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Les lutins statisticiens chez WordPress.com ont préparé un rapport annuel 2011 pour ce blogue.

Voici un extrait:

La salle de concert de l’Opéra de Sydney contient 2 700 personnes. Ce blog a été visité environ 8 900 fois en 2011. Si c’était un concert à l’Opéra de Sydney, il faudrait environ 3 représentations à guichets fermés pour pour qu’autant de personnes le voient.

Cliquez ici pour voir le rapport complet.

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dans « Couleurs d’Automne »

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P/ Abdelkader Mana

AGADIR

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Les greniers collectifs de l’Anti-Atlas

Dans le Sous les régions  montagneuses  sont connues pour leurs greniers collectifs (Igoudar, en berbère, pluriel de Agadir).

Le rôle que jouent ces greniers collectifs de l’Anti-Atlas s’explique aisément par les conditions de vie d’un pays où les hommes ne peuvent subsister qu’en amassant les provisions dans les années d’abondance en prévision des années de sécheresse et de famine. Jadis, on avait édifié également ces Agadirs pour que les femmes et les enfants s’y réfugient en temps de siba, d’anarchie et de guerres intertribales. Ces Agadir, qui servent toujours de banque d’épargne, retiennent aujourd’hui notre intérêt pour leur architecture exceptionnelle : vieux de mille ans, leur beauté rustique en fait l’un des principaux patrimoine historique de la région de Sous.

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Au loin se profile le mont adrar qui surplombe à plus de 2000 mètres d’altitude l’assise territoriale de la tribu Touska aux environ de Tafraout. Entouré de trois villages telle une forteresse, voici le grenier collectif Tasguint où les villageois de la tribu mettent leurs moissons de blé et leurs récoltes d’amandiers. Maintenant la plupart des villageois sont épiciers à travers les villes du Maroc. Cette tribu de Touska comprend six greniers collectifs : Dougadir, Tasguint, Agdil, Touliline, Tidza et Issil.

Nous avons visité celui de Tasguint, l’Agadir millénaire qui a servi de modèle à tous les autres .

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Chaque tribu (ou grande fraction) a sa forteresse-grenier, souvent située sur des hauteurs imprenables. Elle est disposée à l’intérieur en forme de rue étroite sur laquelle s’ouvrent, sur trois ou quatre étages, deux rangées de chambrées dénommées ahanou, où l’on met en abris récoltes et objets précieux de la famille. Une réglementation juridique  compliquée  qu’on appelle luh (table de la loi  parce qu’ elle était inscrite sur des planchettes au départ), fixait minutieusement les droits et les charges des usagers. De l’administration de ce makhzen (magasin) dépend chaque jour la vie matérielle des villageois.
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Comme tout autre Agadir de la région, celui de Tasguint ne peut être ouvert qu’en présence de deux clés se trouvant dans deux douars en contrebas. Sans le consentement des villageois concernés, ce grenier collectif ne peut être ouvert. Pour assurer le contrôle, chaque douar dont les habitants disposent de chambre dans l’Agadir délègue des membres qui se relaient pour la surveillance de nuit : ils arrivent à six heures du soir et repartent à six heures du matin. Si quelqu’un enfreint la réglementation de l’Agadir on recourt aux notables qu’on appelle inflas en berbère : c’est eux qui ont rédigé les lois coutumières en vigueur et qui veillent à leur application jusqu’à nos jours. En cas d’infraction, les douze membres qui veillent sur l’Agadir se réunissent et prononcent leur sentence à l’encontre du contrevenant pour qu’il paie l’amende sans quoi l’accès lui est formellement interdit, même s’il dispose d’objet précieux dans l’une des chambrées du grenier collectif.

Les notables, en présence de l’amine et des gardiens, assistent à l’acquittement de la dette par l’individu condamné, sous la forme d’une vache, d’une chèvre ou d’un bélier. Tout le monde reconnaît ainsi qu’un tel s’est excusé en sacrifiant. Au grenier collectif, on dépose les bijoux en argent, en or ou encore du miel; des objets dont on ne se sert qu’une à deux fois par an. Ce sont les objets les plus précieux qu’on dépose à Agadir.

Abdelkader MANA

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Islam et spiritualité

Pr. Eric Geoffroy

« L’Islam sera spirituel ou ne sera plus »

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Eric Geoffroy (à droite) donnant sa conférence à la commanderie d’Irissarry en campagnie de Cédric Baylocq Sassoubre (au premier plan), doctorant en anthropologie-

Eric Geoffroy est l’auteur de plusieurs ouvrages portant principalement sur la dimension spirituelle de l’Islam, et donc du soufisme. Il est par ailleurs de confession musulmane, membre du Conseil Français du culte musulman. Son dernier ouvrage est un essai intitulé « l’Islam sera spirituel ou ne sera plus », paru au Seuil en 2009. C’est aussi l’intitulé de l’exposé qu’il a présenté à l’Université d’été en anthropologie qui a eu lieu du 5 au 10 juillet 2010 à Irissarry, au cœurs du pays Basque Français dans les Pyrénées Atlantiques.

S’appuyant sur Ghazali pour qui « la raison doit être en même temps une supra–raison »,  sa démarche d’islamologue est à la fois une critique de la raison positiviste islamique qui se limite à un catalogue d’interdits et de prescriptions et de la raison  scientiste occidentale :

Ghazali nous dit qu’il faut associer raison et supra–raison. Et qu’il faut associer dans les sciences religieuses islamiques le principe de déduction à celui d’inspiration (ilhâm) et de dévoilement spirituel, qui vont être des moteurs méthodologiques soufis. Le fait que nous sommes voilés à la réalité divine, spirituelle par une multitude de voiles, le Prophète en parlait, et que notre démarche pour réintégrer l’unicité est de faire tomber ces voiles. Pas tous, parce que selon l’esprit soufi  nous serions aveuglés par les lumières divines. Mais quand même : ce monde–ci est opaque et il faut faire tomber les voiles. La gnose en Islam est beaucoup basée sur la lumière ; le thème de la lumière est un thème coranique. Donc l’inspiration et le dévoilement vont être promus durant toute la période médiévale, pas uniquement par les soufis mais aussi par le juriste Ibn Taïmya, mort en 1328, qui crédite aussi le dévoilement et l’inspiration comme des preuves juridiques lorsque les textes scripturaires font défaut ou restent silencieux. C’est quelque chose qui va être intégrer dans la culture islamique et pas uniquement soufi.

Soyouti, qui est un grand savant égyptien, mort en 1505, qui est par ailleurs Chadily, nous dit : « Il y a une préséance absolue de la science par Dieu sur la science par les acquis humains ». C’est-à-dire, que la science inspirée est supérieure de toute évidence à la science acquise. Finalement il rebondit sur une parole provocatrice proférée par Mestari un soufi d’Asie centrale qui s’adressait un jour à des juristes musulmans leur dit : « Vous prenez votre science de mort en mort, de professeur en professeur et nous, nous prenons notre science du vivant qui ne meurt jamais (al hay alladi la yamout)».

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La science soufie, c’est le noyau vivant qui se régénère à chaque instant. Mestari énonce le soufisme qu’il faut intégrer. Nous sommes d’emblée dans l’inter–religieux dans la mesure où nous sommes tous les miroirs des uns pour les autres. Il y a une parole du Prophète qui dit : « Le croyant est le miroir du croyant ». Le croyant, ce n’est pas le musulman, c’est le croyant au sens large. Nous sommes tous humains, miroirs les uns des autres. Et que les réformes de l’Islam se nourrissent de ce qui a été fait ici et là, que le christianisme se nourrit également en Islam notamment en Occident. Donc, il y a cette dynamique interreligieuse qui est très forte.

C’est une autre dynamique aussi que la congruence entre cette sagesse spirituelle immémoriale, donc soufie, et la science de pointe ; la physique quantique. je retrouve, énoncées par des physiciens, des propositions similaires à ce qu’énoncent des soufis :  il existe une sphère qui est forcément au-delà de ce qu’on peut palper et expérimenter. C’est le théorème de Güdel en maths : par les maths on sait que les maths ne donneront jamais la solution du monde et qu’il y a donc un principe d’incomplétude du monde. Nous réconcilions quelque part science et conscience ; le problème c’est que le scientisme est en train de s’effondrer : personne ne croit plus au mythe du progrès. Et dans la sphère religieuse c’est parareil : on se rend compte que le positivisme religieux qui prend une forme juridique sécrète un fondamentalisme et un salafisme.

Il y a ici et là en pays musulmans et en Occident, ce besoin qui se cherche de renouveau spirituel. Comme cela s’observe dans un monde mondialisé qui est de plus en plus sans repères, les sectes sont là, les fondamentalismes islamiques sont là. C’est pour cela qu’il faut redécouvrir les fondamentaux ; c’est-à-dire les textes scripturaires. Je parle de « fondamentisme spirituel » par opposition au fondamentalisme littéraliste. Comme disait Mohamed Abdou, un des grands réformateurs, il y a  plus d’un siècle : « Revenons aux fondamentaux, en mettant l’essentiel avant l’accessoire. ». Or qu’est ce que le vécu musulman depuis quelques siècles ? C’est de mettre l’accessoire avant l’essentiel.

L’Islam d’Occident permet cette souplesse et une certaine liberté aux penseurs musulmans afin de produire une pensée libérée de toute allégeance politique, sociétale, etc. La plupart des réformistes ou penseurs musulmans en Occident, et en France en particulier, vont dans le sens de ce qu’on appelle les lumières. Dans le sens de la raison et du rationalisme. J’essaie de montrer que la raison islamique est à la fois une raison et une supra–raison. C’est ce que Edgar Morin appelle « la raison ouverte », une raison pluridimensionnelle, ou encore « une raison transcendantale ». La raison coranique, c’est cela.

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Prf. Rita Mazen en campagnie de son mari kynésithérapeute: elle a donné une magistrale conférence sur le hiatus entre pratique et thérie qui caractérise le droit en pays musulmans.

Depuis un siècle et quelques décennies, le réformisme musulman a eu tendance à s’aligner sur cette pensée hégémonique européenne, rationalisante, sécurisante, qui désenchante le monde. Lorsque Nietzsche affirme dans une lettre : « J’ai besoin d’un maître », pour quelqu’un qui travaille sur le soufisme, cela résonne.

Nietzsche a annoncé ce nivellement de la pensée : on part de l’unicité pour aboutir à l’uniformité. La mondialisation s’inscrit dans ce processus d’uniformisation par le bas.

La spiritualité est consubstantielle à l’Islam. Les soufis disent que le soufisme est le cœur de l’Islam. En ce sens, où comme dans toute religion, s’il n’y a pas un noyau chaud qui produit du sens et de l’énergie, si ce noyau se tarit, il ne reste plus que l’écorce, que les formes qui se craquellent, se dessèchent et meurent. C’est comme des plaques tectoniques qui se rencontrent et qui produisent des chocs idéologiques. Quand est–ce qu’une religion cesse d’être une religion et devient une idéologie, comme on le voit avec l’islamisme et les intégrismes en général ? Eh bien, c’est quand l’esprit n’est plus là ! Ce qu’en arabe on appelle le maâna , ce sens intérieur qui produit les formes. Or à notre époque de mondialisation effrénée où tout se sait, tout se connaît, où nous parlons de sociétés post–chrétiennes, on ne sait pas où on va vraiment : crises majeures, crises de modèles, crise systémique  globale ; économique, écologique, morale etc. Eh bien, qu’est–ce que peut apporter une religion ? L’Islam en l’occurrence ?

Le théologien chrétien Alfred Louasi , mort en 1940, disait : « Jésus était venu annoncer le Royaume des Cieux et c’est finalement l’église romaine qui est venue ». De même, je dis :  Le Prophète était venu annoncer un Islam spirituel où souvent c’est l’homme qui est honoré, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de scission entre le ciel et la terre, entre l’esprit et la matière, et bien souvent ce sont un ritualisme et  un dogmatisme étroit qui sont venus. Je fais le parallèle parce qu’il  y a un parallèle à faire, entre le christianisme et l’Islam.

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Après les nourritures de l’esprit, les nourritures du corps: le débat se poursuit lors des repas

Le Prophète avait un rapport de maître à disciples avec certains de ses compagnons, qui vont transmettre cet héritage initiatique spirituel. Dans les confréries soufies, encore actuellement, cet héritage se transmet par une chaîne de garanties initiatiques qui remontent au Prophète. Ibn Khaldoun, le grand analyste de l’histoire universelle, mort en 1406, nous dit que « le soufisme est une science de la charia ». Le mot charia ne veut pas dire ici, la loi en arabe : il veut dire « la voie », le chemin qui mène à la source, au réservoir des valeurs. C’est la voie en l’occurrence islamique qui ne fait finalement que reconnaître la moralité universelle : ne pas tuer, ne pas voler etc.

L’Islam est conscient d’arriver en dernier comme révélation. Il s’inscrit dans la continuité des autres religions révélées. Il y a mêmes certains Oulémas qui signalent des allusions à Bouddha dans le Coran.

Le soufisme va être une exploration intériorisante. Le principe fondateur est que la réalité ne se réduit pas aux apparences. Un de ses modèles scripturaires est cet épisode où l’ange Gabriel vient demander au Prophète au milieu de ses compagnons : « Qu’est ce que l’Islam ? » Et le Prophète de répondre :« L’Islam c’est de croire aux cinq piliers ». Donc c’est du domaine corporel, parce qu’on peut très bien prier et être hypocrite : c’est ce qui va se passer du vivant même du Prophète, et le Prophète lui-même le savait : les gens ont fait semblant d’être musulmans pour des raisons politiques. Cela, c’est l’Islam en tant que soumission extérieure.

Après : « Qu’est ce que l’imane, la foi ? ». C’est du domaine du credo, donc c’est déjà invisible puis que c’est dans le cœur : croire en l’unicité, au message divin, etc.

Et puis troisième niveau : « Qu’est ce que l’ihssan, la recherche de l’excellence ? ». Et là on rentre dans la science subtile, tel que le soufisme se définit. Définition donnée par le Prophète : « D’être avec Dieu comme si tu le voyais, car si toi, tu ne le vois pas, certes Lui, il te voit. » On est là dans la contemplation : on passe de la chahada (le témoignage de foi extérieur) à la mouchahada (la contemplation). Là, on ne peut plus  tricher ; on est dans la science subtile.

Le soufisme est né en même temps que les autres sciences islamiques, un siècle et demi à deux siècles après la mort du Prophète. C’est pour cela que les salafistes disent que le soufisme n’est pas un terme scripturaire. Les grands Oulémas leur répondent que toutes les sciences dites islamiques n’existaient pas au temps du Prophète. S’il y a eu polarité assez dense en Islam, entre l’aspect exotérique, donc l’aspect extérieur (c’est-à-dire les sciences religieuses formelles) et l’aspect intérioriste, beaucoup d’Oulémas ont été des savant exotéristes maîtrisant les sciences formelles, le droit, la théologie, mais également engagés dans une démarche intérieure et même soufie. L’exemple phare, c’est Ghazali qui meurt en 1111, grand théologien rompu à toutes les disciplines exotériques et qui travaille sur les fondements du droit, à un moment il dit : « Stop ! ». il passe par une crise spirituelle profonde ; il ne peut plus enseigner, il somatise comme on dit maintenant. Il voit que toutes ces sciences  sont liées au mental et donc à l’ego : elles ne remettent pas en cause l’ego, « l’âme charnelle » telle que l’appelle les soufis et telle que l’appelle le Coran, et que ce n’est que par une remise en question de cet ego et par un travail sur cet ego, par une discipline intérieure, que l’on peut cheminer vers Dieu. Or il se dit : « Quel est le but de l’Islam ? Et quel est le but d’être  musulman ? » Donc , c’est se rapprocher de Dieu. C’est « connaître Dieu », se rapprocher de Lui spirituellement. A la fin de  sa vie il dit : « J’ai maîtrisé toutes les sciences exotériques et je vois qu’elles ne sont que des moyens. Elles peuvent même être des leurres, parce qu’elles sont liées au mental. Et qu’est ce que vaut ma pensée par rapport à la présence divine ? ».

Après sa crise spirituelle, il va se mettre en quête, donc il part durant dix ou onze ans sur les routes et va séjourner à Damas, la Mecque, Jérusalem… Il fréquente les soufis et se met en retraite spirituelle. C’est dans le soufisme qu’il a approché cette connaissance de Dieu. Ghazali va apporter sa caution de grand savant pour orthodoxiser le soufisme.  Par sa caution, la culture islamique, sunnite, va être imprégnée de soufisme. Il va y avoir débat avec Averroès qui meurt en 1198 et qui va répondre à Ghazali qui meurt quelques décennies auparavant, avec « réfuter les philosophes » arabo–musulmans influencés par la pensée Grecque, Hellénistique : « Quelle est la part de la raison face à la révélation ? ». Débat qui était majeur en Islam durant des siècles.

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Eric Geoffroy au fond au centre

Pour Ghazali, l’inspiration des saints musulmans est héritière de la raison prophétique, puisque le Prophète Mohamed est mort et qu’avec lui s’est éteinte la prophétologie historique. Mais Dieu ne laisse pas l’humanité sans miséricorde et donc ce sont les saints de Dieu – ça peut être un simple paysan, c’est complètement diffus – qui sont le réceptacle de cette investiture. En Islam, tout être humain est le réceptacle de cette baraka, de cette source de bénédiction divine. Mais disons que certains êtres plus que d’autres. En Islam, il est clair que tout être est investi par Dieu, parce que toute créature naît selon la fitra, selon la nature pure originelle. Et c’est la culture qui va finalement le corrompre. C’est la culture humaine qui va corrompre l’homme. Il y a cette dualité entre culture et nature. La fitra permet ce travail spirituel qui va être conscientisé en terme de pratique dans la culture islamique par le Dhikr, l’invocation de Dieu. Le dhikr, le souvenir, l’invocation : notre boulot sur terre c’est de nous souvenir de l’état d’unicité dans lequel nous vivions avant la création. Réintégrer le monde de l’unicité à partir de la dualité : santéet maladie, guerre et paix, etc.

Evidemment la raison est centrale puisque le Coran appelle à faire le lien entre les choses. Il n’y a pas en Islam de césure entre la raison et la foi, puisque l’une et l’autre sont des dons de Dieu. Seulement cette raison est devenue très tôt utilitariste, unidimensionnelle, horizontale. C’est ce qui va être développé dans la pensée juridique en Islam. Pour parvenir à gérer toutes ces populations qui sont entrées en Islam, parce que l’Islam s’est répandu en quelques décennies, il faut parer au plus pressé ; il faut gérer le domaine corporel. Du coup les Ouléma ont négligé les œuvres du cœur, l’aspect intérieur. Le soufisme est apparu pour rétablir l’équilibre entre les normes et l’aspect intérieur, vivifiant et spirituel qui nourrit la foi. Pour rétablir l’équilibre entre cette norme extérieure et l’aspect intérieur.

Raison et supra–raison. Ça va être un débat depuis Ghazali :

« Sur terre, il y a des signes pour ceux qui sont dotés de la certitude. Et en vous-mêmes, ne voyez vous donc pas ? » interroge le Coran. Il y a toujours dans le Coran cet appel à l’équilibrage entre exploration du monde extérieur, avec les lois de la nature comme signes divins, mais sans négliger les signes intérieurs. Or il y a eu déséquilibre très vite ; il y a eu un juridisme, une hypertrophie du droit musulman qui s’est développée et qui a abouti lentement à la sclérose qu’on a connu depuis des siècles : l’Islam égal un catalogue d’interdits et de prescriptions.

Là il faut revenir aux fondamentaux : Qu’est ce que l’Islam est venu faire sur terre ? Quel est le message du Prophète ? Ces interrogations seront remises sur le tapis actuellement par de grands réformistes qui, à priori ne sont pas des spirituels, mais qui témoignent qu’il ne peut y avoir de vraies réformes en Islam que par la spiritualité.

Nasr Abou Zaïd, qui vient de mourir, est un penseur Egyptien qui vivait en Hollande depuis quelques années parce qu’il n’était pas accepté dans son pays et qui disait que toute réforme en Islam ne pouvait se construire que sur un taâwil, une herméneutique, c’est-à-dire sur une reconsidération d’une base spirituelle de la matière islamique. On peut citer d’autres réformateurs comme Abdelmajid Charfi en Tunisie, des gens qui sont laïcs, des penseurs musulmans de gauche qui nous disent finalement que seule la mystique, seule la spiritualité accomplit l’idéal de l’Islam.

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Pause café

Nous ne sommes plus dans le temps des demies mesures, devant les défis globaux, devant l’accélération des processus mondiaux en marche. Ce qu’on appelle jusqu’alors Islah (réforme) ; l’époque n’est plus pour cela. Actuellement Il y a des interrogations fondamentales à la fois dans la sphère Occidentale et dans la sphère Islamique. C’est-à-dire des questionnements verticaux auxquels la raison instrumentalisée, à la fois dans le domaine religieux, donc islamique, et dans le domaine de la pensée scientiste, positiviste, en Europe depuis trois siècles, ne répond pas. Cette instrumentalisation de la raison est à la fois religieuse et scientiste. C’est ce qu’un maître Bouddhiste appelle « le matérialisme religieux » : la religion se transforme en ce moment là en simple idéologie. Elle ne fait plus que gérer les choses… Un corps de Oulémas essaie de sauver les meubles, préserver cet immense héritage séculaire qu’est l’Islam. Mais il ne fait que gérer des formes, il manque donc un maâna ; le sens intérieur, d’où un formalisme juridique. Et d’un autre côté, en Occident, depuis trois siècles, il y a cette raison positiviste qui accouche de la crise majeure dans laquelle on vit.

Pour moi, l’Emir Abdelkader est celui qui incarne le plus l’Islam en tant que complétude. L’Islam se veut plénier, touchant à tous les domaines de la vie : le physique n’est pas moins à négliger que la métaphysique, le spirituel etc. Lorsqu’il a été libéré par la France en 1852, il peut enfin vivre en Orient comme il le voulait. Donc il vit à Damas. Et lorsqu’il va venir en France, il va accompagner le progrès technique européen, parce qu’il a compris que l’Europe a la supériorité technologique. Il va accompagner ce mouvement. Il va aux deux expositions universelles à Paris et à Londres. Il va militer auprès des populations du Proche Orient pour le percement du canal de Suez en disant que « ça va rapprocher les peuples et donc, ça va être un mieux être technologique pour vous. Apparemment il joue la carte technologique. En même temps, il dit aux Européens, on est alors en 1860 : « Attention ! Si vous développez uniquement l’aspect horizontal, technologique, le ciel va se refermer sur vous ! ». Abdelkader n’a pas fait l’amalgame lorsque l’armée Française a attaqué son pays. Et il aurait pu en faire, en disant « L’armée Française vient des pays chrétiens dont les chrétiens sont… » Non, Abdelkader dépasse cela ; il tend la main aux chrétiens. En fait, il était visionnaire, il voit que les civilisations vont se rencontrer, il voit que l’Islam va être en France à un moment ou à un autre etc. Donc raison, supra–raison.

Les grands réformistes musulmans, avec Al Afghani et Mohamed Abdou qui sont issus d’un terreau soufi, disaient que la réforme doit passer par la spiritualité : nous voulons prendre la technicité occidentale sans perdre nos âmes. Le principe d’unicité, al tawhid , qui fait que si Dieu est unique, sa création est multiple. L’unicité de Dieu a pour corollaire l’infinie variété de sa création. Il y a une interdépendance entre les domaines  créationnels . Ce principe islamique d’unicité, selon lequel on ne peut comprendre  une partie sans comprendre le tout, ce principe holistique qui dit que tous les dimensions de l’être sont reliées entre elles, qui énonce que la raison horizontale, mène l’humanité et la planète droit dans le mur, et qu’il faut donc associer  raison et supra –raison.  Raison et intuition. Cerveau gauche et cerveau droit. C’est cela l’épistémologie islamique et soufie en particulier.

Le titre de mon livre « l’Islam sera spirituel ou ne sera plus » est bien sûr inspiré par la formule de Malraux «  le 21ème siècle sera religieux ou ne sera pas » En ce sens où nous assistons vraisemblablement à un mouvement de balancier : nous avons été trop loin dans la matérialisme et trop loin dans la technicité aveugle avec les crises majeures à la fois morales et écologiques. Et depuis quelques temps, nous allons vers une spiritualité encore floue : pensez au mouvement new-age venu des Etats-Unis où se sont développés la technicité et le matérialisme. Pensez aux sectes qui se développent en Occident. Pourquoi ? Parce qu’il faut combler un vide et la nature a horreur du vide et que l’homme est âme et corps.

Propos recueillies par Abdelkader Mana