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Danse des gazelles

« Danse des gazelles », c’est ainsi qu’on appelle la danse ailée au rythme saccadé des Houara. Dans l’expression « mizân haouari », il y a la notion d’équilibre. La danse doit être parfaitement synchronisée au rythme. C’est cet équilibre qu’on appelle mizân. Tout l’art du danseur est de synchroniser le geste à la percussion, la chorégraphie au rythme. C’est généralement la petite tara qui mène la danse marquant par des césures musicales des arrêts où le danseur doit passer d’une posture chorégraphiques à une autre.

Chacun  fait preuve de ses prouesses chorégraphiques : danseurs et danseuses se relaient à tour de rôle mais chacun a son propre style, sa propre chorégraphie. Le jeu de pur rythme destiné à la danse est entrecoupé de chants qu’on appelle tagrar : « Je suis l’hôte de Dieu, ô braves hommes de ce pays !». C’est par ces mots que s’ouvre la compétition dansée.

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Nous nous sommes arrêtés au douar Mzila (« les maîtres forge » en berbère) là où finit le Haut Atlas et où commence la plaine de Sous. On est là encore dans le domaine aride comme l’atteste la chaleur accablante de la région. C’est le domaine de l’arganier. La chaleur est si extrême durant la prédominance du shûm qu’il n’est pas possible de sortir dehors. Les toitures des maisons sont fréquemment pelées par la chaleur du vent du chergui qui ressemble à celle qui se dégage de la gueule d’un four : les vêtements deviennent étouffants. Ce vent violent est cependant prélude à la saison pluvieuse. Aux abords de l’oued Sous l’écosystème change brutalement, trahissant les effets bénéfiques d’une meilleure qualité du sol et de la nappe phréatique alimentée par le Haut-Atlas tout proche. On passe du vide, le lieu non habité, lakhla, à ce qu’Ibn khaldoun définissait par Oumrân , ou civilisation, parce que partout on retrouve l’empreinte de l’homme. Plus on s’éloigne de la montagne vers la plaine et qu’on s’approche des rives de l’oued Sous, plus on passe du domaine bour au domaine irrigué, de l’arganier qui pousse tout seul à l’agrumiculture et à la culture sous serre qui doivent être constamment entretenus.

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Aux rives de l’oued Sous,  à mi-chemin entre Agadir et  Taroudant, les houara constituent un îlot arabophone au milieu de tribus berbères. Ils seraient arrivés au Sous dans le sillage des conquérants arabes qui y avaient introduit jadis aussi bien les techniques d’irrigation que la culture de la canne à sucre :

« Dans cette région qui est située sur une grande rivière, écrit au 11ème siècle le géographe andalous El Békri, il y a beaucoup de fruits et de canne à sucre dont le produit s’exporte dans tous les pays du Maghreb. L’honneur d’avoir fait construire le canal qui fournit l’eau à la ville de Sous (Taroudant) et d’avoir canalisé les bords de cette rivière est attribué à Abderrahmane Ibn Moumen, dont le père était le dernier Calife Omeyyade d’Orient ».

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En provenance d’Orient, les Houara se seraient d’abord arrêtés au Sahara avant de déposer définitivement armes et bagages au bord de l’oued Sous. Leurs couplets, ils les appellent «  tagrar », terme d’origine saharienne. De nos jours encore, ils continuent de chanter la légende de l’égérie, cette gazelle aux mollets tatoués, qui aurait trahi le pacte conclu du temps de Jésus avec « l’homme dépouillé » . Chacun s’était engagé à ne pas se remarier si son partenaire vient à mourir :

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Ô gazelle aux mollets tatoués !

La mécréante qui a trahit ma confiance !

Ô gazelle aux mollets tatoués !

Le Seigneur  très haut t’a ressuscitée

Après la mort

Et aujourd’hui tu oses trahir ma confiance !

Les fossoyeurs retournent la terre

On retire les rats, on coud ton linceul

L’homme nu te pleurait durant sept longues années

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Jésus fils de Marie descend du ciel et lui dit :

– Cesse de pleurer, ô homme nu !

– Je pleure ma femme, la gazelle aux mollets tatoués

– Mais elle est morte et son destin est scellé,

Je te la ressuscite par ordre du Seigneur le plus haut !

L’égérie a ressuscité par ordre du Seigneur le plus haut

Il s’est accroché à sa chevelure

Le cœur palpitant de joie

Il s’assoupit  en posant la tête sur ses genoux

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Passant par là des chasseurs royaux du temps de Jésus lui  dirent :

– Beauté ! Pourquoi t’occupes-tu de cet homme nu ?!

Viens avec nous à la Maison Royale !

Là où tu seras couverte de soie et de velours.

–   Mais que dois-je faire de cet « homme nu » ? leur répondit-elle.

Ils lui répondirent :

–  Posez-lui la tête sur le rocher de l’ éternité.

Ils la prirent sur leurs chevaux et partirent.

En se réveillant l’homme nu n’a trouvé que les mirages du désert

Il se met à parcourir les étendues solitaires

Sur son chemin il rencontra des bergers et leur dit :

–  N’avez-vous pas vu la gazelle aux mollets tatoués ?

–  Elle est passée par ici en compagnie des chasseurs du sultan

Ils l’ont amené comme présent à la Maison Royale.

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Il accouru à la Maison Royale

En frappant à la porte, le gardien du sultan lui apparu :

–  Vous m’avez pris ma gazelle aux mollets tatoués, lui dit-il.

–   Nous n’avons vu aucune égérie et la Maison Royale est pleine des wedga.

Le sultan de l’époque leur ordonna de le laisser entrer.

Il la reconnu parmi les nombreuses belles houri qu’on lui aligna

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Il s’accrocha à elle en lui disant :

–   Pourquoi ô égérie trahir ma confiance ?!

–   Eloignes-toi de moi ô homme nu, lui rétorqua-t-elle. Je suis élevée et j’ai grandi à la Maison Royale. J’y ai même coiffé ma chevelure !

–  Le Seigneur très haut t’avait ressuscité après ta mort. Jésus fils de Marie est venu me voir, je l’ai prié et il a prié Dieu qui t’a ressuscité. Tu as pourtant trahi ma confiance.

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–   Non, je ne te connais pas, insista-t– elle.

–  Viens mesurer ce tombeau avec nos doigts, lui proposa-t-il.

En l’accompagnant elle trébucha au tombeau qui s’enflamma aussitôt.

Depuis lors on l’évoque en chantant :

Ô gazelle aux mollets tatoués !

La mécréante qui a trahit ma confiance !

Ô gazelle aux mollets tatoués !

Le Seigneur  très haut t’a ressuscitée

Après la mort

Et aujourd’hui tu oses trahir ma confiance !

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Ces chants relèvent souvent du conte racontant sur le mode théâtralisé (avec dialogues) des histoires comme celle de cette jeune femme qui vient se plaindre au juge de son vieux compagnon :

Ma mère m’a confié au vieil homme que je n’ai jamais aimé !

Se plaint–elle. Ce à quoi le vieux mari répond :

Que dois-je faire ô mon Dieu pour confesser

Les péchés commis par la bien aimée ?

Il est dit dans un de leurs couplets qu’on désigne par le nom de tagrar :

En allant du côté des Berbères

Elle faisait tomber les fruits

Comme l’étoile filante sur la trace des mirages

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Les Houara forment une très grande tribu arabe établie dans la plaine de Sous entourée de montagnes habitées par des Berbères dont le parler est le tachelhit. Leur territoire s’étend depuis Agadir jusqu’à Taroudant.  On trouve les houara dans le Sous ; mais également dans maintes autres endroits que ce soit en Orient ou au Maghreb : les houara ouled Rahou du côté de Guercif, en Algérie, en Egypte etc. Les Ouled Taïma de Sous proviendraient d’Arabie Saoudite où existe une  ville du nom de Taïma. Dans la fertile plaine de Sous, le territoire occupé par les Houara se compose de neuf tribus arabes (OuledTaïma, Laktifat, Sidi Moussa el Hamri, el gardane, lahfaya, Ouled Saïd, Hmar, Freija, Ouled Berhil) et d’une tribu Berbère, celle d’Amezzou.

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La plaine de Sous est située dans une région tellement agréable et fertile qu’on l’appelait « le paradis terrestre ». Au début du 19ème siècle, il a fallu deux jours au voyageur anglais Jackson pour traverser toutes ces plantations, lesquelles formaient une ombre ininterrompue et impénétrable aux rayons du soleil. Le Sous produisait plus d’amandes et d’huile d’olive que toutes les autres provinces réunies. La canne à sucre poussait spontanément aux abords de Taroudant. Le bâton de réglisse était si abandon qu’on l’appelait « ârq Sous » (la racine de Sous). C’étaient les vergers de l’oued  Sous qui assuraient l’approvisionnement en huile d’olive. Les amphores de hmar, en particulier où nous nous trouvons en ce moment. Ce sont les oliveraies d’Ouled Taïma et d’Aït Melloul qui alimentent en huile d’olive jusqu’aux régions sahariennes.

Jusqu’à une période récente, l’eau était à fleur de sol. Dans les années 1970, on pompait l’eau à sept mètres de profondeur à peine. Il faut maintenant la pomper à près de 200 m de fond et l’oued Sous lui-même n’est plus ce qu’il était jadis

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Cette luxuriance de végétation, le  Sous la doit d’abord à la rivière dont il porte le nom :

« L’oued Sous est un véritable trésor, s’exclame Haj Ali Kayouh, le principal fermier des Houara . Par le passé l’eau coulait toute l’année. C’était bien avant l’édification des barrages. Et quand l’oued était en crue on ne pouvait plus le franchir : ceux qui étaient de l’autre côté de l’oued achetaient le sucre au double de son prix réel. Tandis que l’oued demeurait infranchissable, le prix du sucre valait de ce côté–ci le double de ce qu’il valait de l’autre. Celui qui avait au bord de l’eau une parcelle de 400 ou 500 m² la consacrait au maïs et au blé tendre, et il était considéré comme quelqu’un d’aisé. Il n’y avait pas encore ne serait-ce qu’une seule ferme : avant le colonialisme, il n’y avait pas de fermes par ici. »

Quand les colons Français sont arrivés, ils ont partagé les terres fertiles de l’Oued Sous, en particulier celles des  Oulad Taïma et de  Sebt el Guerdan. C’est dans ces régions qu’ils ont commencé par s’établir, se souvient haj Ali Kayouh :

« La terre ne valait rien en 1948. Un tracteur valait quinze dirhams et un camion guère plus. Le mazout ne coûtait pratiquement rien aussi. Pour irriguer les fermes, les colons ont creusé des puits. A l’époque ils confiaient ces corvées aux prisonniers de guerre Allemands et aux légionnaires. Ils travaillaient torse nu  et portaient un simple short. C’est de cette manière que l’agriculture a été modernisée. Ces colons créèrent les chambres d’agriculture, les associations, et se mirent à exploiter les richesses du pays. Les Marocains n’avaient pas une seule ferme. A l’indépendance, les gens ont pris l’initiative et ont constitué des fermes. Du jour au lendemain, de simples marchands d’épices se sont transformés en fermiers. »

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Au Maroc, les Houara sont actuellement parmi les principaux exportateurs d’agrumes : « Presque 100% des fermes pratiquent une agriculture de haut niveau. En ce qui concerne les agrumes, grâce à Dieu, cette région représente 60% des exportations nationales. Maintenant, la production laitière du Sous et de Houara est commercialisée dans de nombreuses régions du pays. Toutes les villes sahariennes, que ce soit Laâyoune, Smara, Dakhla ou Boujdour sont approvisionnées en lait par la province de Sous. »

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Chez les houara de Sous, l’achoura dure trois à quatre jours. Elle se déroule au patio de la mosquée du village où on amène offrandes et tambours dès que commence la fête.

On chante :

A kharjou ya laâyalat !

Ha hamaqa jat !

Sortez ô femmes !

Le carnaval est arrivé !

On appelle le carnaval « hamaqa » (la folie).

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Une fois que tout le monde est présent, ils allument un feu de joie et se mettent à sauter par-dessus les flammes en répétant :

En toi, je laisse ma paresse !

Ou encore :

En toi, je laisse ma maladie !

Chacun émet son vœu à cette occasion, tandis que les femmes poussent des youyou. Ils disent aussi :

Qui veut se rendre en pèlerinage

Pour chercher l’eau de zemzem auprès du Prophète ?

Le jour de l’achoura, il est en effet bon de recueillir l’eau de l’aube, qu’on appelle zemzem : et nous puisons cette eau à l’aube du jour de fête en chantant :

Marches de pied ferme

O henné qui se rend en pèlerinage au tombeau du Prophète !

L’achoura qu’on appelle ici hamaqa (carnaval) se déroule de la manière suivante :

La troupe de musique houari arrive au douar en répétant :

Nous sommes hôtes de Dieu

O hommes de ce pays !

Le maître de la maison où se déroulera la cérémonie les accueille.

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Après l’interruption du mizân houari ils entament le tagrar. Puis à nouveau la danse, puis à nouveau le chant et ce jusqu’au milieu de la nuit.

Ils se mettent alors en position assise pour entamer hammouda, la wedga (l’égérie, la gazelle) aux mollets tatoués qui a trahit l’homme dépouillé, son mari mis à nu. Et si le temps le permet, le maître de la maison leur demande de jouer gourar. Ils continuent ainsi jusqu’au lever du jour.

On n’est pas houari par naissance, on le devient par la participation à sa vie à sa culture ;  par la maîtrise de ses chants, ses danses, ses rites et ses mythes. C’est en ce sens que les houara sont maintenant plus une réalité culturelle qu’ethnique.

Abdelkader MANA

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