Au bord de la Moulouya

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Mohamed Tabal

Originaires de Tripolitaine, les Hawwâra constituent au Maroc des îlots arabophones, dans un contexte berbérophone : c’est le cas des Hawwâra oulad Taïma, agrumiculteurs au bord de l’oued Sous,  et de celui des Hawwâra Oulad Rahou, oléiculteurs  au bord de la Moulouya . Ces derniers sont d’anciens transhumants, ayant  servi jadis dans la cavalerie mérinide. Ils sont connus pour leur fantasia, leur hospitalité  et leur code d’honneur. Annuellement ils échangent des visites avec les  Hawwâra Oulad Taïma, leurs cousins de Sous.

Ô joueur de flûte au bord de l’oued

Tu as ensorcelé toutes les filles de ces rivages

Au bord de la Moulouya, nous avons assisté au genre Sseff que pratique à Guercif une troupe mixte à l’occasion des fêtes de mariages, de baptêmes et autres rites de passage. Fatima Guercifia et sa troupe nous ont  ainsi chanté le thème de la séparation, si caractéristique de ce creuset de l’émigration :

L’espagnole m’a pris mon aimé

Je l’ai un mois et elle l’a toute l’année

Vous qui avez émigré en Espagne, pourquoi revenir

Si vous repartez sitôt qu’à votre présence

Notre cœur s’est à nouveau accoutumé ?

Pourquoi pleurer et laisser le chagrin envahir mon cœur ?

Il nous revient toujours celui qui pour la France nous a quitté.

Le bus  a emmené mon aimé à l’aube

J’ai retenu mes larmes mais j’ai le cœur brisé

Du regard j’ai accompagné mon aimé

Jusqu’au rivage, puis la mer l’a englouti

Le Sseff est ce chant où les femmes de l’Oriental, de Guercif à Oujda en passant par Taourirt,  évoquent leurs séparations d’avec leurs maris, qui  émigrent, qui s’exilent, laissant derrière eux femmes et enfants. Ces chants évoquent également ce fils parti en zodiac ou en patera vers l’autre rive et l’autre vent et qui fini par être dévoré à la fleur de l’âge  par le détroit de Gibraltar : «  J’ai moi-même chanté cette brûlure, nous dit Guercifia. J’ai chanté ce départ de toute une jeunesse vers l’inconnu…. »

O Guercif, entouré de ces steppes désertes !

Ô mamy ! La lecture de sa lettre a blanchi ma chevelure

Tous les garçons, l’Espagne les a emportée

Ô mamy ! La lecture de sa lettre a blanchi ma chevelure

Viens voir ce qu’est devenue ta mère

Ô mamy ! La lecture de sa lettre a blanchi ma chevelure

Tu ne m’as laissé que ta photo accrochée au mur

Ô mamy ! La lecture de sa lettre a blanchi ma chevelure

Voyez où l’a emporté la frégate ?

Ô mamy ! La lecture de sa lettre a blanchi ma chevelure

La frégate m’a laissé les mômes sans leurs pères !

Ô mamy ! La lecture de sa lettre a blanchi ma chevelure

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Maimoune Ali

Au bord de la Moulouya, du côté des oliveraies de Safsafat,  M’hamed Bachara  nous a parlé de cette danse du genre Saff en ces termes :

« La danse que nous venons d’exécuter s’appelle « Ras el Oued » (le bout de la rivière). Pourquoi l’appelle-t-on ainsi ? Primo, c’est parce que c’est une « musique sur fleuve ». C’est-à-dire qu’elle concerne les régions traversées par le Moulouya, tel Outat  El Haj, Missour, et Midelt. On remonte ainsi jusqu’à la source du fleuve. C’est une danse caractéristique des affluents du Moulouya, tel le Melloulou et le Zobzît, où l’on pratique également cette musique sur fleuve dénommée « Ras El Oued».Selon les régions elle est dénommée soit « Ras el Oued », « lamtallat » (trois pas de danse) ou le « Tazi ». Cette dernière appellation concerne les environs de Taza, les Tsoul et les Branès en particulier. Dans l’Oriental – Taourirte , Oujda, Berkane – on l’appelle laâroubi (ou  danse campagnarde). Et chez nous, à Guercif et à Hawwâra, on l’appelle plutôt «Ras el Oued », qu’on peut aussi traduire par « musique sur fleuve », qu’on exécute aux fêtes de mariages, et aux cérémonies officielles et religieuses. »

En ce creuset de l’émigration internationale qu’est l’Oriental marocain, le thème de la séparation est un leitmotiv des distiques du genre « Sseff » où celle qu’on appelle la « semeuse » est la seule apte à proférer un distique, les autres lui répliquent jusqu’à ce qu’elle en profère un autre. Plaisir du chant « semé » puis « récolté » : le thème de la fécondation est au cœur même de ce chant des femmes de l’oriental.

C’est par ces paysages steppiques des environs de Guercif que commence véritablement l’Oriental Marocain, qui s’oppose par son aridité aux plaines verdoyantes et humides du Maroc atlantique. Ici, on ressent davantage les vents d’Est de la steppe que les vents d’Ouest  du Gharb. C’est le territoire des Hawwâra Oulad Rahou, ces pasteurs nomades attestés à l’Est de Taza bien avant l’avènement des Idrissides.  Ils sont les propriétaires fonciers de la plaine de Tafrata et de celle du Jell, Le statut de leurs terres est soit Melk soit Ârch. En plus du pastoralisme, la fabrication de l’huile d’olives est une des industries les plus importantes des Hawwâra Oulad Rahou.

Echappée aux plis orientaux du Moyen Atlas où elle a sa source, la Moulouya irrigue de riches oasis, qui interrompent la monotonie désolée des steppes à l’Est de Guercif, ce pays de l’armoise et du vent. Guercif signifie en berbère le « lieu de rencontre entre deux oueds » : celui de la Moulouya et du Melloulou. En 1321, nous dit un chroniqueur d’époque, le Sultan mérinide fit un séjour de trois ans à Taza, fortifia Taourirt, où il installa une garnison et bâtit l’enceinte de Guercif. Non loin de là, les ruines de Mérada remontent elles aussi  aux Mérinides. En effet, vers 1385, l’Abdelwadide de Tlemcen mena son armée sous les murs de Taza. C’est lors de sa retraite qu’il avait détruit cette Kasbah de Mérada, située en ce passage-clef , assurant la communication entre les vallées de Sebou et ceux de la Moulouya. C’est là où les Français en provenance d’Algérie vont établir leur premier campement à l’aube du 20ème siècle. Au loin se profile le mont Guiliz, limite entre le plat pays des Hawwâra et les premiers escarpements  Bni Bou Yahi, domaine rifain par excellence. C’est au pied même de ce Jbel Guiliz que le 20 avril 1912 au petit jour, les troupes françaises abordèrent la Harka marocaine. Les Bni Bou Yahi, tiennent tête aux envahisseurs jusqu’à une heure de l’après midi. Renforcés par les Mtalsa, ils font preuve d’un courage remarquable, et se réfugient en zone espagnole, à la fin des combats.En effet, après l’occupation de Debdou, le 4 mai 1911, les troupes françaises s’installent au gué de Mérada, à une dizaine de kilomètre en aval de Guercif. Le camp est établi sur la rive droite de la Moulouya. Le 6 mai 1911, des Bni Waraïn tirent sur les tentes ; comme ils trouvent refuge à Guercif, les troupes coloniales les bombardent le 10 mai au matin. Les tribus fuient les obus, mais réoccupent le centre de Guercif, après le départ de la colonne. Les harcèlements des troupes coloniales continuent dans la vallée de la Moulouya, infligeant fréquemment des pertes aux Français. A Mérada, même une harka se jette sur le camp dans la nuit du 17 au 18 mai 1911. Les rebelles n’hésitent pas à multiplier les coups de main, car ils se sont vite rendu compte de l’inviolabilité du fleuve.

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Roman Lazarev

Le territoire des hawwâra Oulad Rahou est situé entre la kasbah de Mérada à l’Est et celle de M’soun à l’Ouest. Cette dernière est occupée à son tour le 11 mai 1912. Avec l’occupation de la kasbah de M’soun, une réaction se produit chez les Mtalsa ; des feux apparaissent dans la montagne, et le soir-même les français subissent une attaque. A la fin du mois d’avril 1912, les émeutes de Fès provoquent l’effervescence sur la rive gauche de la Moulouya ; les tribus sont rassemblées à M’soun. Le 26 juin 1912, les troupes françaises s’installent à Guercif. C’est dans ces conditions, qu’il était devenu possible aux troupes coloniales de réaliser la jonction tant souhaitée entre le Maroc Oriental et le Maroc Occidental.

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Il semble que c’est dans les dernières décennies du 7ème siècle, à l’époque où les  berbères fuyaient les conquérants arabes que plusieurs fractions Hawwâra quittèrent la Tripolitaine, en s’étalant dans toute l’Afrique du Nord sous le commandement de Kusayla et ensuite de celui de la Kahina. A la suite de ces migrations, ils ont occupé, en s’infiltrant parmi les peuples berbères autochtones, certains territoires plus ou moins considérables, où ils vivaient, en cultivateurs sédentaires ou nomadisant dans des pays plats, sous l’autorité de leurs propres chefs. Selon l’auteur d’Al Bayân al-mûghrib, ces Hawwâra accompagnèrent à Tanger le gouverneur de cette ville, le futur conquérant de l’Espagne, Tarîq Ben Ziyâd , dont le rocher de Gibraltar porte le nom. Le nom-même de Melilia, signalé dés le 10ème siècle, provient d’une fraction Hawwâra.

La tribu des Hawwâra Oulad Rahou est l’une des plus hospitalières de l’Oriental Marocain. Ici « la table servie » prend l’allure d’un méchoui dans tous ses états. Chez eux, à la manière des anciens bédouins du désert, le sacrifice est le symbole suprême de l’hospitalité et le salon où ils reçoivent les invités est la pièce la plus importantes de leur foyer : en arrière plan, toutes les autres dépendances sont mobilisées, pour satisfaire les invités. Au point qu’autrefois, l’homme mal accueilli faisait un feu de brindilles d’armoise qui, en dégageant un long filet de fumée, signifiait qu’il n’avait pas été reçu par un membre de la Jmaâ . Cette pratique visait à jeter l’opprobre sur le hameau auquel appartient l’inhospitalier. De passage chez les Hawwâra Oulad Rahou au mois d’avril 1666, Roland de Fréjus, qui était porteur d’un message de Louis XIV à Moulay Rachid, qui résidait alors à Taza, témoigna de leur hospitalité en ces termes:

« Incontinent les Cheqs Ulad Rahou, qui sont trois frères, vinrent me saluer et faire offre de leur service, ce que je n’eus point désagréable. Ils nous logèrent donc sous la tente de Mohamout, More, et nous envoyèrent des moutons, poulets, beurre, couscous et autres rafraîchissements pour souper ; et, en reconnaissance, je leur fis présenter du tabac du Brésil, étuis et couteaux, qu’ils reçurent fort agréablement et avec des remerciements particuliers. »

Dans la région Taza-Guercif, l’olivier est déjà attesté sous les Almohades, comme le soulignait Ibn Ghâzi, auteur du 15ème siècle :« Dans les bonnes années, écrivait – t – il , et avant que les Banou Marîn, eussent commencer à ruiner le Maghreb extrême, lors de l’affaiblissement de l’autorité des Almohades, la récolte des olives au ribât de Taza, se vendait environ 25 000 dinars. » Ibn khaldoun, nous dit qu’à leur avènement, les Mérinides ont  détruit l’une des principales ressource de la région : l’oléiculture.

L’olivier porte le nom berbère d’« Azemmour ».C’est donc un arbre d’une antiquité respectable, puisqu’il s’est fixé comme toponyme dans des régions où le berbère n’est plus parlé comme à Zemmoura en Algérie et à Azemmour, au bord de l’oued Oum R’bia (la mère du printemps).

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Printemps

Les pasteurs-nomades  Hawwâra vivaient au bord de la Moulouya aux environs de Guercif, jusqu’au coeur de la fertile plaine de Triffa, plus à l’Est, là où le fleuve se jette en  Méditerranée. Ils faisaient partie du Leff des Krarma, qui s’opposait en permanence au keff des Ahlaf, ensembles de tribus situées plus à l’Est autour de Taourirt. Pour faire face aux Ahlaf de Taourirt, les Hawwara de Guercif avaient  fait appel à une fraction Hawwâra qui nomadisait chez les Bni Snassen et aux Oulad Rahou, signalés au Rif depuis le 16ème siècle. De ces évènements du Maroc prè -colonial,  le pasteur Mohamed El Qadi se souvient encore : « Nos ancêtres Hawwâra sont originaires d’Orient, et les Oulad Rahou  du Rif. Les Hawwâra étaient en lutte permanente contre les Ahlaf. Un jour que la bataille était rude entre les deux leffs, les Oulad Rahou sont venus du Rif pour nous soutenir . La bataille eut lieu au tell de « Hbiss Loul », à la frontière entre les Ahlaf de Taourirt et les Hawwâra de Guercif. » Après ces évènements les Oulad Rahou s’établirent également autour de Guercif, d’où le nom composite de « Hawwâra Oulad Rahou ».

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Une autre fraction Hawwâra qui nomadisait jadis chez les Béni Snassen s’étaient également jointe à ces luttes entre leffs, nous relate le Pasteur Hihi Mohamed Belbaqal devenu depuis oléiculteur :

« Des raisons pour lesquelles nous avons quitté  l’Oriental pour venir s’établir  à Guercif ? Les conflits intertribaux du temps de la Siba, où les uns razziaient les autres au baroud. Les Ahlaf de Taourirt avaient encerclé nos proches parents qui habitaient à Guercif. Ces derniers chevauchèrent alors 40 à 50 chevaux et sont venus nous chercher à Madagh, dans la plaine Triffz, chez les Bni Snassen :

–  Ô nos frères ! Le malheur est arrivé chez nous, venez nous aidé à nous défendre ! nous ont-ils dit.

Chevauchant à leur tour chameaux et bêtes de sommes, les nôtres les accompagnèrent en conduisant leurs troupeaux d’ovins, de bovins, et de camelins, jusqu’ici à Guercif où ils ont fini par s’établir. Ils étaient accompagnés de leurs sloughis de chasse, se déplaçant à dos de chameaux et de chevaux. Celui qui en était capable achetait un fusil. Le troupeau avançait et les cavaliers le suivaient. Une fois à Guercif, ils montèrent leurs tentes au nouveau campement, et s’invitèrent mutuellement : depuis lors, les échanges de visites  n’ont jamais cessé entre ces fractions alliées. »

Ils se fixèrent à Guercif de la manière suivante : dans les plaines de Tafrata et du Jell, les Hawwâra occupent les 4/5ème du territoire, tandis que les  Oulad Rahou en occupent le 1/5 . Sédentarisés  ainsi au bord de la Moulouya, ces anciens pasteurs-nomades se livrent désormais aux cultures maraîchères, à l’oléiculture irriguée en particulier.

De nos jours, on trouve les Hawwâra  sur les deux rives du cours inférieur de l’oued Sous et sur la rive droite de la Moulouya. Ces derniers sont attestés à l’Est de Taza, bien avant l’avènement des Idrissides. Dans les deux cas, les Hawwâra constituent des îlots arabophones en milieu berbérophone : celui des Masmoda pour ceux de Sous et celui des Zénata pour ceux de l’Oriental marocain. Les premiers s’adonnent à l’agrumiculture, les seconds à l’oléiculture.

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Maimoune Ali

La récolte des olives a lieu après l’Ennaïr, elle bénéficie, croit- on, de la baraka attachée aux fêtes dont le renouvellement de l’année est l’occasion. Dés que l’olivier arrive à maturation, on gaule avec de longues baguettes flexibles, les olives des hautes branches. Les glaneuses amassent dans des coffres les olives abattues et vont les porter au pied de l’arbre où chacun établit séparément son tas. Le soir chaque tas est mesuré par les soins du maître de l’olivette, et les ouvrières sont payées en conséquence. C’est une tâche délicate qui incombe en priorité aux femmes : elles cueillent à la main les olives qui sont à portée en tirant sur chaque brindille, sans en faire tomber en même temps les feuilles.

Aux environs de Guercif, la cueillette des olives s’accompagne de fêtes saisonnières qui viennent rompre pour un temps la monotonie de l’existence ;  petits et grands y prennent part. Les femmes vont au travail en habits de fête ; elles chantent de vieilles chansons que les générations se transmettent ; des musiciens parcourent les olivettes, donnant des auditions ça et là.

Avant de commencer la trituration des olives, on jette du sel gemme dans la meule de gré calcaire, qu’on a fabriqué à Oued Amlil. Elle se meut grâce à la force motrice des bêtes de somme. En plus de cet appareil qui triture les olives, le moulin se compose d’un pressoir : l’un et l’autre établis à demeure dans une construction couverte en terrasse.Une obscurité presque absolue règne dans ces locaux : si le travail de l’huile doit s’effectuer à l’abri de la lumière, c’est parce que, selon une superstition ; l’huile nouvelle ne doit pas voir la lumière du jour.

Lorsque les olives ont été réduites en pâte par la meule, on entasse cette pâte dans des escourtins en alfa, qu’on place les uns sur les autres au milieu de la table du pressoir. Le propriétaire du moulin ne se contente pas de fabriquer l’huile de sa récolte, il travaille aussi à sa façon les olives de ses voisins,  moyennant un prélèvement à son profit d’un dixième du produit.

« Au passé, se souvient Hmida Amine, il y avait à Guercif entre 50 à 60 pressoirs traditionnels, avec les bêtes de somme comme unique force motrice. »

C’est à partir de 1930 qu’on a commencé à planter l’olivier dans toute  la région de Guercif. Maintenant, chaque année, on plante 7000, 8000, jusqu’à 10 000 arbres. La superficie plantée ne cesse de croître, aux  Ranates, à Mahiridja, Berkine, Ras Laqsar et Taddart. Avec le déclin du pastoralisme, les Hawwâra ont commencé à s’intéresser à l’oléiculture qui est maintenant leur principale activité. C’est au cours du marché hebdomadaire de Guercif, qui se tient chaque mardi, que nous avons rencontré  Mr.Baghdadi Jelloul:

« Les Oulad Hammou Moussa, fraction Hawwâra Oulad Rahou, étaient les premiers habitants de Guercif, nous dit-il. C’était parmi leurs notables qu’on choisissait les caïds qui gouvernaient le pays. Les gens pratiquaient uniquement la céréaliculture : blé tendre, seigle, maïs. Mon père récoltait mille quintaux de blé tendre, autant de maïs et quantité de seigle… Il fallait attendre l’arrivée des vulgarisateurs agricoles, après l’indépendance du Maroc, pour pratiquer l’oléiculture. C’est eux qui nous ont conseillé de planter l’olivier. Parmi les quatre premiers oléiculteurs de Guercif, il y avait Mohamed Baghdadi, Hihi Hammou, le caïd Ramadan, et Mohamed Belmahjoub, que Dieu ait leurs âmes.  Ils étaient les pionniers oléiculteurs de la région. »

La récente exploitation des nappes phréatiques a rendu possible le développement de l’olivier irrigué qui a pu ainsi gagner du terrain sur la steppe, jadis réservée au pastoralisme. Maintenant il faut chercher cette eau précieuse à des profondeurs de plus en plus grandes :

« En raison de la faiblesse des précipitations dans cette région, nous sommes en train d’épuiser la nappe phréatique, nous explique Mr. Amine Hmida. Au début on pompait l’eau à vingt mètres, maintenant il faut la chercher  à soixante-dix mètres de profondeur. Nous n’avons qu’une seule source et elle est largement insuffisante. Cela fait trente ans qu’on nous parle d’un barrage au col de Tmaqant : depuis mon enfance, je n’ai pas cessé d’entendre parler de la prochaine réalisation de ce barrage. Deux études lui ont déjà été consacrées, nous- dit- on, mais toujours pas de financement. »

Steppique en surface, la région est riche en nappes phréatiques, dont les racines se trouvent au cœur de la chaîne rifaine. Ce sont ces nappes qui ont formé le seuil de Taza. Mais la baisse constante de leur réserve en eau constitue désormais une menace redoutable pour l’oléiculture irriguée, comme nous l’explique pour sa part Mr .Hihi Mohamed Belbaqal :

«Nous souffrons du manque d’eau. Nous ne disons pas « pourquoi on ne construit pas de barrage chez nous ? », car nous savons que cela coûte cher. Mais alors qu’à Outat El Haj, un quintal d’olives donne 30 litres d’huile , chez nous à Guercif il n’en produit que seize à dix sept. Ma propre production se limite à 15 litres le quintal, en raison du manque d’eau. On ne commence à irriguer l’olivier qu’à l’approche du mois d’octobre, quand il est déjà trop tard. C’est pour cette raison que la productivité est faible par ici. »

Les olivettes, on les trouve essentiellement au bord de la Moulouya et de ses affluents. Les oliviers sont parfois si denses que la culture sous bois n’est plus possible. Tout un système de petits canaux  amène l’eau de l’irrigation dans des cuvettes creusées au pied de chaque arbre. Mais, sans irrigation, pas d’olive. D’où la demande lancinante d’un barrage qui revient comme une litanie dans la bouche des oléiculteurs :

« L’olivier pousse en abondance à Guercif, nous dit Baghdadi Jelloul : c’est l’or noir de Guercif. Des tribus entières en vivent. Des ouvriers viennent travailler à sa cueillette, de Marrakech et de tout le reste du Maroc. Quand le moussem de l’olivier arrive, même celui qui ne possède qu’un lopin de terre peut espérer gagner  un million de centimes pour nourrir sa famille grâce à la cueillette d’olives. Notre problème ? La soif, le manque d’eau. Le jour où la région disposerait d’un barrage, Guercif pouvait satisfaire tout l’Oriental marocain en matière d’olives. »

C’est vers la mi-novembre 2008, au moment du moussem de la cueillette et de la trituration des olives, que nous nous sommes rendu chez les Hawwâra Oulad rahou à Guercif pour le tournage du documentaire « Au bord de la Moulouya », dont nous publions aujourd’hui les commentaires, agencés autrement pour ce blog.

Abdelkader Mana

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