juin 2010


Charivari et feux de joie

Le Rzoun de âchoura

En hommage à la poétesse Aîcha Amara qui vient de nous quitter…

Toile de Hamza Fakir en signe d’affection chaleureuse à la poètesse Aîcha Amara

Il est des êtres dont la mémoire reste attachée à un lieu. La poétesse Aïcha Amara qui vient de nous quitter, ce mardi 25 mai 2010, est restée, malgré son exil à  Casablanca, très attachée à Essaouira sa ville natale. Chaque fois que je lui rendais visite ainsi qu’à son mari Si Tayeb Amara à l’urbanité exquise, elle ne m’entretenait que d’Essaouira, à laquelle elle a consacré un très beau recueil de poésie, sous le signe d’Aylal, illustré par les peintres de la ville. Le dernier projet qui lui tenait à coeur était de faire revivre le Rzoun de l’Achoura, le vieux chant de la ville. C’est pourquoi nous lui dédions aujourd’hui ce Rzoun, notre repère mémorial commun…Qu’elle repose en paix, notre poétesse bien aimée…


Hamza Fakir, l’artiste que Aïcha Amara aimait comme son fils.

Hier, le mercredi 26 mai 2010, l’artiste Hamza Fakir m’a invité à déjeuner dans son atelier pour discuter de ses toutes dernières oeuvres qui portent sur l’arganier, symbole d’enracinement local. Nous avons évoqué tout les deux l’intérêt que porte Aïcha Amara à son art, à son style et à sa peinture: nous ne savions pas encore qu’elle n’était plus de ce monde!

Hier Aïcha est morte, aujourd’hui, nous recevons sa terrible nouvelle… Le vieux chant du Rzoun évoquait ainsi la mémoire de son homonyme « Aïcha Bali » :

Trônant sur son fauteuil

Agitant l’éventail : Aïcha Bali.

Parée de bijoux, diadème magique

Sur le front : Aïcha Bali.

Aïcha, Aïcha, soit heureuse

Nous sommes partis.

La belle a dit :

Compagnon, je t’en prie,

Que me veulent ceux qui m’interpellent ?

Il n’y a rien à dire,

Il est temps que je m’en aille…

Que disait le chant oublié de la ville ? Il parlait d’amour et de mort. Je revois encore les Hamadcha restituant pour une dernière fois ce chant. C’était en 1983 : mon père eut une occlusion qui faillit l’emporter, et à laquelle il a survécu vingt ans parce qu’il avait une constitution physique solide. Son corps était sculpté par le bois qu’il n’avait pas cessé de travailler sa vie durant. Il se souleva péniblement pour écouter à la fenêtre la rumeur du Rzoun qui montait de la ville. Les mille voix des Hamadcha scandant le chant de son enfance retrouvée. Ce soir-là, les Hamadcha étaient beaux comme dans un rêve, tristes comme dans un linceul..  Durant la séquence de la Dakka, le clan Ouest de la ville, celui des Béni Antar se retrouvait à la porte de la mer (Bab Labhar), alors que leurs adversaires du clan Est des Chebanate se retrouvaient au seuil de Bab Marrakech. La première porte était dite hantée par Aïcha Qandicha (la démente de la mer). La seconde porte se situait entre les deux vieux cimetières de Bab Marrakech (rasés au court des années quatre-vingt). Le tapage nocturne des uns vise à exorciser les génies, et celui des autres à réveiller les morts.


Qoss Ben Attar à Essaouira (Photo A.Mana, 10 février 2010)

Pour Marcel Mauss, la notion d’art est intimement liée à celle du rythme :« Dès qu’apparaît le rythme, l’art apparaît. Socialement et individuellement, l’homme est un animal rythmique ». À la veille du 1er Moharram, jour de l’an musulman – annoncé par la nouvelle lune – le rythme de la Dakka envahit les rues de la ville. C’est le rythme à l’état pur. Au dixième jour de ce mois sacré, on chante le rzoun. Dans le carnaval de l’achoura, il y a enchevêtrement de pratiques sacrées et profanes.


Après le repas du jour de l’an, les femmes et les enfants allument des bûchers dans chaque quartier. Les femmes stériles qui désirent un enfant ou celles qui espèrent marier leur fille, effectuent des rondes autour des feux de joie et sautent au-dessus des flammes par trois fois en chantant avec les enfants. Le brasier symbolise le bûcher dans lequel les païens avaient jeté le prophète Abraham : obéissant à l’ordre divin, les flammes se refroidirent. Le rituel de l’Achoura dure toute la nuit et vise à exorciser le chaos naturel ou humain qui menace l’ordre de la cité. La cérémonie prend un caractère particulièrement organisé dans les anciennes villes du Sud à forte population berbère.

La Dakka est en effet une phase chaude qui se déroulait du crépuscule jusqu’à minuit. Autorités et notables participaient également au rituel : le carnaval abolit les barrières sociales le temps d’une nuit :

C’est l’Achoura mois des folies,

Même le juge frappe son tambourin !

C’est une fête de libération et de transgression des interdits. Pour les femmes, c’est l’opposé de la fête du Mouloud qui célèbre la naissance du prophète et avec lui la canonisation des tabous :

C’est l’Achoura, nous sommes libres, ô madame !

C’est au Mouloud que les hommes commandent, ô madame !

Le Rzoun que chantent les sages est une théâtralisation de conflits réels qui opposaient les deux clans de la ville : ce chant inachevé et improvisé est une production collective. Chacun y va de son couplet afin de contribuer par sa verve à l’affaiblissement du clan adverse. La force d’évocation vient des milles voix, de cette répétition sur plusieurs registres mélodiques, tantôt tristes, tantôt nostalgiques, traduisant une cassure quelque part.

Le chœur est réparti en deux : la partie orientale (la natte) et la partie occidentale (la couverture). Le haut et le bas reproduisent ici symboliquement le ciel qui recouvre la terre, soit le plan humain et le plan extrahumain. À tour de rôle les deux parties du chœur chantent la mélopée, tandis qu’ils font résonner lentement leurs tambourins. La phase musicale chantée par une partie hésite en son milieu en une longue modulation vocale au terme de laquelle elle est « saisie » par l’autre partie qui enchaîne. Cette modulation hésitante entre la natte et le linceul, la terre et le ciel, symbolise d’une façon tangible la transition marquée par cette nuit de l’Achoura entre le cycle écoulé et celui qui s’ouvre.

Ainsi à la phase agitée de la Dakka succède la phase paisible du Rzoun, à la dialectique de la violence où prédomine les célibataires, succède à la sagesse des vieux. La Dakka se déroule en position debout et sans parole ; le Rzoun se déroule en position assise, et le rythme lent et faible des tambourins n’est plus qu’un simple support au chant.  La compétition chantée était encore vivace entre les clans de la ville :

Larbi Lantri (Tara) et Hajoub Ghorba (crotales) âchoura 1983

LE RZOUN

Essaouira la belle n’a pas de pareille

Jusqu’au Yémen

Ses hauts remparts sont bénis

Par la protection des saints

Par Sidi Mogdoul qui a une citerne

Devant sa coupole

Permettez-moi donc d’avouer

Les soucis qui m’oppressent

Et si je meurs que personne ne me pleure

C’est pour toi mon bel amour

Que j’en appelle à la muse

Sois donc sans réserve

Et sers-nous les coupes de cristal.

Sois donc sans réserve

Et sers-nous la fine fleur à fumer.

Trônant sur son fauteuil

Agitant l’éventail : Aïcha Bali.

Parée de bijoux, diadème magique

Sur le front : Aïcha Bali.

Aïcha, Aïcha, soit heureuse

Nous sommes partis.

La belle a dit :

Compagnon, je t’en prie,

Que me veulent ceux qui m’interpellent ?

Il n’y a rien à dire,

Il est temps que je m’en aille.

Vaillant compagnon, frappe ton bendir

La nuit est encore longue.

Vois donc les Béni Antar qui s’essoufflent

Avant même que ne vienne l’aube.

Mais quel est votre chef, ô Chebanate ? !

Ossman à la tête bossue et à la bedaine

Serrée d’une cordelette ?

Et qui est votre chef, ô Béni Antar ? !

Ali Warsas traînant son chien

Éternellement sur son âne ?

Qu’est-il donc arrivé aux Béni Antar ?

La mer les a emportés, que Dieu nous en préserve.

Vaillant compagnon frappe ton bendir

Et porte les amendes sur les barcasses

Les voiliers attendent au large.

Comment se fait-il que le gerch d’argent

Devienne le dirham de papier ?

Voilà l’origine du profit et du vol

Commerçant spéculateur,

Artisan grâce à sa bourse mais sans métier,

Et théologien dont la principale devise

Est de dire : donne !

Lune ronde toute grande, faites la ronde

Moi, je ne veux pas du vieillard

Mais c’est la volonté de Dieu

À Derb Laâlouj, j’ai vu des yeux d’un tel noir

Si tu savais ô mon frère, combien ils m’ont ravi !

Ô toi qui s’en vas pour Adour,

Emporte avec toi le Nouar !

Je ne veux pas me marier

Mon compagnon m’offre

La coiffe rouge de Marrakech

Comme tu es belle !

Le beau garçon aux yeux brillants

Qui valse dans la salle

C’est le fils d’Alhyane

Il porte un poignard

Ô madame, au cordon de soie

Vaillant compagnon, frappe ton bendir

Vois donc venir l’aube

Que le maladroit qui ne sait point parler

Ne vienne pas en notre compagnie.

Quant à nous, nous ne bougerons pas d’ici

Nous resterons assis calmement

Ahna gaâdine asidi ba’Rzounou.

Orchestre de Malhun au marché aux grains avec khalili au micro 1983

Le rituel s’achève en rixes entre adversaires. C’est le taâlak : ils se lancent les tambourins d’argiles et les tisons de feu. Ghorba le vieux cordonnier y avait perdu un œil. On compte souvent des blessés, mais les blessures reçues en cette circonstance possèdent une baraka. Le chant de l’Achoura célèbre à Essaouira la naissance de la cité. Il reproduit au niveau symbolique et poétique les conflits originaux et toujours latents de la ville.

Juste à côté de la porte de la marine, il y avait une grue aujourd’hui disparue. C’est du haut de cette grue qu’Ali Warsas serait tombé en se brisant irrémédiablement une jambe. Depuis lors, il ne se déplaça plus que sur son âne au point de devenir l’objet d’un fameux couplet du Rzoun le chant disparu de la ville. Le clan des Chebanate, le quartier Est de la ville chantait :

Qui est votre chef ô les Béni- Antar ?

Ali Warsas, toujours sur son âne suivi de son chien !

Ce à quoi le clan Ouest des Béni- Antar répond :

Et qui est votre chef, ô les Chebanate ?

Osman à la tête bossue,

Et qui avait en guise de ceinture, une cordelette ?!

Ali Warsas qui avait émigré en Angleterre, en était revenu marié avec une Anglaise. À sa mort cette dernière l’avait enterré au cimetière chrétien de Bab Doukkala. Si bien qu’il est le seul musulman enterré parmi les chrétiens ! À l’époque, l’Eglise anglicane était très active à Essaouira, au point que les juifs de la ville avaient organisé une manifestation au quartier des forgerons — manifestation immortalisée par une vieille photo en noir et blanc — pour exiger le départ du chef de l’Eglise anglicane  accusé de vouloir convertir les juifs au protestantisme.L’aïeul Ahmed, qui avait disparu au large, était menuisier de son état : il se chargeait de confectionner l’arche de Noé du carnaval de la fête abrahamique d’Achoura.  L’orchestre était dirigé par le vieil herboriste Iskijji, qui me disait que c’est notre aïeul Ahmed qui confectionnait jadis l’arche de Noé du carnaval d’Achoura. En ces temps lointains, Iskijji allait distribuer leur pitance aux prisonniers de la kasbah, la cité originelle qui était entièrement entourée de remparts et où résidaient les consuls, les amines de la douane et l’administration royal. Mon père me racontait comment avec la complicité d’un caïd de la région, l’un de ces prisonniers put s’évader à la faveur de la nuit, en sautant sur le dos d’un coursier qui l’attendait en bas des remparts.

Sur les décombres d’Essaouira que nous évoquons est en train de naître une ville flambant neuve, faite de kit surf, d’hôtels pour jet-set, de festivals parachutés clés en main par des boîtes de communication et de marketing, lieux de rendez-vous politico-mondains, de villas hors de prix en bordure d’un immense terrain de golf, autour des ruines du palais ensablé du sultan.

Comédien et chanteur, Khalili représente à lui seul toute la culture de la médina d’Essaouira

Etre médini c’est connaître de l’intérieur et pratiquer la culture traditionnelle de la médina. Le groupe qui chante le rzoun pratique aussi bien la musique sacrée des confréries que la musique profane tel que la ala andalouse ou le malhûn. Les genres musicaux ne sont pas juxtaposés, ils s’interpénètrent à la manière des fils d’une tapisserie. C’est pourquoi l’idée d’entrelacement que suggère l’image de la trame permet de décrire plus dynamiquement l’interpénétration des cultures dans la ville. Au niveau des pratiques musicales nous sommes en présence d’une trame : les groupes de musique populaire sont capables de reproduire des genres musicaux très divers. La musique d’Essaouira, par exemple, apparaît comme une musique décentrée dont les centres se trouvent ailleurs. C’est la musique d’une culture « Carrefour » et non d’une culture patrimoine. On ne peut pas saisir cette culture inachevée de la ville par des méthodes qui supposent l’existence d’un corpus stabilisé. Soit l’exemple du seul corpus apparemment stable fixé et endogène : le chant de l’Achoura, on a d’abord l’impression que c’est le poème endogène de la ville, mais on découvre ensuite que le modèle poétique et mélodique du rzoun a la même matrice que celui de Marrakech et de Taroudant. Il semble être le résultat d’un phénomène de diffusion culturelle à partir de ces deux villes plus anciennes. On constate aussi que les Brioula (couplets du rzoun) ne sont pas toujours de la même époque. Bref, ce chant de l’Achoura qui semble le plus proche de la définition traditionnelle du patrimoine achevé et endogène est en réalité un poème inachevé, ouvert, en perpétuelle évolution et pour une part, venu d’ailleurs. Voilà un exemple de culture carrefour que nous avons particulièrement étudié, parce qu’il est exemplaire, ce fait n’est pas seulement un caractère de la musique mais aussi des produits artisanaux dont l’esthétique provient en partie d’ailleurs.La culture d’Essaouira, pour le Rzoun de l’Achoura comme pour le malhûn, doit beaucoup à la ville de Marrakech. Le modèle souiri de l’Achoura est proche de l’ Aït de Marrakech quoiqu’il existe des nuances entre l’ Aït et le Rzoun d’Essaouira. Il semblerait que la séquence de la Dakka – un véritable tapage nocturne qui relève à la fois du charivari et des mascarades carnavalesques – soit originaire de la ville berbère de Taroudant, d’où elle s’est diffusée avec le commerce transsaharien vers Marrakech puis Essaouira.

Abdelkader MANA

Autoportrait du temps qui passe…

Le 18 décembre 2009, soit le 1er Mouharram 1431, commence le nouvel an musulman. A Essaouira rien ne l’annonce si non le tapage des tambourins par les enfants de notre quartier et le soir venu j’ai croisé à derb Laâlouj des enfants qui sautent par dessus un feu de joie. Hier, le 26 décembre, partout je croise des groupe de dakka, adolescents et enfants parcourant la ville avec leurs tambourins. En me rendant à la zaouia des Hamadcha j’y découvre Dabachi en train de diriger une séance de Rzoun de âchoura où figure entre autre le tambourinaire Larabi des Halmadcha et maâlam Hayat des gnaoua. La partie était très belle et bien maîtrisée. Ils ont chanté en ma présence le couplet sur Alhyan qui valse dans la salle, celui sur le pèlerinage et celui sur la brassée de kif et la coupe de cristale. Après le chant tout le monde s’est levé pour jouer le pur rythme de la dakka. En les observant, je me suis rendu compte qu’il ne s’agit pas de technique, mais d’un don inné que relève de la fougue et du tempérement de la personne: on a ou on a n’a pas le rythme dans le sang, dans les tripes. C’est pourquoi on a chanté aussi le couplet: « Mais que vient faire parmi nous le maladroit qui ne sait point rythmer la mesure? ».

Toulouse le premier juin 2010

Mohammed Habib Samrakandi : habib.samrakandi@free.fr

Témoignage

« Nous avons rencontré Dieu dans la guerre »

Entretien avec le P. Manuel Musallam, le curé de Gaza (1995-2009)

Abouna (1) Manuel Musallam, prêtre du Patriarcat latin de Jérusalem, a été curé de Gaza de 1995 à 2009.
Âgé de 71 ans, il s’est retiré depuis mai dans son village natal de Birzeit près de Ramallah (Cisjordanie), où il a été chargé par le Président palestinien Mahmoud Abbas d’organiser et diriger la Commission islamo-chrétienne de l’Autorité palestinienne.
Il nous a reçus chez lui, pour nous confier ce témoignage hors du commun.

F.v.G .La Nef –
Abouna, comment êtes-vous devenu curé de Gaza ?
Abouna Manuel Musallam – En 1995 le Patriarche de Jérusalem, Michel Sabbah, m’a demandé d’aller à Gaza. La situation y était alors encourageante. Mgr Sabbah souhaitait avoir sur place un prêtre courageux et travailleur. Après quelques difficultés pour obtenir des papiers, j’ai pu finalement partir. Le Président Yasser Arafat m’a donné un passeport diplomatique que je n’ai pu employer qu’une seule fois pour me rendre à Rome. À part cela, je suis resté à Gaza pendant 14 ans, bloqué par Israël. Avant de partir j’ai souffert une guerre terrible, qui n’était pas vraiment une guerre, car une guerre doit être entre égaux : armée contre armée, char contre char, avion contre avion, etc. Alors que nous, nous étions à la merci de l’armée israélienne, et nous avons vécu des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité.
Pouvez-vous nous parler de cette expérience ?
J’ai vécu de près la souffrance des enfants, car j’étais directeur de deux écoles qui comptaient 1300 gosses. Ils arrivaient à l’école en ayant faim, n’ayant rien mangé le matin, tombaient de fatigue, s’évanouissaient. On a créé des aides à l’école comme on pouvait. La clôture de Gaza a été une catastrophe, qui a provoqué des crises humaines et des traumatismes graves. Hausse des prix, chômage, manque d’eau, d’électricité, d’argent, de livres, de fournitures scolaires… Le prêtre est toujours l’enfant gâté de la paroisse, et pourtant je peux dire que vraiment j’ai eu soif. On n’avait pas d’eau, alors on pressait les carottes pour en boire le jus.
C’est là que j’ai vu la chute du Fatah et la prise du pouvoir par le Hamas. Ce fut une terreur terrible. Une guerre civile. Il y avait une peur diffuse et générale, tout le monde tremblait. Et puis il y a eu l’attaque israélienne : les avions qui patrouillaient et bombardaient, les attaques et tirs quotidiens… Ils visaient des cibles civiles, même autour des écoles, des églises… Les habitants de Gaza ont souffert plus que le nécessaire. Une souffrance peut être salvifique, mais là c’était trop profond, car elle touchait leur être, leurs sentiments, leurs cœurs, leur foi, leur espérance – tout l’homme. Les Gazaouis se sont perdus dans le désespoir, abandonnés du monde entier, dans une souffrance sans lueur derrière. Avec seulement la perspective de la servitude au lieu de la liberté, avec la peur d’être encore plus dominés, humiliés, affamés, menacés. J’ai vu la prophétie du Christ se réaliser : « En ces jours-là, les gens mourront de peur. » Chez nous des personnes sont vraiment mortes de peur : une fille de 16 ans, un père de famille, une vieille femme… Gaza était l’enfer, impossible de voir l’autre à côté de soi. On était coupé des autres. Nous sommes devenus malades, malades de peur. C’est un monde entier qui est devenu malade, et moi le premier, j’en ai perdu la vue… Mais nous, les chrétiens de Gaza, nous pouvons dire que nous avons souffert avec le peuple, mais non pas du peuple.
Justement, quelle est la situation des chrétiens de Gaza depuis la prise du pouvoir par le Hamas ?
Il n’y a pas de persécution à Gaza, et le Hamas nous a même protégés plusieurs fois, lorsque nous avons eu des menaces de groupuscules fondamentalistes. Le Hamas à plusieurs reprises a déployé ses policiers jour et nuit pour protéger les écoles et les églises contre d’éventuelles attaques des fanatiques. Vous savez, les gens en Occident ne savent pas ce que c’est que le Hamas. Le Hamas, ce n’est pas juste une milice armée, mais c’est un parti politique. Le Hamas, c’est le professeur à l’université, c’est la mère de famille, c’est l’épicier, l’employé, etc. Ce sont des musulmans de Gaza comme les autres, et ils envoient leurs enfants chez nous à l’école comme les autres. Nous avons même comme élèves de nombreux enfants de ministres du gouvernement Hamas, que je connais tous personnellement et avec lesquels nous avons de très bonnes relations. Lors du Ramadan de 2008 j’ai vu sur la chaîne télévisée du Hamas un sheikh (2) saoudien blasphémer contre le pape et les chrétiens. J’ai aussitôt appelé le Premier Ministre, qui a fait interrompre immédiatement le programme. Ensuite, le Premier Ministre et d’autres ministres, le directeur de la chaîne, ainsi que des chefs religieux musulmans m’ont tous appelé pour s’excuser et exprimer leur refus du fanatisme. Le Hamas lutte farouchement contre les groupes extrémistes clandestins.
Et l’affaire Gilad Shalit ?
Moi, je dis que Gilad Shalit est prisonnier de guerre, et doit être traité comme tel, selon le droit international. Il a été pris sous uniforme israélien dans une action de guerre. En face il y a 12 000 captifs palestiniens dans les prisons israéliennes, la plupart sont des civils qui ont été enlevés chez eux, et dont la majorité ne sont mêmes pas encore jugés ! Beaucoup aussi ont fini leur peine et sont toujours enfermés. Personne ne parle d’eux et on ne parle que d’un prisonnier de guerre !
Quel bilan tirez-vous de ces 14 ans à Gaza ?
Comme prêtre, pour moi tout était positif : « Tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu ». Sur la croix, le Christ a beaucoup souffert, mais il avait la joie d’être le Rédempteur. Et cette joie, personne ne pouvait la lui enlever. Nous étions crucifiés à Gaza, et pendant la guerre, nous avons beaucoup plus prié. Nous avons découvert une réalité : c’est Dieu et Dieu seul qui peut protéger les gens. C’est Dieu seul qui protège son peuple. Et si Dieu protège tout le monde, il prend particulièrement soin des siens : « N’aie pas peur, petit troupeau, moi, je te protège ». Dans tous les bruits de la guerre, il y avait le Christ qui éloignait de nous les malheurs, dans le ciel. Les gens venaient à la messe et au catéchisme malgré tout. L’école tremblait sous les bombes. Dans la guerre, dans la haine, dans la souffrance, il y avait une main clandestine qui nous protégeait. L’Église est l’espoir du monde, et là, on l’a vraiment découvert.
Les gens étaient perdus, et avaient besoin de quelqu’un pour les fortifier. Le prêtre ne peut pas être pessimiste : je ne pouvais pas m’arrêter, sinon, tous s’arrêtaient ; je ne pouvais pas me décourager, sinon, tous désespéraient. J’avais un monde derrière moi, non seulement les chrétiens, mais aussi des musulmans. Quand je suis parti, tout le monde pleurait. Non seulement les chrétiens, mais aussi des musulmans. Un sheikh m’a dit : « Nous pleurons parce que nous avons un certain amour pour vous, parce que vous étiez une lumière ici, qui encourageait les gens, les chrétiens mais aussi les musulmans. Nous avons découvert les chrétiens par vous, et nous voulons continuer à les connaître. »
Est-ce que Gaza vous manque ?
À chaque fois que l’on mentionne Gaza, une souffrance me saute aux yeux, alors je pleure. J’ai toujours pitié pour eux, comme le Christ avait pitié pour ces gens qu’il voyait souffrir comme des agneaux sans berger. Ils souffrent parce qu’ils n’ont pas de pasteur. Personne pour les diriger, les protéger. J’ai quitté Gaza en larmes, mais je ne pouvais pas rester plus, j’ai lutté jusqu’à la fin, j’ai jeté toutes mes forces dans le combat. Ce n’était pas moi, car il y a une force à l’intérieur du prêtre qui fait ce qu’elle veut : « Ce n’est pas moi, c’est le Christ qui vit en moi. » On n’est pas dirigé par ses propres forces, mais par une force qui nous dépasse.
Dieu m’a choisi pour ces 14 ans à Gaza, pour cette situation, ce blocus, cette guerre, il m’a donné la force et le charisme nécessaires. Puis depuis le 4 mai dernier, il a choisi un autre prêtre. Je crois qu’il faut lui faire confiance. Il est plus facile de trouver un pape pour l’Église, que de trouver un prêtre pour Gaza !
Propos recueillis par Kassam Muaddi et Falk van Gaver
(1) « Père » en arabe. (2) Chef religieux musulman.
Copyright, La Nef 2008

Paru dans le dernier numero de La Nef (Novembre 2009), un entretien avec Abouna Manuel Musallam, curé catholique de Gaza de 1995 a 2009.
Propos recueillis par Kassam Muaddi & Falk van Gaver.

Gaza

B R I S E R le blocus de Gaza

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Venir en aide aux Palestiniens de Gaza et pratiquer le boycott d’Israël : deux actions simples et non violentes et payantes en solidarité internationale avec les Palestiniens de Gaza.

Au total, 19 passagers de la flotte, composée de militants et de sympathisants de la cause palestinienne, des Turcs en majorité, ont été tués dans le raid mené par l’armée israélienne.

L’opération sanglante de l’armée israélienne contre la flottille se rendant à Gaza n’a pas dissuadé les militants pro-palestiniens à bord du Rachel-Corrie qui se sont jurés de briser le blocus de la bande de Gaza, malgré les avertissements de la marine israélienne et l’assaut de lundi, approchent du territoire palestinien. Le navire devrait arriver devant Gaza mercredi 2 juin vers 15 heures. Le navire porte le nom de Rachel Corrie [pacifiste américaine], morte il y a sept ans en tentant de barrer la route à un bulldozer de Tsahal à Gaza. Son nom et son histoire sont depuis lors devenus des symboles brandis par les militants propalestiniens. Le Rachel-Corrie, navire de commerce qui porte  le nom de l’Américaine tuée dans la bande de Gaza en 2003, a appareillé lundi de Malte avec quinze militants à son bord, dont l’Irlandaise Maired Corrigan-Maguire, lauréate du prix Nobel de la paix en 1976.

Le premier ministre irlandais, Brian Cowen, a indiqué que le navire était propriété irlandaise et estimé qu’il devait être autorisé à terminer sa mission. « Le gouvernement a formellement demandé au gouvernement israélien de permettre au navire, de propriété irlandaise, d’être autorisé à terminer son trajet sans obstacle et à décharger sa cargaison à Gaza », a dit le chef du gouvernement devant les parlementaires. « Notre initiative vise à briser le blocus israélien imposé aux 1,5 million de Gazaouis. Notre mission n’a pas changé et ce ne sera pas la dernière flottille », a déclaré Greta Berlin, membre du mouvement Gaza libre, situé à Chypre.

Aujourd’hui nous publions deux témoignages cruciaux sur le drame que vit l’humanité au large de GAZA :

Le premier témoignage est celui  que Thomas Sommer-Houdeville, coordinateur des missions civiles, avait écrit hier soir (le 29 mai 2010) depuis le cargo grec faisant partie de la flottille de la liberté.

Le second témoignage est celui d’Abouna (1) Manuel Musallam, prêtre du Patriarcat latin de Jérusalem, qui a été curé de Gaza de 1995 à 2009. Témoin du blocus inhumain de Gaza il affirme :

« Nous avons vécu des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité. »

Témoignages

Voici le texte que Thomas Sommer-Houdeville, coordinateur des missions civiles, avait écrit hier soir (le 29 mai 2010) depuis le cargo grec faisant partie de la flottille de la liberté. Thomas a participé depuis 3 mois en Grèce à la préparation de la flottille et était venu en France pour élargir la participation, il est intervenu entre autre dans une réunion du collectif national pour présenter l’initiative.

L’occasion ici de rendre un fervent hommage à la petite délégation française composée de 7 personnes (cbsp,  cvpr et ccippp).

Le dernier set : 29 mai 2010 – de Thomas Sommer-Houdeville*, depuis l’un des bateaux de la flottille de Gaza

Un jour ou l’autre peut-être, quelqu’un écrira l’histoire complète de cette aventure. Il y aura beaucoup de rires, de véritables cris et quelques larmes. Mais ce que je peux dire maintenant, c’est que nous n’avions jamais imaginé que nous ferions flipper Israël comme ça. Enfin, peut-être dans certains de nos plus beaux rêves…. Tout d’abord, ils ont créé une équipe spéciale d’urgence réunissant le ministère israélien des Affaires étrangères, le commando de marine israélien et les autorités pénitentiaires pour contrer la menace existentielle que nous et nos quelques bateaux remplis d’aide humanitaire représentent. Puis, Ehud Barak lui-même a pris le temps, malgré son agenda chargé, de nous mettre en garde à travers les médias israéliens. Ils nous annoncent maintenant qu’ils nous enverront dans la pire des prisons israéliennes, dans le désert près de Beersheva.

Ce sont des annonces pour nous faire peur. Et d’une certaine façon nous avons peur. Nous avons peur de leurs navires de guerre, peur de leurs Apaches et de leur commando tout noir.

Qui n’en aurait pas peur ? Nous avons peur qu’ils saisissent notre cargaison et toute l’aide médicale, les matériaux de construction, les maisons préfabriquées, les kits scolaires, et qu’ils les détruisent. Toute cette solidarité patiemment rassemblée dans de si nombreux pays pendant plus d’un an. Tous ces efforts et cette vague d’amour et d’espoir envoyés par des gens normaux, d’humbles citoyens de Grèce, Suède, Turquie, Irlande, France, Italie, Algérie, Malaisie. Tout ceci pris comme un trophée par un État agissant comme un vulgaire pirate des îles.

Qui ne sentirait pas un certain sentiment de responsabilité et de peur de ne pas être capable d’accomplir notre mission et livrer nos marchandises à la population emprisonnée de Gaza ?

Mais nous savons que la peur est aussi de l’autre côté. Parce que depuis le début de notre coalition, l’Etat d’Israël fait tout ce qu’il peut pour éviter la confrontation avec nous. Depuis le début ils ont essayé de nous empêcher de partir, de regrouper nos forces et de prendre le large tous ensemble vers Gaza. Ils ont essayé de nous briser. Leur scénario idéal était de nous diviser, les Irlandais d’un côté, les Grecs et Suédois d’un autre, les Américains d’un autre encore et les Turcs tout seuls. Bien sûr, ils savaient qu’ils ne pourraient pas mettre la pression sur la Turquie, ni agir directement là-bas. Alors, ils ont concentré leurs attaques sur les parties irlandaises et grecques de notre coalition.

Le premier set a commencé il y a deux semaines quand ils ont saboté le cargo irlandais, l’obligeant à retarder son départ de près d’une semaine. Mais, les Irlandais ont réparé aussi vite qu’ils le pouvaient et maintenant ils sont à un ou deux jours derrière nous.

Puis ils ont mis une pression énorme sur le gouvernement grec, affaibli par la crise économique, pour l’obliger à ne pas laisser partir le cargo grec et le bateau de passagers gréco-suédois. A cause de ces pressions, nous avons dû retarder notre voyage deux fois et demander aux Turcs, à leurs 500 passagers et aux amis américains, qui étaient prêts à partir, de nous attendre. C’est ce qu’ils ont fait heureusement ! Jusqu’à la dernière minute avant leur départ de Grèce, nous ne savions pas si les deux bateaux auraient l’autorisation du gouvernement grec, mais finalement le gouvernement grec a décidé de prendre ses responsabilités en agissant comme un Etat souverain et a laissé le cargo et le bateau de passagers quitter le port du Pirée à Athènes.

Le deuxième set a eu lieu hier, dans la partie grecque de Chypre, là où nous avions négocié avec le gouvernement d’embarquer une délégation VIP de parlementaires européens et nationaux de Suède, Angleterre, Grèce et Chypre. Alors que les deux bateaux de Grèce, le bateau américain venant de Crète et les 4 bateaux turcs étaient déjà au point de rendez-vous attendant que la délégation VIP arrive et embarque à notre bord, nous avons reçu la nouvelle que notre délégation était encerclée par la police chypriote dans le port de Larnaka, et interdite de bouger où que ce soit.

Chypre, un pays européen, était en train d’interdire à des parlementaires européens de se déplacer librement sur son sol, en rupture complète de toute législation et réglementations européennes ! Alors que nous commencions à négocier avec le gouvernement chypriote, nous avons clairement compris que ce changement soudain d’attitude envers nous était dicté directement par Israël. De sept heures du matin jusqu’au soir, le gouvernement de Chypre nous mentait, disant que c’était un malentendu, que les VIP aient été autorisés à embarquer pour n’importe quelle direction qu’ils souhaitaient, que c’était juste une question bureaucratique à résoudre. Mais rien ne s’est passé et nos parlementaires ont été pris au piège. Le gouvernement chypriote agissait comme un auxiliaire d’Israël et nous a fait perdre un temps crucial. Ce matin, la délégation VIP a décidé que le seul choix qui restait était d’aller au port de Formogossa dans le Nord de Chypre sous contrôle turc, et de là prendre un bateau rapide pour nous rejoindre au point de rendez-vous. Bien sûr, parce que notre coalition est formée de Turcs, de Grecs et de Chypriotes, la Chypre du Nord qui est sous occupation turque, est une question politique très importante. Et envoyer notre délégation prendre un bateau dans le port de Formogossa, encore sous embargo des Nations Unies, est une question politique encore plus importante.

Cela aurait pu briser le dos de nos amis grecs et chypriotes de la coalition. Ce fut presque le cas. Mais c’est le contraire qui s’est révélé. Notre coalition tient toujours. C’est le parti chypriote au pouvoir qui est sur le point de se briser, et les 7 parlementaires grecs et chypriotes qui faisaient partie de la délégation et ne pouvaient pas aller au nord de Chypre sont furieux contre le gouvernement chypriote. Un immense débat a toujours lieu en ce moment en Grèce et à Chypre sur ce qui s’est passé et sur notre flottille pour Gaza. Dans une heure ou deux, 80% de notre délégation VIP embarquera sur nos bateaux et nous partirons pour Gaza comme prévu. Donc nous pouvons dire qu’Israël a perdu les deux sets qu’il a joués.

Dans quelques heures, le dernier set, crucial, commencera quand nous entrerons dans les eaux de Gaza. Bien sûr, matériellement, il serait très facile pour Israël de nous stopper et nous arrêter, mais le coût politique qu’ils auront à payer sera énorme. Vraiment énorme, à tel point que toutes les ruses et les pièges qu’ils ont tenté de mettre sur notre route ont réussi à faire une seule chose : sensibiliser de plus en plus de gens partout dans le monde sur notre flottille et sur la situation de Gaza.

Et de tout ça, nous apprenons quelque chose : la peur n’est pas de notre côté, mais du côté d’Israël. Ils ont peur de nous parce que nous représentons la colère des gens tout autour du monde. Les gens qui sont mécontents de ce que l’Etat criminel d’Israël fait aux Palestiniens et à chaque amoureux de la paix qui ose prendre le parti des opprimés. Ils ont peur de nous parce qu’ils savent que, dans un proche avenir il y aura encore plus de bateaux à venir à Gaza comme il y a de plus en plus de personnes à décider de boycotter Israël chaque jour

Thomas Sommer-Houdeville, depuis l’un des bateaux de la flottille de Gaza

* coordinateur de la campagne civile internationale pour la protection du peuple palestinien (ccippp)

http://www.protection-palestine.org

Un film sur les Gnaoua

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GNAWA Body and Soul

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Film de Frank Cassenty pour « Arté »

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Frank Cassenti chez Mahmoud Guinéa à Essaouira, fin avril-début mai 2010

La société Oléo film s’est créée autour de Frank Cassenti, cinéaste et musicien, né à Rabat, pour produire des films dans l’enthousiasme : « Face à la morosité, explique-t-il, nous avons été sur tous les fronts pour faire partager notre désir de musique à travers un regard particulier, empreint d’amour et de respect. Notre approche consiste à faire connaître de grands artiste dont nous voulons garder des traces. » La musique Gnaoua connait aujourd’hui un grand engouement grâce au festival d’Essaouira qui leur est dédié chaque année, et où des stars internationales les accompagnent sous les feux des sunlights.

Le projet de Frank Cassenti est tout autre ; il nous invite à pénétrer dans l’intimité des musiciens Gnaoua pour nous faire partager toutes les significations de cette musique en remontant aux origines de ses descendants d’esclaves de l’Afrique subsaharienne.

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Le cameraman  de l'équipe porte le beau prénom biblique de Jeremy

Le tournage  de la « lila » , nuit rituelle des Gnaoua, a lieu au domicile même de maâlem Mahmoud Guinéa, ce qui est en soit exceptionnel puisque le musicien a plutôt l’habitude d’effectuer des musicothérapies domicilières dans les maisons de la clientèle qui font appel à ses services. Mais là, pour le tournage de ce film qui sera diffusé par la chaîne Franco- Allemande d’Arté, il a accepté que la lila se déroule dans sa nouvelle maison extra-muros : les Guinéa habitaient jadis au coeur de la médina à Derb Laâlouj, maison transformée depuis en Riad somptueux pour accueillir les touristes fortunés (ce qu’on appelle communément « Maison d’hôtes »)  où j’avais moi-même effectué le tournage pour mon documentaire « le port de Tombouctou » de la série « La musique dans la vie » que je supervisais pour le compte de la deuxième chaîne marocaine. J’avais alors filmé dans l’ancienne maison des Guiné maâlem Boubker (le père de Mahmoud), aujourd’hui décédé, confectionnant lui-même un gunbri à base du tronc de figuier, l’arbre sacré dont le bois donne les meilleurs résonances pour induire la Transe. J’avais aussi filmé une des soeurs de Mahmoud Guinéa avec son autel des Mlouk (esprits) où ces derniers l’aident dans sa voyance médiumnique: on m’apprend aujourd’hui qu’elle est décédée elle aussi , il y a trois ans de cela, après avoir été paralysée par les esprits qu’elle manipulait dans ses séances de voyance qui précèdent généralement l’organisation des nuit rituelles. C’est au cours de ces séances de voyance médiumniques que la « talaâ » (celle qui fait monter les esprits en état modifié de conscience) prescrit aux possédés qui la consultent l’organisation d’une nuit rituelle ou « lila ».

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Sandy (en bleu) est un fervent admirateur des Gnaoua
et de maâlem Mahmoud en particulier.

L’équipe de tournage, très légère, comprent Bruno Charier, ingénieur de son qu’on voit au fond, Olivia, la sympathique maisô combien efficace chargée de production, le cameraman Jeremy ( le réalisateur Frank Cassenti fait office du second cameraman). Ils sont accompagnés de Sandy, en bleu à côté de Mahmoud Guiné, un amoureux des Gnaoua auxquels il se consacre entièrement désormais en tant que musicien à l’exclusion de toute autre musique. Il est dans une quête spirituelle, une initiation au monde magique des Gnaoua : ces derniers ont maintenant des adeptes en dehors de leur ère culturelle d’origine; de l’autre  côté de la méditerranée. La rive nord de Marnostrum. Double mondialisation des Gnaoua auxquels on a fait appel pour l’organisation des lila un pau partout à travers le monde (Malika vient d’accompagner son mari Mahmoud Guinéa au Japon) et qui ont maintenant  des adeptes tel Sandy au coeur même de la France profonde…

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Toute l’équipe du tournage s’est déplacée jusqu’à un lointain village de la journée accompagnée de Malika l’épouse de Mahmoud Guinéa pour acheter un bouc noir et un mouton pour le sacrifice qui doit précéder la nuit rituelle: à leur retour un policier a exigé de Frank maints documents en tant que conducteur, celui-ci lui a expliqué qu’on est une équipe de tournage chez Mahmoud Guinéa, décoré par le Roi et soutenu par André Azoulay, mais le polcier ne voulait rien entendre. …Malika qui comprend les traditions locales en la matière a conseillé au réalisateur de donner un peu de « bakchich » (200 DHS) pour mettre fin à d’inutiles conciliabules pour aller de l’avant dans le tournage de la « lila »…

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J’ai dis à Frank: « Mais la maison et est trop exigüe pour le tournage? ». « A Tamsloht, me répondit-il, nous avons effectué des tournages dans un espace encore plus exigu que celui-ci, au point que le danseur était quasiment collé au musicien. Mais le résultat est probant au niveau de l’image. Nous voulons filmer les Gnaoua dans leur espace authentique sans artifice. Là où les femmes peuvent se servir de la cuisine dont elles sont habituées pour préparer le repas communiel.On a pensé au début à un tournage dans un Riad, mais  si nous avions organisé le tournage dans un beau et immense Riad, on aurait des scènes type « Star Academy », à la fois froides et clinquantes mais qui n’auront pas cette chaleur et cette authenticité du domicile même de maâlem Mahmoud et sa famille…

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Pour préparer la lila, Frank et son équipe ont accompagné Malika, la femme de maâlem Mahmoud, chez un herboriste, pour l’achat des différent encens: « Si vous mettez du benjoint noir à la place du blanc, vous troublerez la transe, explique Malika : les esprit protesteront en pleine transe en réclamant le bon bonjoint. Le bonjoint noir c’est pour la cohorte des génies possesseurs noirs. On ne peut pas donc en les invoquant mettre du bonjoint blanc! » Dans les rushs que me montre Frank, on voit l’herboriste émettre des opinions sur la musicothérapie des Gnaoua qui dénote une réelle connaissance de leur rituel. De même parmi les jeunes spectateurs de la lila on découvre des adolescents capables d’accompagner les chants des Oulad Bombara ou ceux de Sidi Moussa et ses esprits de la mer. A Essaouira, le savoir esotérique des Gnaoua est en réalité une culture largement partagé par un public de connaisseurs au delà du cercle étroit des Gnaoua proprement dit. C’est pour cette raison qu’on peut véritablement considérer Essaouira comme la ville des Gnaoua par excellence…

Brusquement une musique de transe improvisée par les fils de Malika et de Mahmoud Guiné nous parviennent de l’étage ; Frank Cassendi accourt avec sa caméra légère pour filmer la scène qui se déroule au premier étage à partir de la fenêtre de la pièce à partir du petit couloir qui mène à la cuisine…

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A l’intérieur de la pièce Malika danse en état de transe accompagnée musicalement par ses propres enfants: chez les Guinéa on vit en permanence en présence des esprits de l’Afrique et de la transe qu’ils provoque. « Nous vivons avec cette musique de la naissance à la mort », nous expliquera plus tard Malika. « Chez nous le tambour et le gunbri se mettent parfois à résonner tout seuls au coeur de la nuit parce qu’ils sont en tant qu’instruments sacrés, hantés par les esprits : tu vois alors les cordes du gunbri bouger toutes seules, comme s’ils étaient pincés par une main invisible, celle des esprits possesseurs ».

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Malika qui, en état de transe, est elle-même « voyante médiumnique » :  initialement j’ai proposé à mon ami Cassenti d’intégrer la scène de la voyante médiumnique qui fait la liaison à la fois avec le pèlerinage de YTamsloht, où elles vont renouveler l’autel des Mlouk, et la lila, où ses outillages rituels servent pour l’induction de la transe. J’avais proposé que la scène avec la voyante médiumnique ait lieu avec la soeur de Mahmopud Guinéa que j’ai connu il y a longtemps. Et c’est là qu’on m’appris qu’elle est morte il y a déjà trois ans de cela et que Malika qui officie également en état de transe peut très bien servir pour la scène de celles qui prédisent en état de transe, en manipulant, des térébratules fossiles, des cauries de la vallée du Nil et des coquillages de ce beau rivage..

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Les Gnaoua c’est d’abord une religion de femme : si les hommes sont mis en avant, en réalité ce sont les femmes qui mènent véritablement la partie en préparant le rituel par des rêves et des prédictions divinatoires et en sanctifiant les outils rituels de la transe par des pèlerinages à Tamsloht: au cours de la lila, les femmes dela famille Guinéa ont fait appel à plusieurs reprise à Sidi Abdellah Ben Hsein de Tmsloht, au Hadi Ben Aïssa de Meknès, à la grotte de Sidi Chamharouch, au Haut-Atlas et à Moulay Brahim, l’oiseau des cîmes sur le plateau de Kik, dans le Haouz de Marrakech : tous des lieux où doit se rendre la voyante médiumnique si elle est en crise de possession et si elle veut rendre efficace ses consultations en faveur de la confrérie féminine des filles des Gnaoua qui sont attachées à sa tbiqa et à son autel des esprits possesseur. Les femmes vivent constament leur relation avec les Gnaoua dans une espèce de rêve éveillé…

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Comme si de rien n’était, après son état de transe, Malika est allée à la cuisine préparer un beau tajine de poisson : une magnifique dorade aux olives, poivrons et tomates bien épicées : l’équipe de tournage et les musiciens n’auront droit à la viande tendre du bouc et de l’agneau qu’après le sacrifice…

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Après le repas communiel l’équipe de tournage a eu la surprise de deux visiteurs de marque totalement inattendus : la visite de courtoisie de Katya et André Azoulay! Visite décontractée et en dehors de tout protocole! La famille Azoulay chez les Guinéa et leur équipe de tournage. C’est la première fois, nous dira maâlem Guinéa, que le conseiller royal lui fait ainsi l’honneur de franchir le seuil de sa modeste maison pour s’enquérir du bon déroulement du tournage et poser quelque questions sur les artistes internationaux qui se produisent sur scène avec Mahmoud Guinéa lors du festival des Gnaoua et musiques du monde. Je me suis permis de dire à André qu’il faut réactiver le colloque de musicologie et créer des liens plus fort avec l’Afrique noire puisque Essaouira était jadis le port de Tombouctou. Le conseiller royal nous a répondu que le festival comprend maintenant dix sept scènes et draine un tel monde qu’il est difficile de se consacrer sereinement à l’écoute d’un colloque de musicologie et pour ce qui est de l’Afrique subsaharienne, le festival est déjà un grand lieu de rendez vous pour les grands artistes de l’Afrique noire. Un film comme celui de Frank, avons nous avancé que, peut-être, avec celui de lilyane Azoulay sur le festival peut constituer l’embryon d’une médiathèque. Un musée est prévu à Essaouira, nous répond Katya Azoulay; il sera le lieu de conservation de notre mémoire commune. Après cette visite de courtoisie, chaleureuse et humaine, le couple des Azoulay a promis de revenir ultérieurement participer à la lila des Gnaoua en tournage chez les Guinéa, si le programme fort chargé du festival de musique classique qui se déroule en ce moment même dans la cité des alizés le leur permette… Malika qui a dit au conseiller que son mari vient de représenter Essaouira et le Maroc au Japon semble profondément émue et très fiere de ces visiteurs de marque qui honorent ainsi sa modeste famille. A 22 heures le tournage de la lila peut enfin commencer avec la partie ludique et théâtrale de kouyou et des Oulad Bombara, suivie de la procession des tombours et des crotales avec les filles des gnaoua avec leurs bougie dans une ambiance magique au seuil de la maison avant que ne commence le sérieux de la transe avec ses cohortes de génie possesseurs.

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Demain lundi 3 mai 2010, toute l’équipe se déplacera à Tamanar pour aller filmer les Ganga établis dans la région depuis le temps des sucreries saâdiennes. Lors de notre repérage avec Frank Cassendi et le cameraman Jeremy, nous n’avons pu contacter que l’un d’entre eux, les autres travaillaient comme moissonneurs: ce sont des métayers qui n’ont pas de possessions foncières et qui vivent en faisant des travaux agricoles pour les paysans haha en leur moissonnant leur céréales comme en ce moment ou en faisant des tournées aumônières avec leurs tambours et leurs crotales, à l’issue de quoi ils organisent une fête saisonnière dénommée « maârouf » dédié à leur patronne lalla Mimouna sous un arganier sacré. Contrairement aux gnaoua bilalien de la ville ils ne recourent pas à la profusion des couleurs ni au gunbri pour induire la transe, chez la voix des dieux africains c’est le tambour, dont il porte d’ailleurs le nom: Ganga, qui veut dire « gros tambour » en berbère.

Reportage photographique d’Abdelkader Mana

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Potiers – poètes du Haut–Atlas

Le lac d’Ifni au pied du Toubkal Roman Lazarev

«C’est dans le ciel que les abeilles se frayent leur chemin ». Les poètes également.

Toi, mon cher Falk au Tibet, moi en Atlas : on ne peut pas être d’une telle précise prémonition, si le coeur n’était pas aussi pur et l’écoute si attentive, et fine. En réalité, j’ai fui Essaouira pour le Haut-Atlas, parce que j’ai compris que le deuil est impossible. Et « maman », et « maman », il me faudra tôt ou tard la refaire re-vivre par mon écriture : au moins ici au Haut-Atlas, j’ai l’impression qu’ils ne font que « mattendre à la maison ». Et je ne peux pas encore piper mot de maman, elle qui ne semblait respirer qu’au moindre de mes mouvements. Et je n’ai pas encore pipé mot de maman depuis qu’elle n’est plus là. Car pour moi, elle est toujours là. Donc je suis parti dans le Haut-Atlas, et en parcourant la vallée de l’Ourika, j’ai brusquement fait appel au paysan des Seksawa, qui m’avait promis la main de sa fille à la nativité du Prophète. Je me suis rendu auprès de lui à Imine–Tanoute où j’ai acheté pour lui et pour sa famille un bouc de haute montagne, des légumes et des fruits à profusion, en particulier une énorme pastèque pour rafraîchir ce  juillet si torride.

Et notre arrivée commençait bien : nous traversâmes une immense forêt d’oliviers qui nous fit ombre miraculeuse comme le firent des milliers d’oiseaux pour ce saint homme de Tamesloht don’t la principale vertu est de lutter contre les moineaux qui s’enivrent de raisins et de figues.

les "couleurs berbères",
nouvelles oeuvres de Mohamed Zouzaf

La maison est petite mais proprette. À mon âge, j’ai honte de refaire ma vie, qui plus avec une jeune fille à peine sortie de l’adolescence. Son père –  qui a mon âge –  m’encourage en se donnant en exemple :

– J’en suis à ma quatrième femme, me dit-il. Et puis, grâce à ce mariage, ta vie sera revigorée. Tu rajeuniras et tu seras sans âge.

Oui. Mais quand même. En fait, cette jeune « Jmiâ » –  c’est son prénom, on appelle les filles nées un vendredi du nom de « Jmiaâ » (c’est-à-dire « vendredite » comme dans Robinson Crusoé) –  s’est substituée à la vrai « Jmiaâ », la bergère de vingt–cinq ans qui m’avait séduite par son chant du Tichka, la montagne qui embrasse les étoiles et où s’équilibre la balance des eaux : par la grâce de ce paysan de Boulaâouane (un toponyme qui rappelle le célèbre vin rouge) qui veut absolument marier son adolescente à un citadin (qui semble bien repu grâce à sa ronde bedaine), une « Jmiaâ » s’est substituée à une autre. Par la grâce aussi de mon aveuglement : vouloir en découdre avec le deuil par des noces pastorales en haut du Tichka !

En ville, il est vrai, les filles sont si vulgaires : de l’argent ou rien. Et vas-y que tu promènes tes beaux sentiments ailleurs ! Et pourquoi pas en haute-montagne. Mais quand même ?

Après un copieux ragoût, je me suis endormi au patio : il suffit d’ouvrir les yeux pour voir étinceler si vivement la grande et la petite ourses. C’est comme cela exactement que nous dormions chez nous à la campagne, entre mont Tama et mont Amsiten. Et comme devinant mes secrètes pensées, le père me dit :

« Tinquiète pas. Ma fille sera pour toi.

– Sans son consentement ?

– Ça va venir. Il faut juste garder le contact avec elle, en lui envoyant de temps en temps des cadeaux. Pour ce qui est de la demande officielle du mariage, elle se fera lors de la prochaine fête du Sacrifice ».

Le Ramadan, c’est pour septembre, le Sacrifice pour décembre. Il faudra attendre 2008 : pour elle, c’est encore trop tôt, pour moi cela commence déjà à faire un peu trop tard, même si je m’évertue à concurrencer les jeunes bergers par de longues promenades en haute montagne.

Mohamed Zouzaf

Au pays d’Aghbar, ce matin, plus précisément au col de Tizi-n-Test, mon ami, le jeune boucher Hassan, dit  Tomatique me conseille d’oublier la jeune nubile, avec laquelle je n’ai rien en commun, pour cette Seksawiya, qui chante si bien les airs des bergères se retrouvant au sanctuaire de Lalla Aziza, sainte bergère faisant paître grassement ses troupeaux dans de noirs et lisses granits.

« Tomatique » poursuit :

–  Oublie les cadeaux faits hier, limite les dégâts et reviens voir la « vendredite » de Lalla Aziza.

C’est quoi déjà hier ? Lundi 9 juillet 2007.

À cinq heures du matin, je prends la direction d’Imine – Tanout. Une fois sur place, j’hésite : trahir la parole donnée à la  nubile ? Mais cela vaut le coup de voir comment cela va fonctionner, avec la bergère plus âgée qu’elle ? Voir si le courant passe mieux entre nous. Mais Jmia la Seksawia est plus inaccessible dans son haut village de Zinit, surnommé ainsi par Lalla Aziza, d’après la légende, en disant aux tribus qui se disputaient sa sépulture : « Zinit » (c’est-à-dire « querellez-vous » en berbère).

Un type à la Land Rover me propose de m’y amener au prix exorbitant de 250 Dhs (environ 22 euros), au lieu du prix courant de 10 dirhams, arguant que pour aller à ce prix en camionnette, il faut attendre que les montagnards aient terminé leur marché pour remonter là-haut à partir de 13 heures. Qu’à cela ne tienne : je repasse chez le même marchand de fruits et légumes, pour faire mon marché cette fois-ci pour l’autre « Jmia ».

Après avoir terminé mes courses, je me suis donc dirigé derrière la station d’essence d’où partent normalement les camionnettes se dirigeant vers Lalla Aziza. Au kiosque, les journaux parlent d’alerte maximum contre le terrorisme. J’appréhende la manière dont je serais reçu : normalement en pays d’Islam, un homme ne va pas comme cela à la rencontre d’une jeune femme. Mais il n’y a pas moyen de la joindre par téléphone. J’appelle mon ami le peintre souiri Zouzaf et lui demande conseil. Pour lui, il faut absolument que j’oublie la jeune Jmia, car c’est une mineure. Je lui rétorque :

« C’est une mineure, fille d’un mineur : sans jeux de mots son père est un mineur à la retraite après la fermeture des mines de charbon de Jerada, où il avait chopé la silicose, comme les autres mineurs. Mais, m’avait-il précisé, « rien de bien grave : juste 10 % de silicose à la poitrine ». Il avait reçu une indemnité de départ, mais il doit encore attendre quatre ans pour commencer à toucher sa misérable retraite. En attendant il doit vivre de ses deux parcelles : l’une à Boulaâouane en bas pays Seksawa et l’autre à Aït Haddou Youssef en haut pays Seksawa. C’est là, au pied du mont Tichka, qu’il compte organiser notre mariage.

Je me rends compte progressivement que nous n’avons pas la même notion de temps : alors que pour nous autres citadins — influencés par les étapes de la vie découpées en rondelles de saucissons par la psychologie moderne — nous distinguons enfance, adolescence, jeunesse et âge adulte, pour eux il n’y a que deux étapes dans la vie d’une femme : une vie de jeune fille avant le mariage, et une vie de femme après le mariage. Et ce qui compte dans cette seconde étape, c’est l’enfantement, comme me l’explique un vieux paysan du cru :

« Les enfants sont l’« attache » de la gente féminine. Ils constituent létai central qui soutient la tente, le pivot de lair à battre autour duquel seffectue le distinguo entre le bon grain et livraie. ».

Mohamed Zouzaf

Vers 13 heures, le chauffeur m’explique qu’il ne peut me prendre en cabine, réservée aux femmes, par contre je peux monter en « terrasse » avec les bagages et les autres voyageurs. Je me hisse péniblement là-haut parmi les pastèques, les brebis, les pneus et les butanes à gaz, et me voilà bientôt rejoint par des paysans jeunes et vieux : on est serré, mais c’est peut-être là le seul moyen de se maintenir en équilibre, en prenant appui les uns sur les autres à chaque virage. Des travaux sont en cours pour transformer la piste en route reliant le bas au haut Seksawa. Je suis le seul à me diriger vers Lalla Aziza, les autres voyageurs vont plus loin vers le village d’Aït-Mhand, jadis souvent visité par Jacques Berque comme me l’explique un vieux compagnon de route :

« Nous avons une parcelle dite « Foum Ma » (bouche deau) qui est réservée à Monsieur « Birk ». Cétait certes un chrétien, mais par bien des égards, il méritait le respect de tous les musulmans. Il montait chez nous pour une journée et demie à deux jours et on le recevait par de superbes Ahouach sous les noyers. Il y a un mois et demi, son fils est venu chez nous, puis il sest dirigé vers Lalla Aziza ».

Mohamed Zouzaf

A la naissance de ses deux jumeaux, Jacques Berque avait offert une horloge murale à Lalla Aziza, qui y trône toujours scandant les heures de prières  le long des saisons et des jours. Le vrai tombeau de Jacques Berque se trouve peut-être ici chez les Seksawa. En tous les cas sa mémoire y reste vivace…

À l’approche de Lalla-Aziza, de magnifiques peupliers mêlés aux lauriers-roses et aux oliviers nous font ombrage au lit de la rivière. De hautes falaises de schiste noir nous entourent. En vérité, le schiste n’est pas entièrement noir : ici et là il prend une dorure accentuée par les lumières des après-midi finissantes. Pour faciliter la montée vers Lalla Aziza, tous les voyageurs descendent et continuent à pied. On me dépose ainsi que mes affaires à la place centrale du village, qui semble déserte à cette heure. Je fais signe à quelqu’un qui m’observe de loin. Je lui dis de me conduire à la maison de Jmia que j’avais filmé chantant dans mon documentaire sur Lalla Aziza en 2001 et que la chaîne marocaine 2M avait depuis lors rediffusé à plusieurs reprises.Il acquiesça aussitôt et me conduisit non loin de là à une vieille maison berbère :

– Jmiaâ ! s’écria–t-il, quelqu’un est venu pour vous !

Aussitôt la vieille porte en bois de noyers s’ouvrit, laissant entrevoir l’accueil amical et rassurant de Jmiaâ. Je ne l’imaginais pas aussi maigre, presque décharnée : on pouvait voir une trace  de henné appliquée aux os de ces chevilles. Elle ne suscite pas le désir, mais une forme d’amical respect. Je ne sais pas pourquoi elle me fait plutôt penser à ma grand-mère maternelle. Une forme de spiritualité féminine, de sainteté berbère. J’avais l’impression d’être en face de Lalla Aziza en personne : on pouvait la vénérer amicalement, mais pas l’aimer charnellement.

Une fois que j’ai bien mangé le tagine qu’elle m’a servi en un éclair — toute la famille participa au festin, y compris son jeune frère qui avait été amputé du bras gauche à la suite d’une morsure de vipère dans la rivière — elle me convia à une promenade en tête-à-tête au bord de la rivière. On était accompagné de son jeune bouc blanc, qui la suit comme son ombre, en broutant de-ci de-là. J’avais l’impression qu’il lui tient lieu d’enfant, c’est pourquoi j’ai refusé qu’elle me le sacrifie comme l’avait fait Abraham pour Ismaïl sur le mont du Veau d’or.

L’endroit est d’une beauté sublime : l’eau serpente à l’ombre de verdoyants peupliers et de saules pleureurs. Bientôt, nous sommes rejoints par une dizaine de jeunes filles allant chercher le bois ou faucher de l’herbe tendre pour les lapins laissés à la maison. Et puis portées par la ferveur de leur fraîcheur printanière, elles se mirent à chanter de magnifiques refrains : à la fois très simples et très beaux ; que je n’arrive pas à traduire, du genre :

Où vas-tu, ô beau pied au henné ?

Je traverse juste la rivière pour me rendre à la chaumière du bien-aimé !

Mohamed Zouzaf

Je me suis dit : toi qui recueillais les chants des moissonneurs au pays hahî, voici des chants beaucoup plus frais et plus puissants. Mais résisteront-ils à la route qui est en train de se construire, et qui ouvrira demain ce pays fermé, à la rumeur chaotique du monde ?

Hier, samedi 21 juillet 2007, je me suis rendu au souk hebdomadaire des Mzouda, où j’ai retrouvé Omar Berghout le potier-poète berbère. Il ne m’a pas reconnu et pour cause : notre dernière entrevue remontait à 1994, lorsque j’étais venu le voir avec son père et le vieux poète Ijiwi (littéralement le vent chaud d’août qui fait qu’à la mi-journée les oliveraies bruissent des battements d’ailes de grillons invisibles). Depuis lors il a perdu et son père, lui-même potier — poète et son confrère Ijiwi. Je lui dis que j’avais écrit par la suite dans la revue « Rivages » un article intitulé « Les potiers poètes des Mzouda », et que j’y avais fait référence à ce qu’il me disait en observant des hauteurs où se situe son hameau, les étendues infinies des moissons du plat pays que le vent transformait en ondulations dorées :

« Si nous jetons tous deux notre hameçon dans cet océan, le poisson que tu pêcheras sera rouge, le mien bleu. ».


Une façon de dire, que la même réalité sera perçue différemment par nos deux cerveaux, et que ce soir si beau et si serein n’aurait pas la même répercussion sur nos âmes : une même source d’inspiration avec des échos cosmiques d’une part — un instant promis peut-être à l’éternité par la puissance qu’insuffle le verbe du potier suprême — et peut-être le silence et l’oubli de l’autre. Le silence et l’oubli de ceux à qui Dieu refuse d’adresser ses grâces. Et Berghout de me dire :

– Je me souviens dune seule chose : lorsque vous aviez demandé à mon père sil avait des enfants et quil vous a répondu : Je nen ai quun seul, unique et ultime torche qui illumine ma vie, et si elle vient à séteindre, il ny aurait plus que des ténèbres.

Voici un extrait de l’article, que j’écrivis au début des années 1990 dans la revue marocaine « Rivages » à l’issue de ma première visite aux potiers-poètes  Mzouda :

« On est un peu surpris de découvrir des poètes de tradition orale en grand nombre dans tout le Haut-Atlas, au sud de Marrakech. D’autant que la croyance en un mythique créateur populaire anonyme et collectif est profondément enracinée. Andam Ou Adrar, c’est-à-dire le « compositeur de la montagne » est le parolier des chants accompagnant les danses collectives du Haut-Atlas et les troubadours errants de l’Anti-Atlas. Ainsi parlait Andam Ou Adrar, l’aède de la montagne, conscience vivante du monde berbère :

Ô soleil, si tu te lèves, ouvre tes rayons,

Pour que celui qui est perdu retrouve le chemin de la raison.

Immense est la forêt avec ses montagnes et ses falaises

Obscures sont les ténèbres de la nuit

Qui enserrent la demi-lune sous leurs voiles.

Que vivent les rivières !

Que poussent les plaisirs du bélier sur les collines verdissantes.

Car quand mars recouvre de sa belle parure la mort hivernale

C’est l’espoir qui renaît, ce sont les vierges qui se marient.

Assis au flanc de la montagne, le regard plongé dans la plaine, Barghout, le potier-poète Mzûdî me dit :

« On peut comparer cette plaine devant nous à l’océan. Chaque poète y pêchera selon sa chance. Il m’arrive de passer toute la journée au-dessus de cet océan sans en retirer le moindre poisson. Je suis connu comme habile pêcheur, mais parfois ma part n’est pas dans cet océan »

En désignant un autre potier-poète, il poursuit :

« Celui-ci reconnaît que je suis un meilleur pêcheur, mais lorsqu’il a jeté son hameçon, il a sorti de la mer une pêche qui m’était inconnue ».

Au fond de la plaine qui s’assombrit, des hameaux s’allument ici et là, tandis qu’au firmament scintillent les étoiles. Spectacle sublime qui inspire au vieil Ijioui ces mots énigmatiques :

« Seuls les astronomes connaissent les étoiles, mais la poésie en parle à sa manière :

Celui qui a des frères, peut arroser les étoiles dans le ciel

Celui qui a des frères, peut semer le maïs parmi les étoiles.

Roman Lazarev

Sur ce, le vieux poète détacha son âne de l’olivier sauvage et s’en fut par les sentiers fleuris au plus profond des montagnes. Du bord de la rivière d’Assif El Mal, on entend monter le côassement des grenouilles. Mystérieux, le potier-poète chuchote :

« La colonie d’abeilles a quitté sa ruche. Peut-être a-t-elle trouvé un verger fleuri ailleurs ? »

Ce à quoi son interlocuteur répond énigmatiquement :

« Qui peut l’attraper ? C’est dans le ciel que les abeilles se frayent leur chemin ».

Les poètes également. »

L’abeille, symbole récurent de la poésie chleuh, comme le montre ce poème   intitulé  «O fleur, voici l’abeille ! » :

A l’herbe des prés le henné a dit :

« A quoi bon désirer de l’eau ? »

O fleur, voici l’abeille !

« Puisque les mouflons viennent te narguer ! »

O fleur, voici l’abeille !

« Puisque les mouflons viennent te narguer ! »

O fleur, voici l’abeille !

Et le gerfaut en paix qui jouit de sa tranquillité,

O fleur, voici l’abeille !

Et ne craint de personne nulle atteint mortelle,

O fleur, voici l’abeille !

Vois, un instant suffit pour qu’il fuit à tire d’aile,

O fleur, voici l’abeille !

Et pourtant il était naguère tout à l’aise,

O fleur, voici l’abeille !

Amis, que le Seigneur n’accorde nul profit

O fleur, voici l’abeille !

A qui ne saurait faire chère lie !

O fleur, voici l’abeille !

Seuls sont inébranlables le monde et l’au-delà.

O fleur, voici l’abeille !

Combien instable est la fortune humaine !

O fleur, voici l’abeille !

C’est dans les cieux que le gerfaut déploie ses ailes.

O fleur, voici l’abeille !

Le piège pour le prendre n’est pas encore tendu !

O fleur, voici l’abeille !

A l’herbe du pré le henné a dit :

« A quoi bon désirer de l’eau ? »

O fleur, voici l’abeille !


Sans abeille pas de fleurs, sans fleurs pas de miel aux vertus curatives. Dans la poésie chleuh, il ne s’agit pas de miel, sensé contenir le remède des plantes médicinales de la haute montagne, mais plutôt de l’abeille qui soigne les blessures de l’âme comme le montre ce refrain repris d’une manière lancinante par la chorale des danseuses à chaque bout de rime scandée par le troubadour :

« L’amour est une maladie ! L’amour est une maladie ! »

Deux choses essentielles ont retenu mon attention au Haut-Atlas : l’importance de l’hydrographie et l’antique culte de « Baâl ». Pour ce qui est de l’hydrographie, elle dépend plus du mont Tichka (3 350 m) qui dispose en son sommet d’un immense plateau, fermé au pastoralisme  de mars au mois à mai, un véritable jardin de fleurs sauvages, une magnifique prairie du nom d’Agdal. C’est là que réside le véritable réservoir d’eau, d’où coulent, après la fonte des neiges, la plupart des rivières : oued N’fis, Assif–el–Mal, oued Seksawa etc.

L’hydrographie est importante dans la mesure où toute la vie sociale, toutes les tribus et leurs hameaux se concentrent le long de ces rivières. Il y a d’une part le fond des vallées verdoyantes et d’autre part le côté minéral et dénudé des sommets des montagnes. Quoiqu’il constitue le sommet le plus haut du Maroc, le Toubkal semble donner lieu à moins de rivières que le Tichka parce que son sommet est conique et effilé. Il contient pourtant en son sommet (4 167 m) le lac abyssal d’Ifni (ce qui est une redondance puis qu’Ifni signifie « lac » en berbère), qui alimente tout le système d’Irrigation sous terrain du Haouz d’une part — le fameux système des Khattarat étudié par Paul Pascon — et toute la plaine du Souss d’autre part.


Quand le temps se réchauffe on peut entendre à des kilomètres à la ronde le sourd craquement des glaces comme de gigantesques pétarades. Les truites qui y vivent descendent en profondeur en hiver et remontent en surface en été. On n’a jamais pu mesurer sa profondeur — les eaux semblent combler une ancienne crevasse volcanique — et il arrive que des bergers imprudents s’y noient : leur corps remonte alors en surface comme une outre de chèvre remplie d’eau…

Pour les villageois de Tifnout qui résident au versant sud du Toubkal, le lac d’Ifni est à la fois source de vie — c’est de lui que vient l’eau qui irrigue les peupliers bruissant au vent et les immenses et ombrageux noyers — et objet de crainte : en m’y baignant moi-même j’ai rêvé la nuit qu’un monstre m’avait saisi à la cheville, m’entraînant irrésistiblement vers ces profondeurs abyssales. Heureusement que le seul incident réel fut ma chute volontaire du haut de ma jument quand celle-ci s’emballa brusquement vers le lac : j’ai préféré avoir une entorse que de  suivre dans sa chute une monture si peu expérimentée.

Dans ces contrées granitiques et abruptes — la minéralité du paysage est à la fois effrayante et belle —, seuls la puissance du mulet peut faire face aux sentiers caillouteux, en guise de cailloux, il s’agit plutôt de lames de fer. Ici plus que chez nous en pays chiadmî, le nom de « montagne de fer » et « canines du monde », prend son véritable sens.

Le lac et la montagne qui l’entoure de toute part inspirent une crainte mêlée de vénération, qu’illustre chaque année ce « Touzzoumt NIfni », la fête saisonnière qui se déroule au bord du lac le 1er août du calendrier julien (soit le 13 août du calendrier grégorien). On y sacrifie surtout une brebis et on y scande des « dakra » –  sorte de prière païenne où on dit au lac :

Vous êtes notre père ! Vous êtes notre mère !

Ayez pitié de nous, ne nous faites pas de mal !


Un lac divinité que cet Ifni ! Et on y pratique le culte du bélier — plus précisément de la brebis –  une réminiscence du culte de « Baal ». Le Dieu des pasteurs et du pastoralisme, puisque le même jour, les femmes d’autres tribus se rendent au versant nord du même Toubkal pour y rendre hommage à Sidi Belkacem, sur la route de l’Oukaïmeden : à l’intérieur du sanctuaire les bergères agitent à cette occasion des outres remplies de lait pour en extraire des barattées de beurre ! Ce rite a lieu à l’évidence pour que les brebis produisent profusion  lait et  beurre : si cela ne relève pas de l’antique culte que rendent les pasteurs à « Baal », c’est quoi alors ?

Dans un article consacré au lac d’Ifni le géographe Jean Célérier écrit entre autre :

« Dominé et comme écrasé par la masse géante de l’Atlas qui, de trois côtés, l’enferme entre des murailles de 1500 à 1800 mètres, le site est étrange, et d’une grandeur sévère. Notre présence dans un tel lieu, le son même de la voix humaine rompant peut-être un éternel silence a quelque chose d’insolite. On pressent ici un lieu sacré, une source de légende.« 

C’est cette dernière phrase qui m’intéresse dans un article par ailleurs fort technique sur les glaciations et les éboulis. Les légendes, j’ai pu m’en approcher l’été dernier. J’aurai tellement aimé approfondir le sujet à la prochaine saison des fêtes au Haut Atlas au mois d’août prochain Incha Allah!

Abdelkader MANA