Charivari et feux de joie

Le Rzoun de âchoura

En hommage à la poétesse Aîcha Amara qui vient de nous quitter…

Toile de Hamza Fakir en signe d’affection chaleureuse à la poètesse Aîcha Amara

Il est des êtres dont la mémoire reste attachée à un lieu. La poétesse Aïcha Amara qui vient de nous quitter, ce mardi 25 mai 2010, est restée, malgré son exil à  Casablanca, très attachée à Essaouira sa ville natale. Chaque fois que je lui rendais visite ainsi qu’à son mari Si Tayeb Amara à l’urbanité exquise, elle ne m’entretenait que d’Essaouira, à laquelle elle a consacré un très beau recueil de poésie, sous le signe d’Aylal, illustré par les peintres de la ville. Le dernier projet qui lui tenait à coeur était de faire revivre le Rzoun de l’Achoura, le vieux chant de la ville. C’est pourquoi nous lui dédions aujourd’hui ce Rzoun, notre repère mémorial commun…Qu’elle repose en paix, notre poétesse bien aimée…


Hamza Fakir, l’artiste que Aïcha Amara aimait comme son fils.

Hier, le mercredi 26 mai 2010, l’artiste Hamza Fakir m’a invité à déjeuner dans son atelier pour discuter de ses toutes dernières oeuvres qui portent sur l’arganier, symbole d’enracinement local. Nous avons évoqué tout les deux l’intérêt que porte Aïcha Amara à son art, à son style et à sa peinture: nous ne savions pas encore qu’elle n’était plus de ce monde!

Hier Aïcha est morte, aujourd’hui, nous recevons sa terrible nouvelle… Le vieux chant du Rzoun évoquait ainsi la mémoire de son homonyme « Aïcha Bali » :

Trônant sur son fauteuil

Agitant l’éventail : Aïcha Bali.

Parée de bijoux, diadème magique

Sur le front : Aïcha Bali.

Aïcha, Aïcha, soit heureuse

Nous sommes partis.

La belle a dit :

Compagnon, je t’en prie,

Que me veulent ceux qui m’interpellent ?

Il n’y a rien à dire,

Il est temps que je m’en aille…

Que disait le chant oublié de la ville ? Il parlait d’amour et de mort. Je revois encore les Hamadcha restituant pour une dernière fois ce chant. C’était en 1983 : mon père eut une occlusion qui faillit l’emporter, et à laquelle il a survécu vingt ans parce qu’il avait une constitution physique solide. Son corps était sculpté par le bois qu’il n’avait pas cessé de travailler sa vie durant. Il se souleva péniblement pour écouter à la fenêtre la rumeur du Rzoun qui montait de la ville. Les mille voix des Hamadcha scandant le chant de son enfance retrouvée. Ce soir-là, les Hamadcha étaient beaux comme dans un rêve, tristes comme dans un linceul..  Durant la séquence de la Dakka, le clan Ouest de la ville, celui des Béni Antar se retrouvait à la porte de la mer (Bab Labhar), alors que leurs adversaires du clan Est des Chebanate se retrouvaient au seuil de Bab Marrakech. La première porte était dite hantée par Aïcha Qandicha (la démente de la mer). La seconde porte se situait entre les deux vieux cimetières de Bab Marrakech (rasés au court des années quatre-vingt). Le tapage nocturne des uns vise à exorciser les génies, et celui des autres à réveiller les morts.


Qoss Ben Attar à Essaouira (Photo A.Mana, 10 février 2010)

Pour Marcel Mauss, la notion d’art est intimement liée à celle du rythme :« Dès qu’apparaît le rythme, l’art apparaît. Socialement et individuellement, l’homme est un animal rythmique ». À la veille du 1er Moharram, jour de l’an musulman – annoncé par la nouvelle lune – le rythme de la Dakka envahit les rues de la ville. C’est le rythme à l’état pur. Au dixième jour de ce mois sacré, on chante le rzoun. Dans le carnaval de l’achoura, il y a enchevêtrement de pratiques sacrées et profanes.


Après le repas du jour de l’an, les femmes et les enfants allument des bûchers dans chaque quartier. Les femmes stériles qui désirent un enfant ou celles qui espèrent marier leur fille, effectuent des rondes autour des feux de joie et sautent au-dessus des flammes par trois fois en chantant avec les enfants. Le brasier symbolise le bûcher dans lequel les païens avaient jeté le prophète Abraham : obéissant à l’ordre divin, les flammes se refroidirent. Le rituel de l’Achoura dure toute la nuit et vise à exorciser le chaos naturel ou humain qui menace l’ordre de la cité. La cérémonie prend un caractère particulièrement organisé dans les anciennes villes du Sud à forte population berbère.

La Dakka est en effet une phase chaude qui se déroulait du crépuscule jusqu’à minuit. Autorités et notables participaient également au rituel : le carnaval abolit les barrières sociales le temps d’une nuit :

C’est l’Achoura mois des folies,

Même le juge frappe son tambourin !

C’est une fête de libération et de transgression des interdits. Pour les femmes, c’est l’opposé de la fête du Mouloud qui célèbre la naissance du prophète et avec lui la canonisation des tabous :

C’est l’Achoura, nous sommes libres, ô madame !

C’est au Mouloud que les hommes commandent, ô madame !

Le Rzoun que chantent les sages est une théâtralisation de conflits réels qui opposaient les deux clans de la ville : ce chant inachevé et improvisé est une production collective. Chacun y va de son couplet afin de contribuer par sa verve à l’affaiblissement du clan adverse. La force d’évocation vient des milles voix, de cette répétition sur plusieurs registres mélodiques, tantôt tristes, tantôt nostalgiques, traduisant une cassure quelque part.

Le chœur est réparti en deux : la partie orientale (la natte) et la partie occidentale (la couverture). Le haut et le bas reproduisent ici symboliquement le ciel qui recouvre la terre, soit le plan humain et le plan extrahumain. À tour de rôle les deux parties du chœur chantent la mélopée, tandis qu’ils font résonner lentement leurs tambourins. La phase musicale chantée par une partie hésite en son milieu en une longue modulation vocale au terme de laquelle elle est « saisie » par l’autre partie qui enchaîne. Cette modulation hésitante entre la natte et le linceul, la terre et le ciel, symbolise d’une façon tangible la transition marquée par cette nuit de l’Achoura entre le cycle écoulé et celui qui s’ouvre.

Ainsi à la phase agitée de la Dakka succède la phase paisible du Rzoun, à la dialectique de la violence où prédomine les célibataires, succède à la sagesse des vieux. La Dakka se déroule en position debout et sans parole ; le Rzoun se déroule en position assise, et le rythme lent et faible des tambourins n’est plus qu’un simple support au chant.  La compétition chantée était encore vivace entre les clans de la ville :

Larbi Lantri (Tara) et Hajoub Ghorba (crotales) âchoura 1983

LE RZOUN

Essaouira la belle n’a pas de pareille

Jusqu’au Yémen

Ses hauts remparts sont bénis

Par la protection des saints

Par Sidi Mogdoul qui a une citerne

Devant sa coupole

Permettez-moi donc d’avouer

Les soucis qui m’oppressent

Et si je meurs que personne ne me pleure

C’est pour toi mon bel amour

Que j’en appelle à la muse

Sois donc sans réserve

Et sers-nous les coupes de cristal.

Sois donc sans réserve

Et sers-nous la fine fleur à fumer.

Trônant sur son fauteuil

Agitant l’éventail : Aïcha Bali.

Parée de bijoux, diadème magique

Sur le front : Aïcha Bali.

Aïcha, Aïcha, soit heureuse

Nous sommes partis.

La belle a dit :

Compagnon, je t’en prie,

Que me veulent ceux qui m’interpellent ?

Il n’y a rien à dire,

Il est temps que je m’en aille.

Vaillant compagnon, frappe ton bendir

La nuit est encore longue.

Vois donc les Béni Antar qui s’essoufflent

Avant même que ne vienne l’aube.

Mais quel est votre chef, ô Chebanate ? !

Ossman à la tête bossue et à la bedaine

Serrée d’une cordelette ?

Et qui est votre chef, ô Béni Antar ? !

Ali Warsas traînant son chien

Éternellement sur son âne ?

Qu’est-il donc arrivé aux Béni Antar ?

La mer les a emportés, que Dieu nous en préserve.

Vaillant compagnon frappe ton bendir

Et porte les amendes sur les barcasses

Les voiliers attendent au large.

Comment se fait-il que le gerch d’argent

Devienne le dirham de papier ?

Voilà l’origine du profit et du vol

Commerçant spéculateur,

Artisan grâce à sa bourse mais sans métier,

Et théologien dont la principale devise

Est de dire : donne !

Lune ronde toute grande, faites la ronde

Moi, je ne veux pas du vieillard

Mais c’est la volonté de Dieu

À Derb Laâlouj, j’ai vu des yeux d’un tel noir

Si tu savais ô mon frère, combien ils m’ont ravi !

Ô toi qui s’en vas pour Adour,

Emporte avec toi le Nouar !

Je ne veux pas me marier

Mon compagnon m’offre

La coiffe rouge de Marrakech

Comme tu es belle !

Le beau garçon aux yeux brillants

Qui valse dans la salle

C’est le fils d’Alhyane

Il porte un poignard

Ô madame, au cordon de soie

Vaillant compagnon, frappe ton bendir

Vois donc venir l’aube

Que le maladroit qui ne sait point parler

Ne vienne pas en notre compagnie.

Quant à nous, nous ne bougerons pas d’ici

Nous resterons assis calmement

Ahna gaâdine asidi ba’Rzounou.

Orchestre de Malhun au marché aux grains avec khalili au micro 1983

Le rituel s’achève en rixes entre adversaires. C’est le taâlak : ils se lancent les tambourins d’argiles et les tisons de feu. Ghorba le vieux cordonnier y avait perdu un œil. On compte souvent des blessés, mais les blessures reçues en cette circonstance possèdent une baraka. Le chant de l’Achoura célèbre à Essaouira la naissance de la cité. Il reproduit au niveau symbolique et poétique les conflits originaux et toujours latents de la ville.

Juste à côté de la porte de la marine, il y avait une grue aujourd’hui disparue. C’est du haut de cette grue qu’Ali Warsas serait tombé en se brisant irrémédiablement une jambe. Depuis lors, il ne se déplaça plus que sur son âne au point de devenir l’objet d’un fameux couplet du Rzoun le chant disparu de la ville. Le clan des Chebanate, le quartier Est de la ville chantait :

Qui est votre chef ô les Béni- Antar ?

Ali Warsas, toujours sur son âne suivi de son chien !

Ce à quoi le clan Ouest des Béni- Antar répond :

Et qui est votre chef, ô les Chebanate ?

Osman à la tête bossue,

Et qui avait en guise de ceinture, une cordelette ?!

Ali Warsas qui avait émigré en Angleterre, en était revenu marié avec une Anglaise. À sa mort cette dernière l’avait enterré au cimetière chrétien de Bab Doukkala. Si bien qu’il est le seul musulman enterré parmi les chrétiens ! À l’époque, l’Eglise anglicane était très active à Essaouira, au point que les juifs de la ville avaient organisé une manifestation au quartier des forgerons — manifestation immortalisée par une vieille photo en noir et blanc — pour exiger le départ du chef de l’Eglise anglicane  accusé de vouloir convertir les juifs au protestantisme.L’aïeul Ahmed, qui avait disparu au large, était menuisier de son état : il se chargeait de confectionner l’arche de Noé du carnaval de la fête abrahamique d’Achoura.  L’orchestre était dirigé par le vieil herboriste Iskijji, qui me disait que c’est notre aïeul Ahmed qui confectionnait jadis l’arche de Noé du carnaval d’Achoura. En ces temps lointains, Iskijji allait distribuer leur pitance aux prisonniers de la kasbah, la cité originelle qui était entièrement entourée de remparts et où résidaient les consuls, les amines de la douane et l’administration royal. Mon père me racontait comment avec la complicité d’un caïd de la région, l’un de ces prisonniers put s’évader à la faveur de la nuit, en sautant sur le dos d’un coursier qui l’attendait en bas des remparts.

Sur les décombres d’Essaouira que nous évoquons est en train de naître une ville flambant neuve, faite de kit surf, d’hôtels pour jet-set, de festivals parachutés clés en main par des boîtes de communication et de marketing, lieux de rendez-vous politico-mondains, de villas hors de prix en bordure d’un immense terrain de golf, autour des ruines du palais ensablé du sultan.

Comédien et chanteur, Khalili représente à lui seul toute la culture de la médina d’Essaouira

Etre médini c’est connaître de l’intérieur et pratiquer la culture traditionnelle de la médina. Le groupe qui chante le rzoun pratique aussi bien la musique sacrée des confréries que la musique profane tel que la ala andalouse ou le malhûn. Les genres musicaux ne sont pas juxtaposés, ils s’interpénètrent à la manière des fils d’une tapisserie. C’est pourquoi l’idée d’entrelacement que suggère l’image de la trame permet de décrire plus dynamiquement l’interpénétration des cultures dans la ville. Au niveau des pratiques musicales nous sommes en présence d’une trame : les groupes de musique populaire sont capables de reproduire des genres musicaux très divers. La musique d’Essaouira, par exemple, apparaît comme une musique décentrée dont les centres se trouvent ailleurs. C’est la musique d’une culture « Carrefour » et non d’une culture patrimoine. On ne peut pas saisir cette culture inachevée de la ville par des méthodes qui supposent l’existence d’un corpus stabilisé. Soit l’exemple du seul corpus apparemment stable fixé et endogène : le chant de l’Achoura, on a d’abord l’impression que c’est le poème endogène de la ville, mais on découvre ensuite que le modèle poétique et mélodique du rzoun a la même matrice que celui de Marrakech et de Taroudant. Il semble être le résultat d’un phénomène de diffusion culturelle à partir de ces deux villes plus anciennes. On constate aussi que les Brioula (couplets du rzoun) ne sont pas toujours de la même époque. Bref, ce chant de l’Achoura qui semble le plus proche de la définition traditionnelle du patrimoine achevé et endogène est en réalité un poème inachevé, ouvert, en perpétuelle évolution et pour une part, venu d’ailleurs. Voilà un exemple de culture carrefour que nous avons particulièrement étudié, parce qu’il est exemplaire, ce fait n’est pas seulement un caractère de la musique mais aussi des produits artisanaux dont l’esthétique provient en partie d’ailleurs.La culture d’Essaouira, pour le Rzoun de l’Achoura comme pour le malhûn, doit beaucoup à la ville de Marrakech. Le modèle souiri de l’Achoura est proche de l’ Aït de Marrakech quoiqu’il existe des nuances entre l’ Aït et le Rzoun d’Essaouira. Il semblerait que la séquence de la Dakka – un véritable tapage nocturne qui relève à la fois du charivari et des mascarades carnavalesques – soit originaire de la ville berbère de Taroudant, d’où elle s’est diffusée avec le commerce transsaharien vers Marrakech puis Essaouira.

Abdelkader MANA

Autoportrait du temps qui passe…

Le 18 décembre 2009, soit le 1er Mouharram 1431, commence le nouvel an musulman. A Essaouira rien ne l’annonce si non le tapage des tambourins par les enfants de notre quartier et le soir venu j’ai croisé à derb Laâlouj des enfants qui sautent par dessus un feu de joie. Hier, le 26 décembre, partout je croise des groupe de dakka, adolescents et enfants parcourant la ville avec leurs tambourins. En me rendant à la zaouia des Hamadcha j’y découvre Dabachi en train de diriger une séance de Rzoun de âchoura où figure entre autre le tambourinaire Larabi des Halmadcha et maâlam Hayat des gnaoua. La partie était très belle et bien maîtrisée. Ils ont chanté en ma présence le couplet sur Alhyan qui valse dans la salle, celui sur le pèlerinage et celui sur la brassée de kif et la coupe de cristale. Après le chant tout le monde s’est levé pour jouer le pur rythme de la dakka. En les observant, je me suis rendu compte qu’il ne s’agit pas de technique, mais d’un don inné que relève de la fougue et du tempérement de la personne: on a ou on a n’a pas le rythme dans le sang, dans les tripes. C’est pourquoi on a chanté aussi le couplet: « Mais que vient faire parmi nous le maladroit qui ne sait point rythmer la mesure? ».

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