Islam, modernité et expression nationale

Quel devenir pour l’Islam en Occident ?

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Séance d’ouverture de l’Université d’été d’anthropologie à la commanderie d’Irrissary au coeur du pays Basque (Pyrénées Atlantiques) : au premier plan avec la toge Académique le Professeur Abel Kouvouama de l’Université de Pau et des Pays de L’Adour

Peut-on parler d’un Islam pour la France ou d’un Islam français ? L’Islam peut-il devenir Français ? Pendant une semaine, du lundi 5 au samedi 10 juillet 2010, des chercheurs ont tenté d’éclairer cette problématique d’insertion de l’Islam et des musulmans dans les sociétés d’accueil, en France en particulier. Cela se passait  à Irissarry, au cœur du pays Basque Français,  où pour la cinquième année consécutive eut lieu cette université d’été en anthropologie, consacrée cette année au thème : « l’Islam, modernité et expression nationale ».

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Professeur  Pierre Bidart, Université de Bordeaux 2, directeur de l’Université d’été en compagnie du Docteur N’Bouamrane Chikh, Président du Haut Conseil Islamique en Algérie

On  a surtout traité de la visibilité sociale de l’Islam «  que certains signes, prenant une allure polémique, figent dans une posture problématique : les minarets en Suisse, le voile et la « burqa » en France », soulignent les organisateurs (les Prs. Pierre Bidart, de l’Université de Bordeaux 2 et Abel Kouvouama de l’Université de Pau et des Pays de L’Adour). Sujet d’actualité brûlante s’il en est comme vient de le montrer, ce mardi 13 juillet 2010, l’adoption par l’Assemblée nationale Française, du projet de loi destiné à interdire le port du voile intégral dans l’espace public. Le débat a donc porté sur les relations  tumultueuses entre l’Islam et la laïcité, sur la capacité de réforme de l’Islam au sein des pays musulmans mais surtout dans les autres pays qui ne le sont pas mais qui comptent une forte présence d’habitants de croyance musulmane, à la suite de mouvements migratoires.

La charia en situation de minorité :« En France, il n’y a qu’un seul droit et il n’y a qu’un seul magistrat, c’est le magistrat de la République »

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L’imam Tareq Oubrou (originaire de Taroudant au Maroc), lors de sa magistrale conférence

Le cycle des conférences a été ouvert par l’Imam Tareq Oubrou, au sujet de l’application de la charia en situation de minorité. Pour ce théologien qui fait face au quotidien aux problèmes d’acculturation, l’application de la charia, du droit musulman est exclue de facto en France, parce que les musulmans sont en situation de minorité. Il s’est livré à une véritable archéologie du savoir musulman – pour reprendre une catégorie de Foucauld –  pour nous expliquer ce qu’il est en train de faire en matière de «  charia de minorité », c’est-à-dire une charia conceptée dans les valeurs de la République Française, où on peut être totalement musulman et totalement Français.

La charia contient trois niveaux : le rite, la morale, et le droit en tant que système coercitif, parce qu’il y a un code pénal qui diffère selon les écoles – nous avons les écoles Malikite, Chafiîte et Hanbalite – chacune avec son épistémologie propre, sa méthodologie d’élaborer les lois.

La charia veut dire tout simplement « être dans la légalité par rapport à la loi ». Mais la norme se déplace, dés qu’il s’agit de l’horizontalité de notre condition. C’est là qu’on peut effectuer ce que j’appelle l’Ijtihade, c’est-à-dire le travail intellectuel pour penser la norme dans un contexte donné. On doit faire appel à la théorie fractale , qui consiste à trouver le tout dans la partie. Tout en restant dans la légalité, le champ des pratiques de la charia se contracte en fonction du contexte où se trouve le musulman. En France, il n’y a qu’un seul droit et il n’y a qu’un seul magistrat, c’est le magistrat de la République.

Donc, le droit des musulmans, c’est le droit Français. Il y a donc une liquidation du droit musulman par la charia elle-même, puisque la charia n’est pas la pratique mécanique d’une loi, mais sonder l’esprit de cette loi. Déjà au Moyen–Âge, le droit musulman en tant que système qui gère la société est exclu par la charia dés qu’on s’est trouvé dans une situation de minorité, parce que cela suppose un système politique, des mœurs communes. Puisque nous sommes en Occident, il n’y a qu’un seul droit, c’est le droit positif et il n’y a qu’une civilisation, c’est la civilisation Occidentale. L’Islam n’est pas présenté à ce titre comme une civilisation mais comme une spiritualité. Il s’agit d’élaborer un Islam spirituel qui entre en diapason, en synergie avec la civilisation Occidentale. Il ne s’agit pas de venir avec une civilisation dans la civilisation, puisque l’Islam en tant que spiritualité a pu produire au Moyen–Âge une civilisation, un Empire. Le monde a changé depuis. Il faut revoir notre copie à la lumière de la mondialisation d’aujourd’hui.

Un œil sur le texte, un œil sur le cosmos

Si la religion interroge aujourd’hui la modernité, disant la post modernité désormais, eh bien, la post modernité interroge également les systèmes religieux. A part le côté effervescent, passionnant, conflictuel, géopolitique, politique, du phénomène islamique, ce qui m’intéresse, c’est le côté fondamental, intellectuel : comment une religion peut-elle produire de la rationalité ? Puisque la sécularisation suppose une certaine rationalité. Laquelle sécularisation pour moi, est une approche dialectique complexe qu’entretiennent le profane et le sacré, le politique et le religieux, le spirituel et le temporel, la raison et la révélation, dans un rapport de distanciation, d’inversion des symboles, de dérivation. Un rapport de sécularisation et de dé–sécularisation, puisque ce n’est pas la première fois que nous vivons cette expérience de sécularisation. Cette rationalité est-elle totalement rationnelle ou bien n’est-elle qu’une autre traduction des mythes ?

D’abord une religion est imbriquée, mélangée avec l’anthropologique, le politique, l’économique, l’ethnologique. La religion n’est pas une adhésion à des valeurs dans le ciel, mais ces valeurs se mélangent avec la poussière de la réalité. Il y a l’aspect anthropologique, historique d’une religion. L’Islam, comme le Judaïsme et le Christianisme, se veut une religion révélée, c’est-à-dire, une adhésion à une vision d’un Dieu existant, agissant, communiquant et exigeant. Voilà le point de départ des religions révélées : un Dieu qui s’implique dans l’humain, et cette implication se fait par le biais de la révélation. Dans une parole, dans une œuvre, une coupe historique dont il faudrait dégager la signification des textes fondateurs de l’Islam. Ce que j’appelle « le moment coranique », puisque l’Islam se réfère à des textes. Il n’y a pas d’institutions infaillibles, d’églises, de médiations : le croyant est en contact immédiat avec des textes. Ce sont les textes qui font autorité et qui s’imposent à la conscience du croyant.

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Vue de l’extérieur de la commanderie d’Irissarry où se sont déroulés les travaux de l’Université d’été

A cet égard, l’Islam est une religion décentralisée, décentrée, démocratique en quelque sorte, où il n’y a pas une institution qui irrigue la vérité et qui impose une interprétation. Il y a donc le texte du Coran qui, pour les musulmans est la parole de Dieu. Une parole anthologique, traduite dans une langue humaine. Donc, au–delà de la parole de Dieu, nous travaillons sur le relatif : voilà déjà une première sécularisation qui considère que la parole de Dieu est inaccessible en tant que telle, par contre on a ses signes, ses traces laissées dans le texte. Celui-ci ne parle pas de lui-même ; on le fait parler, on essaie de le comprendre. C’est dans cet effort qu’a eu lieu le premier débat de l’histoire théologique de l’Islam ; celui du statut de la raison par rapport au texte. C’est peut-être pour la première fois dans l’histoire du monothéisme qu’une telle problématique était formalisée : quel est le statut de la raison par rapport à ce texte ? Qui prime l’autre ? Qui domine l’autre ? En cas de contradiction, même apparente, qui prime ? et bien sûr, le texte n’a aucun sens s’il n’est pas admis par les lumières de la raison, puisque dans cette tradition la raison est une révélation intérieure. La révélation est un don de Dieu. Donc, il y a un Dieu qui nous parle de l’intérieur et il y a un Dieu qui nous parle de l’extérieur. Comment joindre les deux paroles de Dieu en quelque sorte ? Tout le travail de l’herméneutique, tout le travail du savant qui essaie de comprendre à partir de ses lumières intérieures, à partir de la raison, doit être impliqué dans la compréhension des textes. D’ailleurs la nature même du texte implique une multitude d’interprétations. La plupart des passages du Coran sont ambivalents. C’est pour cette raison que les musulmans ont développé des montagnes de livres d’exégèse, parce que ce texte implique la raison dans l’interprétation. Donc la sortie de la clôture scripturaire n’est pas une sortie de la religion.

La vérité est dans le texte mais elle est ailleurs également. Elle est en nous mais également dans l’univers puisque ce même texte incite la raison à explorer les paroles de Dieu, la sémantique divine, la sémiologie divine dans le cosmos : un œil sur le texte, un œil sur le cosmos, sur la nature, sur l’anthropologie, sur la sociologie, sur l’astronomie, sur la biologie. C’est pour cette raison que les musulmans ont développé les mathématiques, la physique : il n’y avait pas de problèmes avec les lois physiques. Ils ne considéraient pas que la connaissance d’une loi naturelle soit une transgression à un droit divin. Au contraire, le fait de découvrir ces lois est une forme d’interprétation de Dieu en quelque sorte, à travers la nature. Dés le départ, il y a cet exercice de l’intelligence.

Aujourd’hui, malheureusement, sous l’effet de la frustration, pour des raisons géopolitiques, géostratégiques, une politique d’enseignement également, la raison musulmane a failli à son devoir de critique, d’interprétation, d’exploration des sens de la religion, dans le texte mais également dans l’univers.

La  religion est faite pour l’homme et pas contre l’homme

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Pour les musulmans, il y a le Coran, mais pas uniquement. Il y a une deuxième strate de la révélation qu’on appelle la Sunna, la tradition du Prophète. D’un côté on a un texte révélé et de l’autre, une révélation incarnée dans un comportement humain qui est celui du Prophète de l’Islam. Dés le départ, les musulmans ont sécularisé le texte en séparant la parole de Dieu de celle du Prophète, même si cette parole est inspirée.

Le deuxième travers consiste à séparer la part de la révélation dans les comportements du Prophète de la part de l’anthropologique, du culturel, du psychologique relatif au caractère personnel du Prophète de l’Islam. Il y a donc tout un travail de discernement, de catégorisation du texte, avant même l’interprétation de ce texte.

La religion est faite pour l’homme et pas contre l’homme. Lorsqu’on sombre dans une lecture obtuse, obscure, eh bien, on prend les textes à la lettre et on sombre dans des aberrations. Surtout quand il y a un climat de frustration qui biaise le rapport au texte. Au départ, c’était le texte, ensuite les musulmans ont développé un ensemble de courants avec des débats théologiques sur Dieu, l’homme, la liberté, la responsabilité.

En vérité nous avons le Dieu que nous méritons, parce qu’il y a un hadith du Prophète qui dit : « Je suis à l’image de ce que pense de moi mon serviteur. » L’homme est donc responsable même au niveau de l’élaboration du système des croyances. Il doit avoir une lecture la plus juste de Dieu, la plus juste de l’homme, la plus juste de la femme, la plus juste de la liberté. Toutes ces questions qui relèvent de l’ordre du métaphysique, président à l’élaboration de la foi, parce qu’en Islam la foi est avant la loi. L’Islam c’est d’abord l’adhésion à un ensemble de croyances, à des vérités révélées. On est musulman parce qu’on adhère à un ensemble de vérités révélées. C’est le domaine de la foi de la croyance ; un objet qui a été approché par la théologie spéculative mais aussi par la théologie mystique.

Premier niveau de la sécularisation, c’est que la foi est découplée de la pratique. On est musulman lorsqu’on adhère aux éléments de la foi, quand on croit que Dieu est unique, qu’il y a un envoyé, des Prophètes. Ce sont des croyances générales. On n’a pas besoin d’être un théologien pour avoir une foi aiguë et profonde. Ce que j’appelle « l’orthodoxie minimaliste ». Il faut un strict minimum pour ne pas encombrer la foi des croyants, parce que plus on multiplie les dogmes, plus on perturbe la foi et ce n’est pas le but.

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En arrière plan, la maison du roi Louis XIV à St Jean de Luz . Au premier plan de gauche à droite : Mr.Echegaray le directeur de la Commanderie ;  Pierre Bonte, spécialiste de la Mauritanie et co-auteur du Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie, le président du conseil islamique, et moi-même

Le premier étage des pratiques de l’Islam, c’est la foi, c’est la pratique du cœur. Même si on ne fait pas les cinq prières, même si on ne fait pas le jeûne, on est musulman. C’est-à-dire que la pratique n’est pas consubstantielle à la foi. La pratique est une condition de perfection de la foi, mais pas une condition de validité de la foi. Voilà une définition orthodoxe et sunnite. C’est-à-dire que celui qui ne fait pas ses cinq prières reste musulman tant qu’il ne remet pas en cause sa religion : est musulman, celui qui se dit musulman. Il n’y a pas d’église qui excommunie les gens.

Deuxième étage des pratiques, ce sont les pratiques cultuelles : après la foi, il y a le rite. C’est-à-dire l’entrée en contact avec la transcendance. Les cinq prières, ce côté permanent de la religion : tous les musulmans, quelle que soit leur époque, quelle que soit leur géographie, partagent les mêmes dogmes ; l’unicité de Dieu, la prophétie, le jour du jugement dernier, la résurrection… Ensemble de valeurs qui n’obéissent pas à un contexte donné. La variable contextuelle et historique ne joue pas. Le rite est également unifié : tous les musulmans adhérent à l’obligation des cinq prières même s’ils ne pratiquent pas tous cette prescription : les cinq prières, le jeûne du mois de Ramadan, le pèlerinage et l’aumône légale. Voilà le rite qui unifie tous les musulmans.

Troisième niveau de la pratique : l’éthique et la morale. Nous avons beaucoup de doctrines morales, beaucoup d’écoles théologiques qui traitent de cette question de moralité. Du bien, du mal. Est-ce que la raison est capable de définir le mal par elle–même sans le secours de la révélation ? Beaucoup de savants pensent que la raison est capable de savoir ce qui est bien et ce qui est mal et la révélation ne fait que confirmer ce qui est gravé dans notre prime nature.

C’est au niveau du rapport au corps, la question du mariage, le divorce, etc. Tous ces aspects horizontaux de la charia. Il y a la foi et il y a la pratique. Tous les domaines de la pratique sont gérés par le système normatif qu’on appelle la charia. Les pratiques exotériques, c’est ce qui est codifié pour la visibilité du musulman dans une société donnée. Le rite est permanent mais la pratique se déplace en fonction des mœurs, des habitudes et des systèmes politiques dans lesquels se trouve le musulman.

L’Imam Tareq Oubrou, originaire de Taroudant (Maroc), établi depuis longtemps en France,  raconte sa trajectoire dans « Profession Imam », ouvrage paru en 2009 chez Albin Michel. Pour lui, le rôle de l’Imam  est de transmettre les valeurs de l’Islam aux musulmans établis en France depuis deux, trois, voire quatre générations. S’adresser à ces musulmans de France imprégnés par la culture occidentale,  suppose un travail de réforme sémantique : « Je suis, dit-il, obligé d’opter pour une théologie de l’acculturation. Comme le Coran a transmis son message dans une enveloppe anthropologique du moment coranique lié aux arabes d’abord. Eh bien, je fais la même chose en prenant ce même esprit désenveloppé des cultures des pays d’origine pour pouvoir donner aux musulmans cet équilibre entre l’appartenance à l’Occident et l’appartenance à la religion musulmane. D’avoir cette double allégeance spirituelle et citoyenne qui leur permet d’assumer pleinement leur religion. Mais de contribuer également à l’essor des sociétés occidentales : on n’est pas des étrangers ici ; on est des citoyens et à ce titre concernés par les lois de la république. Il y a donc une théologie de la citoyenneté, pour que les musulmans et l’Islam s’intègrent d’une façon irréversible dans l’histoire et la civilisation occidentale. Le mufti n’est pas un juge mais celui qui donne des consultations, des orientations éthiques aux musulmans afin de vivre leur religion dans le cadre du droit en vigueur. Le but est de placer le croyant musulman dans la citoyenneté française et dans la spiritualité musulmane. Voilà en quoi consiste à penser la charia en situation de minorité.  »

Ce qui importe ce ne sont pas les manifestations extérieures de la religion, mais la vie intérieure, spirituelle. Le plus important ce n’est pas l’Islam exotérique mais l’Islam ésotérique ; C’est ce que nous a expliqué le Pr. E.Geoffroy dans sa communication intitulée « l’Islam sera spirituel ou ne sera pas ». Intervention sur laquelle nous reviendrons très prochainement.

Abdelkader Mana

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