis le courrier d’Essaouira d’avec celui de Safi :

« Lorsque les pêcheurs passent à travers les vagues, il leur arrive de l’appeler à leur secours, ils lui promettent d’immoler une victime et de visiter son sanctuaire. Sidi Ishâq avait un cheval blanc que son frère Sidi Bouzerktoun lui avait donné. Lorsque les Regraga se réunissent, ils vont à cheval visiter ce saint ; les marabouts – hommes et femmes assemblés – prient Dieu de délivrer le monde de ses maux. Lorsque les pêcheurs vont vers Sidi Ishâq, ils entrent dans son sanctuaire et après avoir fait leurs dévotions, il te prenne, ô huile de la lampe, et te la verse au milieu des flots pour les calmer. »

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Et jusqu’à une époque récente, avec procession, étendards et taureau noir en tête, les marins se rendaient à Sidi Mogdoul pour qu’il facilite leur entreprise, comme en témoigne cette vieille légende berbères :

« Sidi Mogdoul fixe les limites de l’océan et en chasse les chrétiens. Il secourt quiconque l’invoque. Fût-il dans une chambre de fer aux fermetures d’acier, le saint peut le délivrer. Il délivre le prisonnier entre les mains des chrétiens et le pêcheur qui l’appelle au milieu des flots ; il secourt le voilier si on l’invoque, ô saint va au secours de celui qui t’appelle (fût-il) chrétien ou musulman. Sidi Mogdoul se tient debout près de celui qui l’appelle. Il chevauche un cheval blanc et voile son visage de rouge. Il secourt l’ami dans le danger, le prend et, sur son cheval, traverse les océans jusqu’à l’île. »

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Et sur ces mêmes rivages, au Sud de cap Sim, les pêcheurs se rendaient en pèlerinage à Sidi Kawki où les berbères Haha procèdent à la première coupe de cheveux de leurs enfants : « s’ils sont surpris par la tempête, ou si le vent se lève alors qu’ils sont en mer, les marins se recommandent à lui. Avant de s’embarquer pour la pêche, ils fixent la part de Sidi Kawki, dont les vertus sont très renommées. On raconte qu’un individu y avait volé la nuit une bête de somme et bien qu’il eut marché tout le temps, quand le matin se leva, il se retrouva là où il l’avait prise. »

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Ces seigneurs des ports, ces saints protecteurs des rivages et des marins dont les coupoles, telle des vigies de mer, jalonnent les rivages, les marins leur rendent hommage à l’ouverture de chaque saison de pêche.

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Reportage photographique réalisé par Abdelkader Mana,le dimanche 28 février 2010: aloirs que dans la matiné j’ai pris des images sous le brouillard(voir Castello Réal), en milieu de journée le soleil est réapparu à nouveau avec un ciel limpide, comme lavé par la pluie, ce qui m’a encouragé à mettre ces nouvelles images en lieu et place des anciennes qui illustraient jusqu’ici « Rivages de pourpre ». La ville change de visage plusieurs fois par jour en fonction de la lumiunosité constamment en mouvement comme l’eternel vent d’Essaouira.La lumière change tellement vite au cours d’une même journée qu’au crépuscule, on a une autre Essaouira sous les yeux comme on peut le constater avec les deux dernière images couleur pourpre – dorée.

 

Jean Louis Miège  et le noble métier d’historien

 Il y a vingt trois ans de cela, le vendredi 24 juillet 1987, je rends comte à Maroc-Soir de l’Université d’été de Mohammadia en publiant des entretiens avec Haïm Zafrani, Germaine Ayache , dont celui–ci avec Jean Louis Miège .

En guise de présentation j’écrivais : Parmi les participants, nous avons rencontré l’éminent historien qui a publié en cinq tomes (éd. P.U.F.), l’histoire des relations entre le Maroc et l’Europe du XVIII et XIXème siècle. Il s’agit du professeur Jean Louis Miège, né à Rabat, qui a formé de nombreux historiens marocains et qui dirige actuellement trois thèses de doctorat d’Etat de jeunes chercheurs marocains, dont l’une porte justement sur 1912.

Dans cet entretien Jean Louis Miège nous parle de Mogador où est née sa femme, de son attachement à ses racines marocaines, du commerce transsaharien, du judaïsme marocain et du long ébranlement qui va conduire au protectorat.

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Fès vue des tombeaux mérinide

Q. Vous avez consacré de longs passages à Mogador dans votre œuvre concernant les rapports entre l’Europe et le Maroc au XVIII et XIX ème siècle.

 J.L.Miège : J’en parle également dans un livre collectif consacré aux principales villes du Maroc. On avait demandé à un certain nombre d’auteurs – Sefrioui,.Boujean, Deverdain…- de fairechacun un chapitre consacré à une ville. Je me souviens que Boujean avait fait Meknès et moi-même j’ai fait la partie consacrée à Casablanca – que j’habitais – et à Essaouira ; Mogador à l’époque. L’ouvrage s’appelle « dans la lumière des cités Africaines ». Il a été couronné par l’Académie des Sciences d’Outre Mer paru dans les années 1955 et c’est assez peu connu.

 Q. qu’est ce que vous avez révélé dans ce livre de Mogador ?

 J.L.Miège : Ce livre a été un peu le complément de ce que j’écrivais alors concernant l’histoire de la ville et qui étaient des écris d’érudition, d’historien, fondés sur des archives. Là, c’était le livre d’un amoureux de la ville, donc c’est beaucoup plus la partie affective, esthétique, des sentiments que la ville éveillait en moi ; c’est beaucoup plus personnelle d’une certaine façon que les autres travaux qui sont d’érudition.

 Q.  vous êtes le spécialiste des rapports entre l’Europe et le le Maroc au XIXème siècle : la ville était devenue d’une importance circonscrite et locale. On se demande pourquoi Mièg accorde tant d’intérêt pour l’histoire d’une petite ville au XIXème siècle ?

 J.L.Miège : Evidemment le destin de l’histoire a fait que Mogador a été un petit peu marginalisée par rapport aux nouveaux courants commerciaux, alors que justement l’intérêt que j’ai vu dans la ville, c’était l’importance qu’elle avait joué dés sa création et au début du XIX ème siècle. Et c’est au fond cette histoire à la fois de son ascension et peut–être les débuts de son déclin par sa grande rivale qui allait entièrement l’éclipser – Casablanca – qui m’a fait m’attacher à elle. Parce qu’on voyait une ville naître , se développer et s’épanouir – et avec une très grande originalité – et on sentait déjà cette ville commencer de s’engourdir parce que l’histoire va la laisser un peu en marge des nouveaux courants.

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Esquisse de la porte d’El Mansour de Meknès

Q. Dans votre livre vous signalez que la ville était victime de la découverte de la machine à vapeur et de l’occupation de Tindouf à la fin du siècle dernier ?

 J.L.Miège : Oui, ce sont à la fois des raisons techniques, des modifications des communications à vapeur qui ont fait que le port a décliné et puis c’est évidemment qu’il a été coupé progressivement de l’arrière pays profond ; c’est-à-dire de ce trafic à travers le Sahara, avec l’Afrique Noire dont Mogador était tête de pont.

 Q. Ce commerce transsaharien démontre qu’il y a des liens profonds entre le Maroc et l’Afrique et surtout entre le nord du pays et le Sahara marocain.

 J.L.Miège : Oui, il est indéniable qu’à travers toute l’histoire, on parle toujours évidemment de la conquête marocaine de Tombouctou de l’époque saâdienne, qui a vu le plus brillant moment des contacts. Mais à travers toute l’histoire ces contacts, qu’ils aient eu lieu plus vers l’Est par le Tafilalet et la grandeur de Sijimassa, ou qu’il ait eu lieu plus vers l’Ouest avec l’émergence justement de Mogador, ont toujours été d’une extrême importance du point de vue humain, économique et culturel. Ce que je crois avoir – et mes travaux ultérieurs l’ont confirmé – démontré : c’est le réveil de ce commerce transsaharien au début du XIXème siècle. Et contrairement à ce qu’on pouvait imaginer,  ce n’est pas au XVIIIème siècle que le commerce a décliné mais très à la fin, à la deuxième moitié du XIXème siècle. Et donc les rapports ont été peut–être plus étroits au début du XIXème siècle qu’ils n’avaient été pendant beaucoup de périodes antérieures. Ce qui fait l’importance de la « révolution », en quelque sorte, que cette interruption a pu amené puisque c’était un commerce en plein essor qui avait doublé, triplé, en l’espace de quelques années ; qui ensuite s’est brusquement amenuisé et qui s’est reporté alors très à l’Est ; c’est-à-dire vers la Libye qui a été l’héritière de ce commerce ou plus à l’Est encore vers la mer Rouge et à la péninsule arabe.

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On dirait les ruelles chaulées de Chefchaouen

Q. Dernièrement, Kakon, natif d’Essaouira a écrit sur la ville un livre intitulé « La Porte du Lion », Edmond Amran El Maleh a écrit « Parcours immobile » où on retrouve cette nostalgie pour la ville, Haïm Zafrani en parle également…Comment expliquez–vous cette nostalgie de la communauté juive pour sa ville malgré le départ ?

 J.L.Miège : Je pense que vous pouvez poser la question à mon ami Haïm Zafrani qui vient d’arriver à l’Université d’été de Mohammadia. Nous en avons justement beaucoup parlé aujourd’hui au déjeuner. Je pense que cette nostalgie tient d’abord d’une façon générale à la nostalgie qu’on a de ses racines. Et moi-même né à Rabat et ayant une famille qui a vécu 60 ans au Maroc, je ne peux manquer d’avoir la nostalgie de mes racines. Je pense ensuite, que cette communauté avait une très profonde originalité, parce qu’elle est à la fois très marocaine, très enracinée mais également très ouverte sur l’extérieur, très vivante et il y a eu là une petite civilisation – j’oserais dire dans la grande civilisation séfarade Judéo–Arabe et plus spécialement Judéo – Marocaine. Et il y a eu une micro-civilisation particulière de Mogador qui tenait justement à ces particularités et peut être à une teinte Anglaise due à quelques Gibraltariens qui apportaient une touche supplémentaire et que cette synthèse d’éléments, ce décor si particulier de la ville si belle de  Mogador, qui avait créé cette petite civilisation Judéo–Marocano–Mogadorienne ou Essaouirienne oserais–je dire.

 Q. Dans ce symposium estival, les historiens se sont mis d’accord pour parler de la pénétration coloniale à partir de la Bataille d’Isly, où le Prince de Joinville avait justement bombardé Mogador en 1844…

 J.L.Miège : Oui, comme vous le dites très justement, cette marginalisation un peu de Mogador, Isly, les rapports avec l’Algérie, la frontière de l’Est… tiennent peut–être plusde place maintenant dans le subconscient Marocain que le Sud ou cette période. Je crois surtout que le Maroc n’étant plus à l’époque une puissance maritime, le fait de cette bataille terrestre qui fut une grande bataille a plus fortement marqué les esprits qu’un bombardement maritime. Et peut être il aurait fallu commencer quelques décennies plutôt et justement à la fondation de Mogador.

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Du côté des ksours du Dadès et des gorges de Toudra

Q. C’est quand même à partir de la deuxième moitié du XIXème siècle que les puissances,  l’Angleterre, la France, l’Espagne, l’Allemagne, ont commencé à préparer le protectorat du Maroc ?

 J.L.Miège : Si vous voulez. Je pense qu’il y a le véritable tournant, la période absolument décisive et très circonscrite et très courte dans l’histoire en réalité. Elle se prolonge ensuite, l’ébranlement est long. Mais, c’est en six ou sept ans que tout le destin du Maroc se joue et bascule. C’est entre le traité de commerce avec l’Angleterre en 1857 ; c’est la guerre de Tétouan en 1859 et le traité de 1860 et c’est le traité avec la France de 1863 – D’une part l’intervention des trois grands partenaires, l’Allemagne , la France et l’Espagne et d’autre part la triple action économique avec le traité commercial, militaire et politique. Avec la guerre de Tétouan et le traité Hispano–marocain et social avec la convention avec la France qui étend la protection et qui modifie l’équilibre de la société marocaine. Alors on a trois ébranlements : diplomatique, économique et social qui ont eu lieu au même moment. Le reste, ce sont les efforts entrecroisés et la suite de ces trois choses presque corrélatives en l’espace de six ans seulement.

 Q. On a dit aussi que, sur le plan de la politique intérieure, c’est aussi du fait de la bourgeoisie marocaine, qui refusait de contribuer au remboursement des dettes contractées par le Mkhzen en recourant le cas échéant à la protection étrangère. On a pu dire que le protectorat du pays a débuté par le protectorat des individus. Qu’en pensez vous ?

 J.L.Miège : Je pense qu’il y a un peu de vrai. On peut le constater objectivement. On ne peut pas porter de jugement de valeur. Car à distance, et avec les travaux de tous les historiens qui se font depuis des décennies,  nous voyons comment l’histoire s’est déroulée. Mais les contemporains ne pouvaient pas avoir conscience de la portée d’un acte individuel qui était un acte d’intérêt matériel, de sauvegarde matérielle immédiate dont la portée n’a été qu’à longue durée mais par l’accumulation de ces décisions individuelles. Donc, il n’y avait pas du tout de prise de conscience qu’amènerait ce passage sous la protection individuellement, d’une puissance étrangère. Mais ces effets accumulés et additionnés le long des décennies a bien manifestement été très néfaste au pays : il a ouvert la porte au protectorat proprement dit et non plus à la protection des personnes.

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Pastorale…

Q. Est-ce que l’historien peut recourir au concept de la segmentarité qu’utilise l’ethnologue ou la sociologie pour expliquer la facilité de cette pénétration ?

 J.L.Miège : D’abord, je dirai, qu’il n’y a pas de cloisons : nous sommes des spécialistes mais nous ne nous ignorons jamais les uns les autres. Il n’y a pas de cloisons entre les sciences humaines. Il est bien évident que le sociologue ne peut pas se passer de l’historien, que l’ethnologue de l’anthropologue etc. Je contesterais peut–être un petit peu le mot de « facilité de pénétration », car tous les travaux montrent la lenteur de cette pénétration. Ma modeste contribution a montré que le protectorat n’avait pas éclaté brusquement mais qu’il avait été précédé par cette insidieuse, cette  lente pénétration et dislocation d’une société pendant près de 60 et 70 ans et aussi – tous les travaux le montrent aujourd’hui – d’une longue et lente et forte résistance à cette pénétration. Donc, ce n’était pas une pénétration facile. Ça a été le long accouchement d’une nouvelle société.

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Méhariste

Q. Donc, vous pensez que c’est une explication un peu facile que de dire que les travaux universitaires de tel ou tel ont aidé à mieux connaître le pays et à savoir mieux le dominer ?

 J.L.Miège : Vous savez comme dit un de mes collègues Lacoste – directeur de la revue de géographie Eurodote –  la géographie n’est pas innocente, aucune science n’est en soi innocente : on peut se servir de la psychologie pour faire la guerre, de la géographie pour aider les guerriers, des travaux des historiens pour faire de la propagande politique. Donc, que ces travaux aient été utilisés, ils l’ont été comme l’étaient les travaux des arabisants ; des gens qui connaissent mieux la société pour mieux la contrôler. Mais je ne pense pas qu’ils aient été d’abord téléguidés préalablement avec cette volonté et qu’ils aient été rédigé par leurs auteurs dans la perspective d’une pénétration. Mais qu’ils aient été utilisés ? Très certainement. Dans la vie atuelle combien de découvertes pacifiques sont utilisées par les militaires et vise versa. Ce sont des connaissances globales qu’on utilise à un moment donné.

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Gravures rupestres ressuscitées

Q. Des historiens Marocains participant à ce symposium avancent qu’on a négligé les sources arabes de l’histoire Marocaine…

 J.L.Miège : Je pense que c’est exact. Je ferai simplement trois remarques : d’une part ces archives ont été très longtemps peu lisibles et d’accès très difficile. Ils sont souvent moins riches qu’on ne l’espérait. Donc, c’est un des apports nouveaux mais tardifs de l’historiographie. Deuxièmement, en tant qu’historien, je dirai que pour moi, il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises sources. Il peut y avoir de bonnes archives locales si elles sont bien interprétées et si elles sont justes ; comme il peut y avoir de mauvaises archives extérieures mais également de bonnes archives extérieures lorsque l’homme était honnête et a bien connu le pays. Donc, notre métier d’historien est d’utiliser toutes les sources d’archives en les contrôlant les unes par les autres, en leur appliquant à toutes les mêmes critères sans vouloir par leur origine les valoriser les unes par rapport aux autres. Ce qui est important ce n’est pas d’où elles viennent ; c’est le contenu de la réalité qu’ils abordent. Ceci dit, je crois que l’expansion de la recherche historique passe désormais de plus en plus par ces découvertes , ces publications et cette exploitation des manuscrits et des archives locales. Encore faudrait–il que la forêt ne soit pas cachée par l’arbre et qu’on n’arrive pas à une micro-histoire  à partir de petits documents que l’on survalorise parce qu’ils sont des documents locaux. Je crois qu’il faut un équilibre comme dans toutes les sciences de l’histoire spécifique du Maroc, mais replacée – nous en parlions tout à l’heure à propos du commerce saharien – dans l’histoire mondiale ; ce sont de grands courants, dont on ne peut pas exclure le Maroc.

 Propos recueillis par Abdelkader Mana

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Les illustrations sont de LAURIOZ  qui nous dépeint un pays enchanteur aux trainées de poudres salées et pourpre..

.On peut voir son exposition à la Galerie du Vert-Galant, 52, Quai des Orfèvres, Paris 1er, Métro Pont-Neuf qui est aussi l’ancien appartement des acteurs Yves Montand et Simone Signoret.
ENTREE LIBRE du 1er au 15 décembre 2010, chaque jour de 10H à 19H.
Atelier Graf / Patrice Laurioz
Pour toute information ou pour recevoir le visuel de cette belle exposition :
Courriel : patrice.laurioz@neuf.fr  Téléphone : 01 39 51 82 65

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Massa Terre de Légendes

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Lazarev
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TABAL

Le poisson ne se lave pas le visage dans la mer

La mer est son visage lavé

Depuis le blanc-sel, depuis ce bleu-éternel

Moubarak Erraji

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Le toponyme de Massa est déjà indiqué sur la plus ancienne carte, celle de Ptolémée. Si on admet que les Phéniciens possédèrent cinq comptoirs commerciaux sur les côtes marocaines au sud du Cap Ghir, il est probable que le port de Massa fut choisi par ces navigateurs de la première heure. Sur ces côtes marocaines, les marins berbères s’accrochent au moindre abri pour y fonder de petits ports de pêche.

Massa est traversée par l’oued sur environ 150 kms. Les villages avoisinants en profitent énormément. Ils se succèdent tout le long de la rive sud-ouest et de la rive nord-ouest. Sur les bords de l’oued se pressent une quinzaine de villages construits à mi-pente sur la falaise escarpée de la rive gauche. Le jonc prolifère dans le lit même de l’oued et fournit la matière première à l’artisanat du nattage qui fait de Massa le premier fournisseur en nattes des mosquées du  Royaume. C’est une activité ancienne qui se transmet de génération en génération. L’eau qui fait vivre la plaine provient soit de l’oued lui-même, soit des puits et des sources. L’eau de l’oued est très légèrement salée. Celle des puits et des sources est douce. Les champs irrigués prennent l’aspect de véritables fourrés où les sangliers de la montagne viennent se réfugier. Les livres d’histoire signalent que Massa produisait de la canne à sucre du temps des Saadiens. Au temps des disettes les gens venaient directement à Massa en raison de l’abondance de l’eau, celle de l’oued Massa et aussi en raison de nombreuses sources.

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Chaque vague est un ancien pêcheur

Mort de noyade

La vague peut-elle se noyer en elle–même ?

La mer est plus langue qu’une canne de pêcheur

Ce n’est pas moi qui le dis

Ce sont les fuites d’eau au travers les mailles du filet

Moubarak Erraji

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L’embouchure est très belle : la mer pénètre à des kilomètres en profondeur en amont de l’oued Massa. Il reste encore des vestiges et des traces de l’ancien port que se soit en amont ou en aval du fleuve. Les origines de ce port remontent aux Phéniciens, aux Carthaginois et aux Portugais. Il fut fréquenté jusqu’à l’époque Saâdienne et au début de la principauté de Tazerwalt. On accédait au port qu’on appelle al-Forda en arabe,par l’embouchure avant son ensablement, pour transporter soit les marchandises, soit les armes.

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Des sacrifices sont également offerts à cet oued surtout au niveau d’Oggoug, c’est-à-dire le barrage situé au niveau d’ Agdal-Massa. Chaque année on sacrifie à cet endroit, pour obtenir la baraka de la sainte lalla Riya, fille d’Ahmed Sawabi. On accorde ainsi leurs part aux saints patrons de Massa. Les anciens pêcheurs se souviennent encore des chants qu’ils clamaient lors de la pêche à la pirogue berbère du nom d’agherrabou . Le mot était connu sous cette forme de Cap Juby à Safi. Le mot a pu être rapporté au grec et au latin carabus . Les saints enterrés en bord de mer ont leur part de capture des agherrabou. Les pêcheurs ne peuvent ni vendre, ni partager les poissons, sans accorder leur part de poissons aux saints. Ils disent : « Voici le poisson de Sidi wassay ! » En le rejetant au loin sur le sable. « Cet autre poisson est pour lalla RahmaYoussef ! » pour qu’elle les aide face aux tempêtes maritimes. Ce n’est que par la suite que les pêcheurs peuvent vendre leurs captures.

Abdelhadi, le parolier des Izenzaren qui vient souvent en marin chercher l’inspiration à Sidi wassay chante :

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Me voici mettant ma pirogue face aux vagues

L’écume des vagues couvre ma pirogue

On ne sait ce qu’on va trouver

Derrière les vagues et derrière les îles

Le rouget, c’est en haute mer qu’on le capture

Au bout d’un filet qui vibre comme un rebab

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Dans les douars côtiers, c’est la pêche qui prime sur l’agriculture. La plupart des marins cultivent la terre pendant la mauvaise saison. C’est surtout la crainte de la houle qui paralyse la pêche pendant l’hiver. La vie maritime semble s’être retirée de Massa en raison de l’ensablement. Tifnit est maintenant le port où arrivent les pirogues chargées de poissons. C’est là qu’Oqba Ibn Nafiî s’est arrêté face à la mer. Le grand conquérant arabe avait prié son Dieu en ce lieu. Les princes s’y rendaient pour renforcer leur pouvoir. Ibn Khaldoun rapporte des légendes qu’on n’a cessé de répandre depuis, qui représentent cette région comme le lieu d’où viendront l’imam el Mahdi et le Doujjal (l’antéchrist) :

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« Les gens disent que le Mehdi surgira au fond de quelques lointaines provinces au bout du monde civilisé, par exemple au Zab en Ifriqiya ou dans le Sous marocain. Des gens simples vont en pèlerinage au ribât de Massa dans le Sous. Ils espèrent le rencontrer là, persuadés que c’est là qu’il va apparaître et qu’ils lui prêteront serment d’allégeance. Au début du 13ème siècle,  et sous le règne du sultan mérinide Youssef Ibn Yaâkoub, un soufi pratiquant vint au ribât de Massa. Il prétendait être le fatimide qu’on attendait. Beaucoup de Znaga et de Gzoula de Sous le suivirent. Il était sur le point de réussir lorsque les chefs des Masmoda craignirent qu’il ne vint à menacer leur autorité. L’un d’entre eux, de la tribu des Seksawa lui dépêcha un tueur à gage et l’assassina. Ceci fit échouer toute l’affaire. »

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La sanctuaire de Sidi Wassay situé sur la rive sud de l’oued Massa, de son vrai nom Abderrahman Rondi par référence à la ville Andalouse de Ronda . Il aurait vécu au 13ème siècle. Il avait quitté l’Andalousie pour Fès et de là à la tribu berbère d’Issafen N’Aït Haroun. Il y laissa un enfant et vint s’établir à Massa où il fut enterré au bord de la mer pour que sa baraka produise des pêches miraculeuses et protège les rivages  des ennemis qui viennent de la mer. Le surnom de Wassay signifie d’ailleurs en berbère « celui qui protège des dangers de la mer ».

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Le rocher de Jonas est également l’objet d’un culte jusqu’à nos jours sur les rivages de Massa. Entre sable et eau le rocher est parfois recouvert par le flux des marées. Pour le professeur Bassir, originaire de Massa : « Ce n’est peut-être qu’une simple légende, mais il n’est guère hors de portée pour le Seigneur de faire advenir Jonas des rives orientales de la Méditerranée à ce ribât de l’Atlantique. Jonas fut avalé par une baleine pour une action blâmable envers Dieu. Et c’est sur ces rivages que la baleine l’engloutit d’une manière ou d’une autre . Un plant de courge poussa alors sur lui comme il est dit dans le Coran :

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« Et nous le jetâmes sur la terre, si maigre qu’il était et nous vîmes pousser sur lui un plant de courge. ». Le yaqtin , ce plant de courge qu’on appelle aussi « légume du Prophète », c’est-à-dire la plante qui a poussé au-dessus de Jonas.

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Selon Léon l’Africain, la mer rejetait ici des cétacés, en particuliers les baleines que les marocains appellent Gaga, comme le prouvent leurs carcasses dont on s’est servi pour consolider les arcades et les toitures de la vieille mosquée de Massa. Il y avait un os de baleine à Sidi Wassay qui faisait l’objet de culte et auquel on se frottait pour se débarrasser de certaines maladies. La baleine que rejetait la mer, Léon l’Africain l’avait vu de ses propres yeux. Il raconte comment il a pu franchir sur dos de chameau une arcade faite d’os de baleine. Les baleines échouaient spécialement sur ces rivages, parce qu’à un ou deux kilomètres au large de Massa se trouvent des écueils acérés, à fleur d’eau : la baleine s’y blessait et finissait par échouer sur la plage.

Abdelkader MANA  

TROUBADOUR

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Les troubadours de Sous

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« Ô aigle au beau plumage

Toi, l’étrange oiseau

À la lune tu porteras mon salut

Et tu lui diras : L’étoile polaire   désire te voir »

Le raïs Amarok

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La grande caravane chargée d’ivoire, d’encens soudanais, du tabac de Takrour arrivaient au premier jeudi du mois d’août, c’est-à-dire pendant la période du moussem de Sidi Ahmad ou Moussa, le saint patron des musiciens et des acrobates. On s’y approvisionne de tout et d’abord de baraka. Protecteur des troubadours chleuhs, Sidi Ahmad ou Moussa, mort le 10 octobre 1564, c’est-à-dire il y a près de 446 ans. De Sidi Ahmad ou Moussa lui–même on sait peu de chose. Mais autour de son nom devenu fabuleux sont venues se greffer un certain nombre de vieilles légendes.

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Patron de Tazerwalt, Sidi Ahmad Ou Moussa, est un des saints Berbères les plus populaires du Maroc. Plus d’une douzaine de moussem sont célébrés chaque année dans l’enceinte de son sanctuaire : celui des femmes, des anciens esclaves, des tolba et d’autres. Les musiciens viennent à ce moussem non pas pour gagner de l’argent comme ils le font ailleurs mais en tant que pèlerins en quête de la baraka du saint. Si les Rways de Sous considèrent Sidi Ahmad Ou Moussa comme leur protecteur, c’est certainement parce que l’ancêtre des trouveurs chleuhs , Sidi Hammou, est originaire de Tazerwalt, où est enterré Sidi Ahmad Ou Moussa.

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Tazerwalt est une petite cuvette aride, située à 110 kilomètres au sud d’Agadir et à 40 kilomètres à l’Est de Tiznit. Qui aurait cru, en voyant la nudité de ce paysage aujourd’hui, que ce fut là l’un des nœuds les plus féconds de l’histoire du Sous au 17ème siècle. À partir de la Maison d’Illigh, les descendants de Sidi Ahmad Ou Moussa allaient rayonner sur le plan commercial jusqu’en Guinée vers le sud et jusqu’en Hollande vers le nord. Sidi Ahmad Ou Moussa faisait partie de ces zaouïa sahariennes , situées au point de départ et d’arrivée des caravanes.

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Tout ce que l’on achète au cours de ce moussem, c’est du barouk, c’est-à-dire un objet qui représente plus que sa réalité déjà connue parce qu’il incorpore l’énergie mystique de la baraka. Il y ales produits à effet magique qui ont pour but d’attiser l’affection fléchissante du bien aimé ou d’éloigner les mauvais esprits des envieux : encens, cauris, plumes d’autruches, peaux de panthère, toisons d’hérisson ou pelages de chacal. Ce moussem est aussi fait pour le doux commerce d’amour. La variété de dattes qui est la plus estimée en ce moussem est celle du butube suivie de celle de bouscri.

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Dans ces confins avec le Sahara, le Sous produit des dattes au goût succulent. A Akka et Tata, le palmier–dattier est très petit mais extrêmement productif et quoique le fruit ne soit pas un article de commerce comme à Tafilalet, il est d’un parfum exquis et possède des qualités variées. Dattes, amandes, henné, thym, romarin, miel : les plantes médicinales qu’on vend ici et qui font que le moussem sentt bon la forêt ont déjà par elles-mêmes une fonction thérapeutique dont l’efficacité se trouve démultipliée en quelque sorte par l’effet du barouk que leur incorpore le moussem. Du haut-Atlas viennent des chargements d’écorces de noyers (c’est la période du gaulage), dont les femmes se servent avec le khôl et autres produits cosmétiques naturels pour se faire belles.

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Une semaine avant le moussem, la rumeur publique fit sensation en annonçant la participation du Raïs Amerrakchi : la bonne nouvelle fit le tour des tribus alentour et remonta même via le téléphone arabe jusqu’à la célèbre place de Jamaâ Lafna (la place de l’anéantissement) : une vedette de la chanson berbère moderne au moussem de Sidi Ahmad Ou Moussa ! Quelle aubaine ! Actuellement, sur le marché des disquaires, le raïs Amerrakchi connaît un franc succès parmi le public chleuh. Avec la Raïssa Tihihite, l’étoile d’origine, et le Raïs Aglaw, il fait partie de la nouvelle génération des Rways qui chantent l’amerg lajdid (la nouvelle chanson) qui, tout en se caractérisant par l’introduction d’instruments de musiques modernes, ne change pas pour autant l’identité musicale des troubadours de Sous.

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Le ribab est l’instrument central de cette musique berbère : c’est lui qui lui permet de garder son cachet original. Le joueur du ribab prélude de deux manières : soit en montant des gammes « tlouâ », soit en brodant la note « Do » : « Astara ».

A la fois troubadours et trouvères, les danseurs chleuhs sont aussi des chanteurs qui interprètent les œuvres des poètes de la montagne : vieilles mélopées, chansons nouvelles. Aux tremblements d’épaules correspondent les trilles du ribab. L’introduction du ribab monocorde dans l’orchestre chleuh peut passer pour un trait de génie, tant il donne à cet orchestre un timbre original, une allure pittoresque, une force expressive qu’il n’aurait pas sans cet instrument. La corde vibrante est constituée par une mèche de quarante à cinquante crins de cheval (sbib). Les sons produits constituent un curieux amalgame de notes fondamentales et d’harmoniques. Il en résulte un timbre aigre–doux qui rappelle les sons de la flûte.

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Dans une société où la culture littéraire est d’un grand prix, où elle appartient à tous, où les poètes amateurs sont nombreux, bref, où l’on sait apprécier l’œuvre d’une belle venue, le poète doit s’affirmer bon littérateur dés le début du poème. Le poème est un discours Awal écoulé dans une forme métrique N’dam. Une poésie où s’affirme la primauté de la musique sur les paroles, d’où le recourt au refrain lancinant pour rythmer chaque strophe. Dans tout chant, il y a un sens caché, une signification symbolique. L’intelligence du texte est aussi fonction de la culture du public comme le dit le poète chleuh : celui qui sait comprendre, comprendra !

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En nous accordant un entretien, à l’issue de soirée musicale à Sidi Ahmad Ou Moussa, le Raïs Aglaw était à peine audible : l’extinction de la voix est à la fois bénie par le saint et désirée par le chanteur, car elle symbolise la mort des vieilles cordes vocales indispensable à la renaissance d’une nouvelle voix, à la fois neuve et vigoureuse, pour le restant de l’année.

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Les troubadours de Sous se produisent dans la plupart des moussem du sud marocain. Ils plantent généralement leur théâtre au parc forain qui constitue la partie ludique  et profane de la fête patronale. La Raïssa Amina, dont le répertoire fait partie de la nouvelle chanson berbère en vogue, chante d’une voix naïve et belle les mots simples de l’amour du terroir et de ses symboles sacrés. Mais par delà leur voix, les Raïssa apportent un plus avec leurs diadèmes magiques, leurs caftans bariolés et leur chorégraphie improvisée. L’improvisation musicale constitue , en effet, avec la participation du public, un des traits majeurs de cet art populaire.

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Grâce à l’effet cassette aussi bien audio que vidéo leur audience est infiniment plus grande. Cet exemple montre que la culture est toujours ambulante, déplacée et en mouvement. Soit que sa déambulation voyageuse se fasse comme autrefois en carriole, soit que la circulation de la culture traditionnelle empreinte la voie des ondes et des bandes magnétiques. En ce sens les Raïs sont les véritables unificateurs de la culture berbère.

La Maison d’Illigh

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La Maison d’Illigh est un des principaux pourvoyeurs de nègres acheminés par les caravanes à travers le Sahara. Une grande moitié des valeurs apportées du Soudan le serait sous la forme d’esclaves noirs. Ces esclaves transitaient par les moussem et particulièrement celui de Sidi Ahmad Ou Moussa. Un vestige de ce rôle se perpétue en ce qu’Illigh préside encore aujourd’hui la fête des esclaves en dou lqiâda en l’honneur de Bilal, affranchi par Abou Bakr.

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Le fondateur de la Maison d’Illigh, Abou Hassoun Semlali (dit « Bou Dmiâ »), est l’un des descendants de Sidi Ahmad Ou Moussa. Il serait arrivé dans cette région en provenance du Sahara. Selon la légende, il aurait choisi de s’établir à Tazerwalt parce qu’il avait trouvé le lieu « convenable » :

«  Abou Hassoun Semlali était à la chasse quand il s’est arrêté à cet endroit. Il a chassé une gazelle et après l’avoir immolé, il a suspendu sa carcasse à un arbre jusqu’au lendemain. Sa viande n’ayant pas été affectée par la chaleur, il dit à ses compagnons :

–  Cet endroit est convenable (Iliq, en arabe)

C’est ce mot arabe d’Iliq qui signifie « convenable) qui a donné le toponyme d’Illigh. »

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Vers 1638, Ali Bou Dmiâ, petit fils de Sidi Ahmad Ou Moussa, allait étendre le pouvoir de la Maison d’ Illigh au port de Massa et à celui d’Agadir, en y établissant un comptoir commercial pour les échanges avec la Hollande, la France et l’Angleterre. A cela s’ajoutait son quasi monopole sur le commerce transsaharien avec la Guinée et le Soudan.

On date la venue des premiers juifs à Illigh vers 1620. L’extension du commerce nécessitait l’entremise des juifs. C’est lors de la grande épidémie de peste qu’on les a autorisé à enterrer leurs morts en arrière d’Illigh, c’est-à-dire à l’Ouest de manière à ce que les musulmans d’Illigh ne fassent pas la prière tournés vers un cimetière juif. Il seraient originaires de l’Ifran de l’Anti–Atlas qui est l’un des principaux relais de l’axe atlantique transsaharien qui part de l’Oued Noun, seguiet el hamra, Oued Eddahab, traverse Waddane et Wallata pour aboutir à Tombouctou. Cette route célèbre est connue sous le nom de Tariq Lamtouna. En perdant sa fonction commerciale, de lieu de transit pour le commerce transsaharien, la Maison d’Illigh tomba en ruine.

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Depuis la construction des remparts de Tiznit par Hassan 1er et l’affirmation d’un établissement durable du makhzen dans cette ville, bon nombre de juifs des Mellahs de Sous y transférèrent leurs familles, leurs biens et leurs boutiques. Il est naturel qu’ils recherchent un maximum de protection. Ceci est le signe d’une substitution de prestige et de pouvoir d’Illigh à Tiznit. Le 28 avril 1886, Hassan 1er écrit à Hucein Ou Hachem :

« Nous vous envoyons le porteur, notre cousin Moulay Srour, pour accomplir en notre place le pèlerinage au tombeau du Cheikh Sidi Ahmad ou Moussa et à ceux des hommes vertueux aux qualités de piété, de générosité et de bonté qui sont enterrés là. Il est accompagné d’un intendant de notre entourage chargé d’acheter les animaux et de les sacrifier à titre d’offrandes à Dieu, auprès de ces sanctuaires vers lesquels se tournent, dés le matin, les espérances. »

Le moqadem de la zaouïa nous invita la veille à filmer  l’invocation de clôture sur la montagne, à laquelle notre équipe s’est rendue dès le levé du jour (c’était au mois d’août 1997). Après l’invocation collective sur la montagne, tout le monde a décampé pour se rendre ailleurs, jusqu’au prochain mousem.

Abdelkader Mana

TAFRAOUT

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Au milieu des montagnes tourmentées de l’Anti–Atlas, le jour se lève sur Tafraout, toponyme qui figure parmi les plus fréquemment relevés en Berbèrie et qui signifie « l’auge où les chèvres et les brebis viennent s’abreuver ». Tafraout entourée d’un chapelet de villages aux maisons souvent vides mais auxquelles ses habitants d’origine restent attachés même s’ils ont réussi à faire fortune ailleurs. C’est à Tafraout que le Soussi oublie ses soucis, en retrouvant les parfums et les airs qui ont bercé jadis sa prime enfance. C’est là que chacun se réconcilie avec ses racines et son identité profonde.

A l’herbe des prés l’amandier en fleur a dit :

A quoi bon désirer l’eau ? Ô fleur voici l’abeille !

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Lorsque les amandiers en fleurs donnent aux vallées de l’Anti–Atlas leur aspect presque riant et au moment où commence le gaulage des olives, la fête des idernane a lieu juste après le jour de l’an du calendrier julien : c’est ras- el- âm, le jour de l’an berbère, cette porte de l’année agricole qui correspond au 13 janvier du calendrier grégorien, qui donne le départ à ces fêtes saisonnières qui permettent aux vallées de l’Anti-Atlas de sortir progressivement de la mort hivernale à la renaissance printanière. La fête des idernane commence en tribu Ida Ou Samlal le jeudi 15 janvier ; les autres tribus la célèbrent ensuite jusqu’à la mi–mars. C’est une fête qui dure trois jours : le jeudi, le vendredi et le samedi.

Que sont les idernane ? Ce sont les beignets faits de pâte que l’on cuit dans le plat à pain enduit au préalable d’huile d’argan. Ce jour–là on mange aussi les moules séchées achetées sur le marché : les villageois préparent les crêpes ainsi que les moules qu’on appelle waïl en berbère, bouzroug en arabe. Ils s’invitent entre eux et le soir venu a lieu la fête dans le douar. Au sommet du djebel el Kest, qui surplombe Tafraout ainsi que la célèbre vallée d’Ammeln, au tout début du mois de janvier 2004, nous avons assisté à cette fête du calendrier berbère qui a coïncidé cette année avec la fête lunaire du sacrifice abrahamique.

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La trêve des idernane

Perché au sommet du djebel el kest , la plus haute montagne de l’anti–atlas, qui culmine à 2300 m, le village de Tagdicht fait partie de la fraction des Aït Smayoun, qui surplombe la vallée où coule par intermittence l’oued Ameln au pied de la muraille semi–circulaire de l’adrar el kest : c’est par rapport à l’oued qui coule au milieu de la vallée d’Ameln que se répartissent les douars. Il y a ceux en amont de la rivière qui appartiennent  au domaine du haut, afella ou assif, et ceux  en aval de la rivière qui appartiennent au domaine du bas, agouns ou assif. Les premiers formaient le long du djebel el kest une alliance des montagnards dénommée le leff des Tahougalt qui s’opposaient aux villages de la vallée qui formaient le leff de Tagouzoult. Ces deux leff antagonistes ne connaissaient de trêves que durant les fêtes des idernane, comme nous l’explique notre hôte au village de Tagdicht :

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Jalahi Abed, le patriarche de Tagdicht, notre hôte
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Tagdicht

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« L’occasion des idenane, quelle en est la cause ? Les famines et les guerres ! Il y avait la famine et on guerroyait d’un village à l’autre, d’une tribu à l’ autre. Les Oulémas de Sous se sont alors réunis à Igourdane et ils ont cherché à établir une trêve, pour que les gens puissent faire leur marché en paix. Ils ont donc appelé cette trêve « la trêve d’idernane » : deux représentants de chaque douar avaient signé ce pacte. De sorte que quiconque veut se rendre au douar ne puisse être muni d’armes, ne serait-ce que d’un simple couteau. Il peut ainsi se rendre au douar avec confiance. Et ils ont commencé à Igourdane. Le 8 janvier commence idernane à igourdane, suivi de Tagenza, la semaine d’après, puis  vient le tour de Tagdicht où nous sommes . Cette fête mettait ainsi fin à l’opposition entre le leff de Tahougalt et celui de Tagouzoult. Le leff de Tahougalt défendait son territoire et celui de Tagouzoult également. A partir d’Aït Smayoun à Ida Ou Samlal , c’est le leff de Tagouzoult. Et de Tazoult à Aferni , c’est le leff de Tahougalt. On fête idernane en recevant les invités avec les crêpes : les femmes arrivent le jeudi, les hommes le vendredi. Et on commence à danser l’ahouach l’après midi jusqu’à très tard le soir. »
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Lors de la fête nocturne les jeunes chanteuses ont la tête entièrement recouverte par un voile collectif qui les relie entre elles qu’on appelle chéch. Ce voile collectif semble être imposé par les vieilles zaouia et écoles coraniques de la région. Ce voile collectif imposé par les hommes limite l’expression chorégraphique des femmes. A cet égard, le Sous se répartit en deux sortes de tribus : celles dont l’ahouach (danse collective) des femmes se déroule sans voile et qui excellent dans la danse et le chant et celles qui dissimulent leurs corps sous un voile collectif de sorte qu’elles ne laissent paraître de leur beauté physique  que les mains enduites de henné et recouvertes de bijoux (les jeunes nubiles se produisent ainsi pour les beaux yeux de l’ éventuel futur, les femmes mariées sont de simples spectatrices).Ici, le corps des femmes est marqué d’interdits ; on nous a même empêché de filmer les spectatrices. Et comme nous avions voulu filmer les traditions culinaires de cette fête des idernane , on nous a promis par politesse d’accéder à l’espace intérieur réservé aux femmes, mais c’était juste une promesse qui n’a pas été suivie d’effet. De manière symbolique, le seuil, al-atba, marque la limite à ne pas franchir .

Résurrection des fleurs sauvages

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Le poète Mohamed Kheir Eddine, né dans cette vallée d’Ameln, plus précisément au  village d’azrou ouadou (le rocher du vent) s’était élevé à son retour d’exil contre ces traditions étouffantes tout en exprimant de la nostalgie pour ces musiques naïves et attendrissantes qu’il a connu dans son enfance. Une enfance où il n’avait connu de la femme que son voile noir et son fagot de fourrage sur le dos :

La femme portant la montagne sur le dos

La femme naissant du creux moite de l’omoplate

Des moutons sacrifiés sur l’ardent miroir fauve

Mère ! Issue des plantes fourragères

Je vais par ce chemin abrupt atteindre tes yeux baies

Et très haut une lune peut–être qui pose ses nasses

Avec sa langue embrassant les étoiles

Morte ?! Non. Fatiguée de l’amour acre non consommé

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C’est en ces termes que, dans sa « Résurrection des fleurs sauvages », Mohamed Kheir Eddine rend hommage aux femmes de ce pays qui est le sien. Et « on arrive dans son pays, écrivait–il , plein de bruits des mégapoles, de la furie des mers et baignant dans les espaces immenses. Quel miracle ! Après les vins forts de l’errance que les brocs de petit lait saupoudrés de teins moulus. On refait connaissance avec la moindre poutre, la moindre marche. On redécouvre les pièces visitées en rêve, exiguës et ténébreuses. On est véritablement à l’écoute des musiques de l’enfance. »

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Les commerçants des villes bâtissent ici des villas en béton dont ils confient les clés à des allogènes et où ils ne viennent habiter qu’une quinzaine de jours par an, à l’occasion de mariages. Au pays reste la femme : c’est elle qui cultive la terre, c’est elle qu’on voit arracher de l’herbe en flanc de montagne. Curieuse économie à deux branches : l’agriculture et le commerce dont l’une, la complémentaire, s’est développée au point de devenir la principale. Au pays d’Ameln, l’émigration a dispersé les hommes au point qu’on a dû faire appel à l’ahouach des hommes de la tribu voisine d’Amanouz. Dans son improvisation poétique, le poète fustige l’avarice qui fait de l’accumulation de richesse le but ultime de la vie. L’avare ne peut s’adapter à la vie sociale : Dieu lui a interdit de goûter au miel des choses. Dans une fête où l’assistance est faite principalement d’épiciers et d commerçants ayant bâti leur richesse à force d’épargne, l’évocation de l’avarice paraît un clin d’œil qui ne manque pas de sel. Un simple recensement des invités nous convainc de leur origine sociale : tailleur à Tanger, buraliste à Casablanca, épicier à Rabat, restaurateur à Tafraout, propriétaire de supermarché dans la banlieue parisienne : ils sont tous revenus au pays à l’occasion de l’aïd el kébir et ont choisi de prolonger leur séjour pour participer au village, aux environs de Tafraout, à la fête saisonnière de l’Anti–Atlas. Contrairement au Haut–Atlas où nous pouvions interroger des femmes dévoilées sur leur chant et leur danse, dans cet Anti–Atlas puritain, on a dû ruser pour filmer furtivement au loin, des femmes voilées.

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Dans le Sous, la femme reste la gardienne de la culture et de l’agriculture. De tout temps la femme berbère a été pourvoyeuse des significations du monde. C’est elle qui inculque aux très jeunes enfants la culture ancestrale que l’homme trop paresseux quand il n’est pas occupé dans les mines d’Europe ou les épiceries de Casablanca ne leur dispense pas. Cette culture se donnait comme un travail de patience et de méthode qui consiste à nourrir le cerveau de l’enfant de la gestuelle symbolique, tout en lui faisant connaître les beautés diverses et immédiates de la terre.

Abdelkader MANA

Les Ganga de l’Oued Noun

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Le territoire du Sahara Occidental est parsemé de nombreuses salines dénommées Sabkha fréquentées depuis toujours par les caravanes marocaines qui se rendaient de l’oued Noun à Tombouctou pour y acheter de l’or. L’antique saline de Teghazza est la plus connue des historiens. La grande monnaie d’échange pour les opérations commerciales en pays noirs étant le sel, les caravanes y faisaient escale pour y acheter des plaques de sel gemme comme en témoigne le géographe arabe al-Qazouimi qui s’est arrêté à la saline de Teghazza où se trouvaient selon lui une ville aujourd’hui disparue :

« C’était une ville au sud du maghrib, le Maroc actuel, à proximité de l’Atlantique, construite avec des blocs de sel. Les plafonds et les portes étaient faites de plaques en bon état, recouvertes de cuir pour que les bornes ne s’effritent pas. Le sel dans le pays du Soudan est très apprécié : les marchands l’exportent de Teghezza dans tous les pays. La charge d’un chameau se vend à cent dinars. »

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En allant de Sijilmassa à Wallata, Ibn Battouta s’y est arrêté au mois de mars 1352. Selon le célèbre globe trotter tangérois :

«Les dalles de sel gemme extraites par les esclaves du Massoufite tributaires de l’Empire du Mali sont transportées au Soudan. La nourriture des mineurs vient à la fois du sud Marocain, les dattes et du Soudan, le mil. »

Ibn Battouta nous montre les Massoufite ancêtres des hommes bleus associés à la vie du Mali. Il n’est donc pas étonnant que certaines musiques soudanaises soient à la fois appréciées au Soudan et au Sahara. Si bien qu’aujourd’hui, la musique au Sahara semble composée d’un ensemble d’éléments négro-berbères tardivement arabisés.

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Les gangas de Guelmim (la porte du Sahara) se distinguent par un répertoire à forte influence bédouine notamment à travers le dhikr et le madih à forte connotation mystique. Dans leur chant on invoque la beauté de l’esclave m’birika (sobriquet qu’on lui donnait par référence à son maître le cheikh Bayrouk de l’Oued Noun), femmes que ramenaient les caravanes du Soudan :

Comme les filles du Soudan sont belles !

M’birika ô ma belle, on t’a amené du Soudan

On n’était pas fatigués et tu n’étais pas épuisée

M’birika ô ma belle, quand  on t’a amené du Soudan

En reliant St Louis au Sénégal à Mogador vers 1850, Léopold Panet, le premier explorateur du Sahara, décrit sa rencontre avec le cheïkh Bayrouk pendant son séjour à Noun, où il avait assisté à une fête d’accueil d’une caravane en provenance de Tombouctou :

« Pendant mon séjour à Noun, j’y fus témoins d’une fête magnifique. C’était le 12 mai ; la veille, on savait qu’une grande caravane revenant de Tombouctou devait arriver le lendemain, parce qu’elle avait envoyé faire louer des tam-tams pour fêter sa rentrée. Dès sept heures du matin, les femmes des marchands arabes, qui composaient cette caravane, étaient parées de tout ce qu’elles avaient de beau en habits et en bijoux, et le tam-tam, dont le bruit assourdissant se répétait au loin, avait attiré autour d’elles une foule des deux sexes… Ceux au-devant de qui elles allaient, paraissaient à l’autre extrêmité de la plaine, laissant derrière eux leurs chameaux chargés et deux cent esclaves appartenant aux deux sexes. Le tam-tam résonna avec fracas, les drapeaux voltigèrent en l’air, les chevaux se cabrèrent de part et d’autre… La troupe forme deux haies qui reçoivent entre elles les chameaux chargés et les esclaves déguenillés, souvent nus. Les hommes continuent leur évolution guerrière avec le même enthousiasme, mais il y a moins de charme, moins de mélodie dans les chants naguère si harmonieux des femmes : elles ont tourné leur attention vers les esclaves et déjà chacune d’elles y a fait son choix. » Les maîtres de ces lieux de rassemblement de convois caravaniers disposaient, dans leurs citadelles, de nombreux esclaves issus du commerce transsaharien. Les Noirs qui vivent aujourd’hui autour de ces vestiges du passé y célèbrent encore leur fête annuelle.

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Le moussem annuel de ces ganga de l’oued Noun a lieu au mois de juillet à  Guelmim : à la rahba (marché au grains) de Sidi H’sein où on vendait jadis les esclaves. Participaient à ce moussem annuel les gangas d’Asrir, de Tighmert, de la kasbah des Aït Baâmrane et du ksabi, lieu dit qui se trouve à l’emplacement de l’antique Tagaost.

Lieu de rencontre entre sédentaires et nomades, Guelmim, la porte du Sahara est la parfaite illustration de ce métissage culturel permanent à l’œuvre depuis des siècles dans tout le Sahara. Cela est clairement visible chez les Ganga de l’oued Noun où l’on joue à la fois du tambour africain, le tambourin berbère tout en chantant en langue hassani. Ces Ganga de l’oued Noun se différencient de ceux qui vivent en milieu berbère, par le fait qu’ils adoptent l’idiome et le mode de vie nomade. Certains de ces Ganga travaillent comme bergers chez les chameliers et portent tous la tunique bleue typique aux nomades. La plupart des Ganga du borj Bayrouk font partie de la troupe de la guedra de Guelimim qui pratique la danse du rguiss sur des airs de musique et de poésie hassani, se disent originaires de Tombouctou. Ce qui prouve que le Sahara n’a jamais été une frontière infranchissable, mais bien au contraire, le lieu où s’est opéré le métissage biologique et culturel entre la négritude et la civilisation arabo–berbère.

Au Sahara existent deux types de flûte : la flûte oblique du pays Tekna qu’on appelle zozaya et la flûte traversière de la seguiet el hamra , qu’on appelle nifara. La longue flûte oblique du berger saharien qu’on appelle zozaya est confectionnée à partir de la racine d’acacias dont on ne garde que l’écorce. Elle est ensuite recouverte de la trachée artère du bélier puis peinte de couleur écarlate. Cela permet d’un côté de donner des sons graves et mélancoliques à la flûte et d’un autre de consolider l’instrument. A Guelmim, la flûte porte deux noms : zozaya mais également tihihite pour souligner sa parenté avec la flûte enchantée du pays Haha. La nifara est la flûte du berger saharien par excellence. Cette flûte traversière est typique au chant Hassan de la seguiet el hamra.

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Il est à remarquer que, contrairement à la danse de la Guedra de l’oued Noun où la danseuse est tout le temps agenouillée, balançant le buste et la chevelure, à la seguiet el hamra, les danseurs sont debout : le seul point commun entre les deux danses est la gestuelle des mains et des doigts. Cette danse dénommée r’guiss fait tellement partie de l’art de vivre saharien qu’il existe même une localité perdue dans le désert qui s’appelle tout simplement r’guiss, mot qui désigne la danse en dialecte Hassan.

Le Tbal (grosse timbale) est l’autre point commun entre le pays Tekna au nord et la seguiet el hamra au sud. Le tbal était d’abord voué au madih , louanges, dû au chef de la tribu. Il est aussi présent à toutes les fêtes. Au point que le mot tbal a fini par désigner non seulement l’instrument lui-même mais aussi les festivités qui se déroulent tout autour. Instrument de percussion fondamental auquel on recourt partout au Sahara. Cette grosse timbale, dont jouent essentiellement les femmes, est un instrument semi sphérique pouvant atteindre un mètre de diamètre. Jadis, cet instrument appartenait au chef de fraction et de tribu comme symbole de commandement. Les hommes, aussi bien que les femmes, dansent au rythme du tbal. On y chante les guifân , pluriel de guef qui signifie « quatrain à l’honneur de la générosité des hommes et des femmes des grandes tentes ».

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Tout le long de son histoire le Sahara s’est constitué à partir d’éléments Sanhaja (les premiers habitants Berbères du Sahara) Soudanais,  et Arabes Hassan venus s’y établir à partir du 11ème siècle. Le dialecte arabe Hassan qu’on parle au Sahara comprend, à côté de quelques mots soudanais, un grand nombre de mots et de toponymes Berbères, tel le lieu dit tagant (qui signifie « forêt » en berbère) berceau de la musique savante des griots sahariens en Mauritanie.

Abdelkader Mana

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