L’éclipse d’Abderrahmane Ziani

La mort l’attendait au sortir de l’aube

Flamboyant peintre, épique poète de la nuit et de ses rêves


Un artiste est mort dans l’indifférence, au cœur de cet été 2009, grouillant d’une foule de vacanciers et de commerçants vacant au milieu du soleil et du vent. On m’a dit qu’à la veille de son départ il avait la barbe d’Hemingway et la beauté rayonnante et sereine des enfants du paradis.

les cris des mouettes qui semblent pleurer au loin la disparition du peintre- poète.

Un artiste est mort dans la solitude et l’indifférence au cœur de la saison des raisins et des figues. Il était calligraphe, mais là, il s’est mis à des aquarelles pleines de couleurs à dominance vert olive. Oui, un artiste est mort comme chantaient les hommes de l’errance et de la transe :

Hier, mon frère est mort

Aujourd’hui, j’ai eu de ses nouvelles


Le flamboiement des couleurs de l’âme


Sa dernière nuit, il n’y avait personne pour lui tenir la main, aucune voix humaine pour lui murmurer un mot de tendresse et de réconfort : terrible était sa nuit, violente sa solitude. Qui entend la souffrance muette des artistes qui partent au cœur de cet été grouillant ? Il avait peint quatre aquarelles et les a portées au cadreur, puis s’est rendu aux arcades pour boire un dernier coup, pour dire ses derniers à Dieu. Puis plus rien ; le silence de la mort, le silence des morts. Le silence des artistes qui quittent sur la pointe des pieds comme pour ne pas déranger les vivants.


Cris cosmiques dans la nuit solitaire

Il calligraphiait toujours aux couleurs cramoisies et pourpres mêlées de ce vert vif, avec en arrière plan une pleine lune omniprésente et silencieuse. Il avait le rayonnement des soleils finissants. Son départ fut une blessure muette, une prière cosmique sous le double signe du soleil et de la lune. Terrible fut le dernier regard qu’il a jeté à cette vie qu’il a tant aimé et qui ne le lui a jamais rendu que dans les privations et la parcimonie.


Il me dit : Sois porteur de mon cri par-delà la mort, dis aux mouettes de faire de moi un revenant parmi elles, survolant ces rivages de pourpre, que nous avons tant aimé, moi et toi. Ces rivages que parcourent des belles filles aux yeux d’amandes. Savent-elles qu’un artiste qui les a tant aimé sans retour, nous a quitté lui aussi sans retour ?


Que reste-t-il de toute une vie ? Oui, que reste-t-il ? Le doux regard et le doux sourire au milieu de la barbe d’Hemingway allant pêcher à la ligne le beau poissant luisant qui apaise l’âme, en ce barzakh, cette frontière invisible entre eau douce et eau salée, entre l’ici-bas et l’au-delà ? Un artiste qui s’éteint comme la dernière fleur du printemps.


Étoiles filantes ? Feu d’artifice ? Big bang cosmique? Univers biologique et minéral. Célébration de la vie dans toute sa splendeur. Puis vint le royaume du silence éternel… Annoncé par la pleine lune des hululements et des loups garous…


Son agencement de couleurs s’apparente à l’art des vitraux. Et en guise d’à Dieu ses quatre dernières aquarelles portaient toutes sur Essaouira sa nostalgie d’origine. Pauvre de moi, l’ami à qui la nuit n’était pas clémente. Pauvre de moi, l’ami à qui les printemps finissants ne furent pas renaissantes.

Il s’éteint après un ultime flamboiement des couleurs de l’âme.

par Abddelkader MANA


Ce texte et ces illustrations m’ont été inspirés par mon ami Karl Heinz Zubrod, propriétaire de la Casa di Carlo où sont exposées à Essaouira les oeuvres de l’artiste défunt.
A son sujet il me déclare ceci :  » La dernière fois que je l’ai vu, il était lumineux, plein d’idées. Il m’a dit : cela fait une année que je n’ai rien fait. Maintenant, je vais de nouveau être actif. »
« Il a commencé à peindre les quilles que j’ai gardé dans une caisse depuis mon enfance. Et puis, les quatre aquarelles. Ce jour-là, il était rayonnant comme jamais je ne l’ai vu auparavant. On pense que de tels rayonnement sont parfois annonciateurs de la mort, comme l’est la pleine lune omniprésente dans ses tableaux. A vingt ans, il n’avait pas de carte nationale. Pendant longtemps, il avait peur de se déplacer, parce qu’il n’avait pas de carte nationale. Je lui ai offert la possibilité d’habiter dans ma villa d’Agadir, mais il a préféré vivre reclus pendant un an dans un garage à Taddert, un village situé en haut de la cimenterie d’Anza, à la sortie d’Agadir en direction d’Essaouira. Il serait encore en vie s’ il n’avait pas choisi de vivre dans la misère noire. Sa vie est une chose incroyable. Avant de devenir artiste, il était fonctionnaire d’Etat dans l’agriculture. C’est après avoir commis le scandale de verser de l’eau chaude sur quelqu’un à Essaouira qu’il s’est réfugié à Agadir. Il ne croyait plus à rien et buvait par aigreur et par dépit. Il voulait connaître le fond de son âme… Une drôle d’histoire… »
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