octobre 2009


Le Barzakh


De tous ceux qui sont passés

Hélas, tu te souviens,

Tu connaîtras que la vie n’est rien qu’un chemin

(Chant de trouveur)

Vendredi 13 décembre 2002.

Il pleut. Vers onze heures du soir, mon père est pris de malaise. Comme d’habitude, ma sœur accourt à son chevet. Personne ne pouvait imaginer encore qu’il s’agit là de la visite de la mort. Je m’assoupis.

Samedi 14, vers trois heures du matin, ma sœur m’appelle au chevet de mon père. Le moment est grave. Très affaibli, il parvient dans un souffle à prononcer le prénom qu’il m’avait donné : entre l’instant et l’éternité, nos yeux se croisent pour la dernière fois. Il demande à ma sœur de le soulever (gaâdini) pour le maintenir en position assise. Je dois chercher d’urgence notre frère aîné pour d’ultimes àdieux. Dehors, il fait sombre. Des chiens errants aboient. Pleurs et solitude

Au retour, à quatre heures du matin, notre père a rendu l’âme : il ne pouvait plus répondre aux appels désespérés d’Abdelhamid.

Dans ma tête se confond le geste que j’ai fait pour fermer les yeux du doyen des marqueteurs d’Essaouira — maâlam Tahar, que Dieu l’ait en sa miséricorde — et celui de l’antique fauconnier des Doukkala qui couvre d’un chaperon le faucon de l’île de Mogador, cet oiseau libre, ce « teir hor », cet oiseau sacré qui symbolise à la fois le dieu Horus des hiéroglyphes égyptiens, et le dieu de la mort et de l’amour, tel que l’avait représenté dans une ultime peinture notre regretté Boujemaâ Lakhdar, avec son faucon huppé, frappant un Herraz mystique et allant au-devant du sacrifice et de la mort.

Ce dernier mois de l’année 2002, je devais écrire à la demande de M. Retnani mon éditeur — rencontré à « la croisée des chemins » — ce préambule à la réédition des Regraga, en tant que piste de recherche féconde aussi bien pour l’auteur que pour tous ceux qui ont marché sur ses pas. Le destin en a décidé autrement, et c’est finalement d’une prière de l’absent qu’il s’agit. Mon seul mérite était d’avoir accompagné les Regraga en tenant un journal de route, rendant visible ce qui était jusque-là « invisible », donnant existence spatio-temporelle à ce qui n’était connu que sous la forme de légendes. Et Comme le dit si bien un vieux dicton marocain : « Allez aux pèlerinages, vous brillez comme des fleurs, restez chez vous, vous serez comme une terre en friche ».

En ce 14 décembre 2002, j’accompagne donc mon père à sa dernière demeure, alors que les plaines côtières sont couvertes de verdure lumineuse et précoce, exactement comme à l’aube des années 1980, lorsqu’il m’avait accompagné jusqu’à la porte des Doukkala, d’où je devais me rendre pour la première fois chez les Regraga.

La légende des Sept Saints Regraga s’inscrit dans une vieille tradition méditerranéenne dont la source serait celle des Sept Dormants d’Ephèse en Turquie comme le soulignait en 1957 Louis Massignon :

« En Islam, il s’agit avant tout de « vivre » la sourate XVIII du Qora’n, qui lie les VII dormants à Elie (khadir), maître de la direction spirituelle – et la résurrection des corps dont ils sont les hérauts, avant coureur du Mehdi, au seuil du jugement, avec la transfiguration des âmes, dont les règles de vie érémitiques issues d’Elie sont la clé. Ce culte a donc persisté en Islam, à la fois chez les Chiites et les Sunnites mystiques. »

En Bretagne, par où les sept saints Regraga seraient passés à leur retour de La Mecque avant d’accoster par leur nef au port d’Agoz à l’embouchure de l’oued Tensift, Massignon notait :

« En Bretagne spécialement, le nombre des Sept Dormants raviva une très ancienne dévotion celtique au septénaire, seul nombre virginal dans la décade (Pythagore), chiffre archétypique du serment. On est tenté de penser que c’est une dévotion locale aux sept d’Ephèse, qui a précédé et provoqué les cultes locaux aux VII saints en Bretagne. »

Par-delà l’ethnographie d’Essaouira et sa région, mon père a été finalement mon initiateur à l’écriture.

J’écris ces lignes le vendredi, jour de la visite aux morts en ayant une très intense pensée pour mon père, et à ce propos la lecture des « sept serments aux morts » de Carl-Gustav Jung, en date de 1916, m’apporte un certain réconfort, dans la mesure où il y considère le Néant identique à la Plénitude :

« Dans linfini, le plein ne se distingue pas du vide. Le Néant est vide et plein. Le Néant et la Plénitude, nous lappelons Plérôme. Nous nous distinguons du Plérôme en tant que créature limitée dans le temps et lespace ».

Il me plaît beaucoup de penser que ce « Plérôme » de Carl-Gustav Jung est l’équivalent du « Barzakh », cette station stellaire où, selon les musulmans, les âmes mortes reposent en attendant leur résurrection au jour du Jugement dernier. Et à mon sens c’est le refus d’être livré à la dissolution dans le néant qui explique la philosophie profonde des Regraga, qui contribuent à la résurrection du printemps après la mort hivernale exactement comme les Sept Dormants ont ressuscité après une longue dormition. Long voyage des hommes autour du printemps, long voyage de l’âme après la mort. Les prières augmentent les lumières des étoiles, et jettent un pont par-dessus la mort.

Selon la tradition musulmane, le Barzakh, est ce monde intermédiaire dans lequel, les morts doivent séjourner pendant quarante jours avant de connaître le sort que leur réservent Nakîr et Mounkar , les anges chargés de les interroger et d’émettre un jugement sur leur vie . Le Barzakh serait l’isthme qui relie les deux mondes. Dans deux pasages du Coran, il est question de deux mers, ou vaste étendue d’eau, l’une douce, l’autre salée, entre lesquel il y a un Barzakh qui les empêche de se confondre :

« Les gens de l’Isthme sont entre l’ici-bas et l’au-delà. Derrière eux, cependant, il y a le monde intermédiaire, pour jusqu’au jour où il seront ressuscités. » (XXIII, 100).

« Il a lâché les deux mers pour se rejoindre, avec entre elles deux un seuil à ne pas enfreindre. » (55, 17-18).

En eschatologie, le mot Barzakh est employé pour désigner la limite du monde humain, et sa séparation d’avec le monde des esprits purs et de Dieu.

Juste après sa mort, je voulais écrire un livre sur la marqueterie d’Essaouira en hommage à mon père. Un ouvrage qui en sauvegarderait la mémoire.

Une fois à Essaouira, je me rends au complexe artisanal de Bab Marrakech, où je rencontre le marqueteur Abdelkader El Himri, ami de mon père. Il me dit que mon père était très préoccupé par le devenir de la corporation des marqueteurs, et que les œuvres des grands maâlam, comme lui disparaissent avec leur auteur. D’un autre côté, il me signale qu’au début des années 1980, toutes les archives de la coopérative des marqueteurs, fondée le 10 octobre 1949, ont été victimes d’un incendie. C’est dire que le devoir de mémoire était devenu une urgence.

Abdelkader MANA



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L’éclipse d’Abderrahmane Ziani

La mort l’attendait au sortir de l’aube

Flamboyant peintre, épique poète de la nuit et de ses rêves


Un artiste est mort dans l’indifférence, au cœur de cet été 2009, grouillant d’une foule de vacanciers et de commerçants vacant au milieu du soleil et du vent. On m’a dit qu’à la veille de son départ il avait la barbe d’Hemingway et la beauté rayonnante et sereine des enfants du paradis.

les cris des mouettes qui semblent pleurer au loin la disparition du peintre- poète.

Un artiste est mort dans la solitude et l’indifférence au cœur de la saison des raisins et des figues. Il était calligraphe, mais là, il s’est mis à des aquarelles pleines de couleurs à dominance vert olive. Oui, un artiste est mort comme chantaient les hommes de l’errance et de la transe :

Hier, mon frère est mort

Aujourd’hui, j’ai eu de ses nouvelles


Le flamboiement des couleurs de l’âme


Sa dernière nuit, il n’y avait personne pour lui tenir la main, aucune voix humaine pour lui murmurer un mot de tendresse et de réconfort : terrible était sa nuit, violente sa solitude. Qui entend la souffrance muette des artistes qui partent au cœur de cet été grouillant ? Il avait peint quatre aquarelles et les a portées au cadreur, puis s’est rendu aux arcades pour boire un dernier coup, pour dire ses derniers à Dieu. Puis plus rien ; le silence de la mort, le silence des morts. Le silence des artistes qui quittent sur la pointe des pieds comme pour ne pas déranger les vivants.


Cris cosmiques dans la nuit solitaire

Il calligraphiait toujours aux couleurs cramoisies et pourpres mêlées de ce vert vif, avec en arrière plan une pleine lune omniprésente et silencieuse. Il avait le rayonnement des soleils finissants. Son départ fut une blessure muette, une prière cosmique sous le double signe du soleil et de la lune. Terrible fut le dernier regard qu’il a jeté à cette vie qu’il a tant aimé et qui ne le lui a jamais rendu que dans les privations et la parcimonie.


Il me dit : Sois porteur de mon cri par-delà la mort, dis aux mouettes de faire de moi un revenant parmi elles, survolant ces rivages de pourpre, que nous avons tant aimé, moi et toi. Ces rivages que parcourent des belles filles aux yeux d’amandes. Savent-elles qu’un artiste qui les a tant aimé sans retour, nous a quitté lui aussi sans retour ?


Que reste-t-il de toute une vie ? Oui, que reste-t-il ? Le doux regard et le doux sourire au milieu de la barbe d’Hemingway allant pêcher à la ligne le beau poissant luisant qui apaise l’âme, en ce barzakh, cette frontière invisible entre eau douce et eau salée, entre l’ici-bas et l’au-delà ? Un artiste qui s’éteint comme la dernière fleur du printemps.


Étoiles filantes ? Feu d’artifice ? Big bang cosmique? Univers biologique et minéral. Célébration de la vie dans toute sa splendeur. Puis vint le royaume du silence éternel… Annoncé par la pleine lune des hululements et des loups garous…


Son agencement de couleurs s’apparente à l’art des vitraux. Et en guise d’à Dieu ses quatre dernières aquarelles portaient toutes sur Essaouira sa nostalgie d’origine. Pauvre de moi, l’ami à qui la nuit n’était pas clémente. Pauvre de moi, l’ami à qui les printemps finissants ne furent pas renaissantes.

Il s’éteint après un ultime flamboiement des couleurs de l’âme.

par Abddelkader MANA


Ce texte et ces illustrations m’ont été inspirés par mon ami Karl Heinz Zubrod, propriétaire de la Casa di Carlo où sont exposées à Essaouira les oeuvres de l’artiste défunt.
A son sujet il me déclare ceci :  » La dernière fois que je l’ai vu, il était lumineux, plein d’idées. Il m’a dit : cela fait une année que je n’ai rien fait. Maintenant, je vais de nouveau être actif. »
« Il a commencé à peindre les quilles que j’ai gardé dans une caisse depuis mon enfance. Et puis, les quatre aquarelles. Ce jour-là, il était rayonnant comme jamais je ne l’ai vu auparavant. On pense que de tels rayonnement sont parfois annonciateurs de la mort, comme l’est la pleine lune omniprésente dans ses tableaux. A vingt ans, il n’avait pas de carte nationale. Pendant longtemps, il avait peur de se déplacer, parce qu’il n’avait pas de carte nationale. Je lui ai offert la possibilité d’habiter dans ma villa d’Agadir, mais il a préféré vivre reclus pendant un an dans un garage à Taddert, un village situé en haut de la cimenterie d’Anza, à la sortie d’Agadir en direction d’Essaouira. Il serait encore en vie s’ il n’avait pas choisi de vivre dans la misère noire. Sa vie est une chose incroyable. Avant de devenir artiste, il était fonctionnaire d’Etat dans l’agriculture. C’est après avoir commis le scandale de verser de l’eau chaude sur quelqu’un à Essaouira qu’il s’est réfugié à Agadir. Il ne croyait plus à rien et buvait par aigreur et par dépit. Il voulait connaître le fond de son âme… Une drôle d’histoire… »