La psychothérapie des Gnaoua.

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Toutes les Illustrations sur peau de cet article sont de Driss El Oumami

Par Abdelkader Mana

À Essaouira, les Gnaoua se composent principalement de deux familles : les Guinéa de Dakar et les Gbani de Bamako. L’ancêtre des Gbani serait venu dans le sillage des caravanes, dans ce qu’on appelait alors « le port de Tombouctou ,» quant à celui de la branche des Guinéa , il serait un tirailleur Sénégalais arrivé dans le sillage de l’armée Française vers 1914.

Dans un récent entretien, nous sommes revenus sur cette histoire ainsi que sur les ethnométhodes  de guérison par les couleurs de la transe chez les Gnaoua, avec Malika, voyante médiumnique professionnelle et son mari  maâlem Mahmoud Guinéa :

–  Deux familles sont aux origines des Gnaoua d’Essaouira : les Guinéa et les Gbani, Je veux que tu me parles de ces deux familles. Ton grand père était arrivé à Essaouira avec l’armée Française en 1914 , à travers le Sahara…

–  Mon grand père s’appelait Da Méssaoud. Il était venu du Mali en passant par la tribu des Oulad Dlim au Sahara. Le père de ma mère, Ba Samba, était venu de Dakar. C’est eux qui sont à l’origine des Gnaoua d’Essaouira. Les ancêtres de la famille des Gbani sont également originaires du Soudan. Ces deux familles sont pareilles. Nous sommes tous venus d’Afrique. C’est de là qu’avait commencé le gnaouisme à Essaouira. Dans le temps les premiers Gnaoua étaient venus avec un gunbrià base de courge , confectionné d’une manière africaine. Après quoi ils ont adopté le figuier pour sa belle résonance, sauf que son instrument est habité, hanté, maskoun. Son maniement nécessite purification. On ne doit pas y toucher en état d’ivresse. Car le figuier s’est sanctifié par les nombreuses années qu’il est resté sur cette terre avant d’être coupé pour en faire le gunbri. Donc, elle est déjà habitée, hantée, maskouna. Le maâlem lui accorde toute son attention en l’encensant. Le gunbri vieillit aussi : passé quarante ans, il se met à résonner tout seul quand tu le suspends au mur. Il parle tout seul la nuit.

Pendant longtemps les instruments des maîtres disparus sont restés dans la zaouïa comme des antiquités sacrées auxquelles personne n’osait toucher. On se contentait de les visiter pour en recueillir la baraka.

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–  On raconte qu’au nord d’Essaouira, existait un figuier hanté par un serpent auquel les femmes des Gnaoua présentaient des offrandes. Elles organisaient une fête saisonnière sous cet arbre.

–  C’est Sidi Abderrahman. Depuis l’âge de douze ans, je m’y rendais en pèlerinage avec tous les Gnaoua d’Essaouira. Chaque année on y festoie durant sept jours à partir du septième jour de la fête du sacrifice. De leur vivant nous y  accompagnaient  les serviteurs, lakhdam, ainsi que la troupe des gnaoua . Il y avait un lieu où on dansait en transe, où on organisait cette fête annuelle,  immolant sous cet arbre hanté par un grand serpent qu’on appelait Sid –El- Hussein. On l’encensait et on tombait en transe. Lors du rituel cette créature sortait mais sans faire de mal à personne. J’ai accompagné les Gnaoua  près d’une vingtaine d’années à ce sanctuaire de Sidi Abderrahman Bou Chaddada.

–  Lorsque j’écrivais mon livre sur les Gnaoua, l’un des  maâlem , Paka que Dieu le guérisse ou Guiroug, me racontait qu’enfants ils te rejoignaient à la zaouia de Sidna Boulal, où vous confectionnez aouicha, la petite guitare à table d’harmonie en zinc qui vous servait d’instrument d’essai et d’exercice avant de jouer au gunbri.

–   On était alors en période d’apprentissage : dés notre prime enfance, on était des amateurs Gnaoua. On confectionnait notre instrument en se servant du zinc en guise de table d’harmonie et du nylon en guise de cordes. On se servait des boîtes de conserve de sardines pour confectionner les crotales. On allait s’amuser ainsi au village de Diabet. Une fois, alors que nous étions encore tous jeunes, la tombée du jour nous a surpris dans la forêt de Diabet où nous nous sommes mis à scander Charka Bellaydou, une devise des gens de la forêt. Fil blanc, fil sombre était la lumière dans les jardins de Diabet, près de l’oued. Dés que nous avons entamé ce chant, une sorte de Kinko surgissant de nulle part nous est apparu. A la vue de cette énorme créature, nous prîmes la poudre des escampettes. A l’issu de mon apprentissage, ils m’avaient préparé à la zaouia, une grande gasaâ de couscous, semblable à celle des Regraga décorée de bonbons, d’amandes et de noix. Les Gnaoua étaient encore tous vivants. Ils m’ont béni et j’ai commencé à jouer. Mon jeu leur a plu. C’est de cette manière qu’ils m’avaient reconnu en tant que maâlem. Ce n’est pas le premier venu qu’on recrutait ainsi. N’importe quel profane, apprenant sur cassette, se prétend maintenant maâlem. Pour le devenir vraiment, il faut l’avoir mérité à force de peines. Maâlem , cela veut dire beaucoup de choses. Il faut être vraiment initié à tout ce qui touche aux Gnaoua : apprendre à danser Kouyou, à jouer du tambour, à chanter les Oulad Bambara , à bien exécuter les claquettes de la noukcha . Il faut savoir tout jouer avant de toucher au gunbri, qu’on doit recevoir progressivement de son maître. Maintenant, le tout venant porte le gunbri et le tout venant veut devenir maâlem.

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– Ton père m’avait dit qu’il n’y avait pas de zaouïa des Gnaoua ici : ils habitaient juste sous des casemates du côté du quartier des Alouj (les convertis de l’époque). En arrivant ici, ils ont participé à l’édification d’Essaouira, l’un d’entre eux était sourcier : là où il leur disait de creuser, ils trouvaient de l’eau. C’est lui, d’après ce que me disait ton père, qui leur avait ordonné d’édifier par ici la zaouïa des Gnaoua où ils s’étaient mis à se réunir chaque samedi. Ils parlaient alors la langue Bambara…

–   Au temps où ils habitaient dans les casemates dont tu parles, ils n’avaient pas de zaouïa. Après quoi, un jeddab souiri (danseur en transe), de la famille  Aït–el-Mokh, leur avait accordé un terrain, où ils pratiquaient leur rituel juste entourés d’une enceinte. Au bout d’un certain temps, les gens d’Essaouira, qui sont des jeddab (qui dansent en transe) et des amateurs des Gnaoua, ont tous participé à l’édification de la zaouïa où se réunissent les Gnaoua.

Malika, la femme de Mahmoud Guinéa qui assiste à l’entretient nous ramène aussitôt au rôle thérapeutique des Gnaoua:

–  Pourquoi leur avait–on  accordé ce terrain ? A cause de ce fils qu’ils ont promené chez tous les guérisseurs sans qu’il soit guéri. Mais quand ils l’ont amené chez les Gnaoua, il s’est aussitôt rétabli. Ils ont alors accordé aux Gnaoua ce terrain, en guise de don, comme le font chaque année les bienfaiteurs qui viennent en procession à Sidna Boulala : la femme qui n’enfante pas, vient prendre la baraka et se remet à enfanter. L’homme qui a du mal à trouver du travail, recourt lui aussi aux Gnaoua. Quand ils ont vu que celui dont le fils est malade avait accordé le terrain, les autres ont financé : celui-ci a acheté le ciment, celui-là le fer, jusqu’à ce que la zaouïa de Sidna Boulal soit érigée. Nous ne pouvons pas dire que Sidna Boulal, le muazen du Prophète soit enterré à Essaouira : il est là-bas, en Orient. Ici, nous n’avons que sa baraka, son maqâm (mansion).

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Originaire de Marrakech, Malika est aujourd’hui une voyante médiumnique professionnelle dont son époux maâlem Mahmoud Guinéa est un simple auxiliaire. C’est lors d’un pèlerinage à Tamsloht qu’elle l’a rencontré pour la première fois  :

« Je suis ce qu’on appelle talaâ (celle qui fait « monter » les esprits). Quand je dormais mes esprits me disaient :

–  On t’autorise à te marier, mais seulement avec un maâlem Gnaoui qui soit noir.

Je me disais :

– Pourquoi dois-je chercher un homme qui soit maâlem , gnaoui et noir de surcroît! Il est impossible de trouver un homme qui réunit en lui toutes ces qualités !

Je me suis rendue en pèlerinage au moussem de Moulay Abdellah Ben Hsein comme les esprits m’avaient ordonné de le faire chaque année. Et c’est  là que j’ai rencontré, d’une manière tout à fait inattendue, maâlem Mahmoud qui deviendra mon mari. En me préparant à m’y rendre, avant même de rencontrer mon futur mari ;  et alors que je me suis mise à farfouiller dans mon autel des mlouk, je suis tombée sur une cassette où on entend chanter  certaines devises Gnaouies, notamment celles de foufou-danba, du lait:

–  J’ai déjà écouté ce maâlem, me dis-je, et sa musique comporte des devises qui n’existent pas chez les Gnaua de Marrakech.

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J’ai alors dissimulé cette cassette entre mes seins et je me suis rendue à Moulay Abdellah Ben Hasein,. C’est là que j’ai rencontré Mahmoud . Il était accompagné de Hamida Bossou qui m’a  invité à une lila où participait entre autre  maâlem Mahmoud, accompagné de son père et de ses frères. On s’est connu de cette manière et je suis rentrée chez moi. Plus tard, mon frère à rencontré par hasard maâlem Mahmoud et l’a invité chez nous. Je me suis retrouvée ainsi en sa présence à l’intérieur même de ma maison ! J’ai alors ordonné à mon frère de nous faire écouter la fameuse cassette. Nous l’avons écouté sans que je sache d’où elle m’est parvenue. Mahmoud  m’apprend alors que c’était sa cassette. Mais comment m’est–elle parvenue ? Je ne pouvais le dire. D’autant plus que je n’avais encore jamais visité Essaouira. Et il m’a épousé.

–    Est-ce ta sœur ?  demanda –t-il à mon frère.

–   Oui.

–   Est-elle mariée ?

–   Non.

C’est ainsi qu’en un très bref laps de temps, je me suis retrouvée  fiancée puis mariée avec  maâlem Mahmoud qui m’a encouragé à poursuivre ainsi mon travail en tant que maâlma et en tant que voyante. Du fait que j’organise chaque année la lila , ma sœur, mon frère, ma fille dansent en transe. Cela remonte aux environs de 1985 que nous  baignons en permanence dans ces rituels, au point que la musique Gnaoua coule maintenant dans nos veines.

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–  Vous venez d’évoquer maâlem hamida BOSSOU, que Dieu ait son âme. Mais il y a aussi un melk chez les Gnaoua qui porte le nom de BOSSOU ? Un melk, un esprit dénommé BOSSOU, une espèce de divinité des marins en Afrique.

Malika :

–    BOSSOU n’est pas un nom de famille

Mahmoud Guinéa :

–    Hamida dansait à cette devise.

Malika :

–  Il est possédé par ce melk. Il jouait au gunbri , que Dieu ait son âme, mais une fois arrivé à la devise de BOSSOU, il tombait en transe.

Mahmoud Guinéa :

–  J’ai joué pour lui à Casablanca.

Malika :

–   Maâlem BOSSOU, que Dieu ait son âme, avait toujours besoin auprès de lui d’un autre maâlem , pour le relever au gunbri . Il ne jouait pas quand il n’y avait pas de maâlem pour le relever, même si la moqadema exigeait cette devise. C’est ainsi qu’on le surnomma hamida BOSSOU, du nom de cette devise.

– Est–ce qu’on peut considérer Hamida Bossou comme faisant partie des esprits de la mer ou ceux des cieux ? Il fait donc partie des bleus ?

Mahmoud Guinéa :

–  Il fait partie des gens de la mer Haoussa. Lui était un Haoussa.

– Qui sont ces Haoussa ?

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Mahmoud Guinéa :

–  Les Haoussa, ce sont les fils de la forêt de l’Afrique. La région où la forêt est proche de la mer. Cette devise musicale accompagne la transe de la forêt Haoussa, d’où est originaire Bossou.

–  Qui sont ces esprits possesseurs Haoussa ? Portent–ils la couleur bleue ?

Mahmoud Guinéa :

–  Non. C’est une cohorte des esprits noirs.

– Même s’ils évoquent la mer ?

Mahmoud Guinéa :

–  C’est que l’océan d’Afrique évoque la transe de cette contrée.

– Es-ce qu’on évoque ces esprits Haoussa avant ou après les esprits marins ?

Malika :

–  Avec les esprits marins. On peut dire que Bossou est le plus fort des esprits marins. Ces derniers commencent avec la danse au bol rempli d’eau. Après quoi entre en scène Bossou qui danse avec un filet de pêche. Tous les autres esprits se dansent avec les draps à l’exception de Bossou qui se danse avec un filet de pêche, comme ceux qu’on trouve au port. Mais c’est un filet orné de cauris.

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Mahmoud Guinéa :

– A l’invocation de cette devise musicale, on danse en faisant semblant de nager avec un filet de pêche.

– Quelle cohorte est invoquée après les esprits de la mer ?

Mahmoud Guinéa :

–  Les célestes.

–   De quels esprits se composent ces célestes ?

Mahmoud Guinéa :

–   Ils expriment la transe céleste et tout ce que le ciel contient d’anges, d’étoiles, de lune et autres sphères cosmiques.

–  D’Afrique ils avaient amené avec eux la danse du sabre et des aiguilles. Ils dansaient également  avec un bol rempli d’eau de mer contenant un petit poisson des rochers couleur d’algues dénommé BOURI. Cette danse s’effectuait quand on invoque la cohorte des mossaouiyne, les esprits de la mer …

Mahmoud Guinéa :

–   C’est mon grand père qui avait amené ce bol de DAKAR : une ondée bénie des dieux…

Malika :

–  Au plus fort de la transe, quand on invoque l’esprit de la mer le poisson apparaît tout seul  au milieu du bol : sa baraka se manifeste de cette manière.

Mahmoud Guinéa :

–  C’est la pure vérité, il n’y a pas de mensonge…

Malika :

–  Ils remplissent le bol, présentent leur soumission aux esprits et se mettent à danser.  Ils se rendent compte à l’issue de leur transe que le bol contient du poisson.

– Le BOURI , est-il ce poisson des rochers ?…

-Mahmoud Guinéa :

–  Oui, il est tout petit ce poisson…

–  On raconte que chez les Africains, il existe une divinité dénommée BOURI ?

Mahmoud Guinéa :

BOURI ! Ô BOURI !

– Es-ce que cet esprit qu’on invoque existe ?

Mahmoud Guinéa :

–  BOURI ! Ô BOURI ! Son invocation introduit les rouges.

Malika :

– Il est le portier des rouges. L’ouverture des esprits rocheux. Du sang. C’est le BOURI !

– Ne croyez–vous pas que ce sont les Gnaoua qui ont donné le nom de BOURI à ce poisson couleur d’algues qu’on trouve à marée basse aux interstices des récifs d’Essaouira ? C’est un nom d’origine africaine ?

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Mahmoud Guinéa :

–  C’est possible. BOURI, ô BOURI introduit les rouges. Et il y a BOURI, ô BOURI, des bleus.

Malika :

– Il y a deux genres : ceux qui ouvrent les rouges et ceux qui ouvrent les bleus.

–  Racontez–nous un peu la vie d’Aïcha Kabrane, votre mère, que Dieu ait son âme : quel était son rôle ? Comment travaillait–elle avec les aiguilles ? Et comment prédisait–elle en état de transe ?  Ce sont les esprits qui la possèdent qui parlent à travers sa bouche ?

Mahmoud Guinéa :

Les gens viennent la consulter et Dieu accorde sa guérison.

–  Que leur prescrit–elle quand ils viennent la consulter ? Est–ce qu’elle recourt aux cauris ? Raconte un peu avec détails.

Mahmoud Guinéa :

– Les parents des possédés les amènent chez elle, et elle commence d’abord par  la divination. C’est là qu’elle diagnostique le mal qui les a frappé. Elle prédit grâce à un auvent d’osier  contenant  des coquillages et des cauris de la mer du Nil que mon grand père avait amené jadis avec lui. Elle les remue d’une main et avale deux à trois  aiguilles de l’autre. Ce n’est qu’après qu’elle peut te dire quel djinn t’a frappé et pourquoi et comment. Puis elle encense le possédé en lui prescrivant le sucré et le salé.

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Malika :

– Elle appelle ces esprits pour qu’ils lui indiquent la raison pour laquelle ce monsieur ou cette dame sont venus la consulter. Elle ne préconise pas systématiquement la lila : il y a celui à qui on recommande le sucré et celui à qui on recommande le pèlerinage à Moulay Brahim, sidi Abdellah Ben Hsein ou Sidi Chamharouch : il doit effectuer ce pèlerinage avant de revenir la voir pour quelle puisse deviner ce que les esprits réclament. C’est à ce moment là que les esprits préconisent la lila. La talaâ (voyante médiumnique) doit alors jouer son rôle en se concertant avec son maâlem. Que demandent les esprits pour délivrer ce possédé ? Sera–t–il enfin délivré ou bien  deviendra–t- il  un serviteur des esprits? Car il y a le possédé à qui les esprits  demandent qu’il soit leur serviteur en devenant moqadem.

Mahmoud Guinéa :

–   Malgré lui s’il le faut, même s’il refuse de devenir leur serviteur. Cela est déjà  arrivé à de nombreux possédés.

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Malika :

–   Que faire ? Elle fait alors appel au maâlem qui se trouve être son propre mari comme c’est mon cas. Elle lui dit : une telle ou un tel désire une lila préparée de telle ou telle manière. Et il vont faire le marché . Ils vont acheter tout ce dont ils ont besoin pour l’organisation de la lila. Au cours de cette dernière la cliente se livre alors à la danse de possession. Et la voyante médiumnique l’empêche de rentrer à la maison : elle doit rester en sa compagnie au moins une semaine, le temps qu’elle lui indique la manière dont elle doit servir. Et même quand elle devient moqadema, elle se doit d’organiser une lila , où Lalla Aïcha doit être présente. Ceci pour ce qui concerne l’initiation de celle destinée à devenir moqadma. Pour celle qui est possédée, elle reste  chez elle, voilée, isolée, consommant le sucré durant une semaine, dix jour voire un mois jusqu’à ce qu’elle aille mieux. Après quoi, au cours d’une nuit du mois lunaire de chaâbane , elle doit se rendre en pèlerinage à Lalla Aicha avec un sacrifice en guise d’offrande.

Mahmoud Guinéa :

–  Elle doit régulièrement se rendre en pèlerinage et continuellement présenter des offrandes et des sacrifices.

Malika :

–  Il se peut qu’elle soit délivrée, comme il se peut qu’elle soit à nouveau possédée. La mère de Guinéa tombait en transe quand on invoquait  Jilali, les Noirs et le Soudanais. Chose qu’on ne trouve chez aucune moqadma, que ce soit à Essaouira ou ailleurs. Ces devises lui étaient propres.

Mahmoud Guinéa :

–    C’est mon grand père qui avait amené du Soudan ces devises bien faites. Aucun Gnaoui en dehors de notre famille ne joue ces devises musicales. Personne ne danse à leur invocation à part nous .

Malika :

–   On ne les joue ni ne les danse ailleurs. Nous les respectons : la mère de Guinéa ne les jouait qu’au cours d’une lila qui lui était propre.

Mahmoud Guinéa :

–   On préserve ces devises pour que les autres Gnaoua ne les jouent ou ne les enregistrent.

–  En quoi consiste votre pouvoir de divination?….

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Malika :

Moi-même, je ne sais quoi dire, jusqu’à ce que je consulte les esprits. Ce sont mes mlouk qui émettent le diagnostic à celle qui vient me consulter. Je suis alors en transe. C’est dans cet état que je les consulte et c’est eux qui lui disent ce dont elle souffre et ce qu’elle doit amener comme offrandes. A ce moment là, ce sont les esprits qui parlent. Je peux lui parler en dehors de l’état de transe. Mais là, je fais monter les esprits. C’est de là que vient le mot talaâ, celle qui fait monter les esprits et c’est eux qui lui disent : tu as ceci ou cela.

Les esprits avec lesquels je travaille, m’aident moi aussi à me sentir mieux. Quand j’organise une lila pour quelqu’un, je danse moi aussi en état de transe. Après quoi je me sens mieux. Ce n’est pas seulement celui ou celle qui est malade qui danse en état de transe ; moi aussi je danse en état de transe. A chaque fois que j’organise une lila, je danse en état de transe ; ce qui m’apaise.

La nuit, lorsque je suis nerveuse, je vois apparaître les esprits dans mes rêves.

Quand j’ai consulté mes esprits vous concernant en leur demandant si je pouvais travailler avec vous, ils m’ont répondu : oui, ce sont des gens corrects. Si vous n’étiez pas des gens corrects, la lila n’aurait pas été réussie : elle réussit si les intentions de ceux qui l’organisent sont bonnes. S’ils sont de bonne foi, tout ce qu’ils entreprennent leur réussit.

–  Comment vous êtes devenue talaâ, (celle qui fait monter les esprits) ?

–    Avant j’étudiais, comme tout un chacun rêve de s’instruire. J’ai obtenu mon bac, pour poursuivre à l’étranger en section anglaise. Quand j’ai obtenu le bac j’ai eu un problème avec un Monsieur de notre fratrie qui m’a demandé en mariage mais sa mère a refusé. Comme il n’a pas tenu compte de l’avis de sa mère, celle-ci, pour nous séparer, m’a jeté un mauvais sort. C’est de cette manière que les esprits m’ont possédé. En enjambant cette magie j’ai commencé à tomber en transe et à me désintéresser de l’école. Je n’aimais plus les hommes, d’une manière générale. Les hommes étaient devenus un problème pour moi. Je suis choquée à chaque fois qu’un homme veut me demander en mariage. Durant près de deux ans, nous avons consulté de nombreux docteurs psychiques. Ma maman, que Dieu ait son âme, m’amenait chez les médecins. Franchement, je n’étais pas élevée dans une famille Gnaouie. Chez nous personne ne tombait en transe. On était tout à fait loin des Gnaoua.

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–   Le pouvoir de divination, la sœur de Mahmoud Guinéa l’avait hérité de sa mère, alors que vous, qui n’avez rien à voir avec les Gnaoua, vous êtes devenu talaâ plutôt suite à une crise initiatique ?…

– Effectivement, quand j’ai commencé à « tomber » (à devenir une possédée), les gens se mirent à nous dire : « Il faut voir les Gnaoua, organiser une lila ». Finalement, je ne croyais pas vraiment aux esprits. Il y avait alors dans notre voisinage une voyante qui organisait des lila. Un jour, alors que je dormais, j’entendais au loin le rituel se dérouler chez elle. Quand ils ont entamé la procession aux tambours, je n’ai pu m’empêcher de quitter la maison en courant, pour rejoindre dame Jmiâ, que Dieu ait son âme, (mon autel des mlouk comprend de vieux balluchons de couleurs déchirés qui lui appartenaient mais dont je ne puis me séparer. J’ai des serviettes toutes neuves, mais je leur préfère les anciennes qu’elle m’a légué au moment de mourir). Je l’avais alors rejoins et je me suis mise à danser en transe. J’ai dansé alors sur les notes du grand maâlem aïachi Baqbou, que Dieu ait son âme. En sortant de ma transe, je me suis endormie et elle m’a mise en isolation sous le voile  : « Ma fille, me dit-elle, les esprits te réclament sacrifice et désirent que tu les serves. » Je n’ai pas compris tout d’abord : qu’est–ce que « servir » ? Je n’étais alors âgée que de 17 ans. Je suis allée voir ma mère en lui disant que lalla Jmia m’a prédit que je dois « servir », j’en ai déduit que je dois étudier et travailler. Mais une semaine plus tard je suis à nouveau « tombée »  et j’ai commencé à parler en état de transe (kan’Ntaq). Les esprits se mirent à parler en moi  : « Nous lui avons ordonné de nous servir, d’organiser une lila pour devenir moqadma. » Je suis tombée malade et ma mère, que Dieu ait son âme, est allée voir cette voyante en lui disant : « Dame Jmiâ, viens voir. Ma fille est à nouveau tombée en transe. » Elle est venue et a commencé par faire parler les esprits qui me tourmentaient, puis elle a dit à ma mère :

–  Les esprits veulent qu’elle les serve.

– Peut-on organiser la lila ? lui demanda ma mère, on vous donnera l’argent qu’il faut. »

–  Ils veulent certes qu’elle organise une lila, mais ils veulent surtout qu’elle les serve, lui répondit la voyante .

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Nous avons effectivement organisé une lila . Je ne pouvais plus me lever , mais après la lila, je me suis sentie mieux. Un mois plus tard, j’ai à nouveau refusé de servir en tombant malade à nouveau. Les esprits dirent alors : « Elle ne veut pas de nous ? Qu’elle aille donc en pèlerinage. C’est ainsi que je me suis rendue à Moulay Abdellah Ben Hsein, à Chamharouch, jusqu’à ce que j’aie accepté. Je  les voyais dans mes rêves et je m’écriais dans la nuit. Ils ont chamboulé mon sommeil ; dormant le jour et veillant la nuit, me mettant à prédire à quiconque me rendait visite : je tombais en transe et je voyais en les gens  sans qu’ils me le demandent. C’est de cette manière que j’ai accepté progressivement l’idée de devenir talaâ (celle qui fait monter les esprits) acceptant ainsi le verdict des esprits qui m’ont possédé.

Quand j’ai intégré la mida (l’autel des mlouk) et que j’ai accepté de servir les esprits, je me suis rendue en pèlerinage à Sidi Chamharouch après avoir organisé une première lila. En redescendant de la grotte, je suis tombée sur du fer que j’ai pris. En arrivant à la maison, je suis tombée en transe . Quand les esprits sont « montés » (talaâ’ou), ils m’ont demandé de danser avec le fer  soit à l’invocation de Jilali , soit à celle du Nuageux. C’est tout. Pour sanctifier le fer, j’ai organisé une lila avec sacrifice. Depuis lors, je ne peux plus danser à la devise de Jilali sans être munie de fer. C’est ce avec quoi je travaille.

Je ne croyais pas d’abord aux saints, mais quand je suis tombée malade, je me suis mise à rendre visite à tous les lieux saints qui sont en rapport avec les Gnaoua : la grotte d’Aïcha  à Sidi Ali , celle de Sidi Chamharouch où je me suis isolée durant trois jours : là-haut, on mangeait, on buvait, on dormait. Après quoi, je suis descendue vers Moulay Brahim où j’ai séjourné pendant une semaine. De là je suis descendue vers Moulay Abdellah Ben Hsein.

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–  Qui vient vous consulter?

La femme qui n’enfante pas, vient prendre la baraka et se remet à enfanter. L’homme qui a du mal à trouver du travail, recourt lui aussi aux Gnaoua.

Quand un patient ou une patiente, jeune ou non, vient me consulter, je ne sais pour ainsi dire rien à son propos. J’ouvre l’autel pour consulter les esprits à son propos. Ce sont les esprits qui m’assistent au cours de la consultation en me disant de quoi souffre ce Monsieur ou cette Dame. Qu’a–t il ? Est-il malade ? Que lui réclament les esprits ? Veulent–ils seulement qu’il organise une lila pour le délivrer ? Ou bien veulent–ils qu’il devienne leur serviteur ? De quelque manière sont-ils atteints ? Où les a–t– il agressé ? Une fois que j’ai consulté les esprits, je dis mon diagnostic. Je vois de quoi souffre le malade, puis je lui dis : voici de quoi tu souffres et voilà ce qu’attendent de toi les esprits. Ils veulent que tu leur organises une lila que tu achètes par exemple un mouton, un bouc, ou que tu leur prépares un poulet non salé. Ou que tu leur fasses don d’une offrande. Il y a aussi le malade à qui ils ne demandent rien avant qu’il ne revienne du pèlerinage soit à Chamharouch, Moulay Brahim et Tamsloht. Et ce n’est qu’au retour de ce pèlerinage qu’il ramène ce que les esprits lui réclame : qu’il ramène un bélier châtré, un bouc, des encens. J’organise alors le rituel en accord avec le maâlem . J’ai la chance d’être mariée avec un maâlem que je consulte à la maison en lui disant : d’ici trois jours, nous aurons une lila , qu’une telle femme est malade et qu’elle désire une lila. Si elle l’organise à son domicile, nous nous rendons chez elle. Nous prenons seulement notre baluchon de tissus de couleurs et notre plat d’osier : on ne prend pas tout l’autel des esprits. Puis nous nous dirigeons chez elle, accompagnées du maâlem. On la trouve ayant déjà préparé tout ce que je lui avais demandé d’acheter. On procède au sacrifice, puis avec la nuit on met en œuvre la lila. Et Allah accorde sa guérison. Ses vœux seront exaucés. Généralement les esprits lui recommandent d’organiser une lila chaque année. Et quand cela n’est pas dans ses cordes, elle présente des offrandes au cours de la lila que j’organise moi-même annuellement : elle donne de l’argent, procède au sacrifice, selon ses propres moyens ou selon ce que les esprits lui ont recommandé de faire. Je vous cite les deux cas suivants

  1. Le premier cas est celui de cette femme qui a des cauchemars la nuit. Elle n’acceptait pas les hommes qui la demandaient en mariage. Elle n’aimait pas du tout les hommes. Sa mère me l’avait amenée en consultation. Elle avait 28 ans. Les esprits m’ont indiqué que c’est eux–mêmes qui l’empêchaient de se marier pour  qu’ils la possèdent. L’esprit qui la possède l’empêche de se marier pour qu’elle devienne son épouse. Nous lui avons organisé une lila mais son esprit a refusé en disant : « cette femme doit m’épouser ou me servir. » Elle a refusé mais a néanmoins organisé la lila : « Je donnerai tout ce qu’on me demande, disait-elle. Le financement n’est pas un problème : j’ai de l’argent. Je ferai tout ce qu’on me demande pourvu qu’on me délivre et que je me sente mieux. » Elle n’aimait plus la maison : elle voulait s’enfuir, fuguer. La première lila est passée, la deuxième et la troisième. Après, elle est guérie. Maintenant, elle est mariée. Elle a même deux enfants. Quand elle s’est mariée et qu’elle a eu des enfants, elle m’emmena le premier à la tbiqa (l’autel des esprits). Pour le protéger on l’avait couvert des draps. Et quand elle a eu le deuxième , elle l’emmena également. Maintenant chaque année elle m’envoie son sacrifice. Elle vit à Tanger. Elle est guérie.
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  1. L’autre cas, est celui d’une femme mariée qui n’enfantait pas : elle voulait avoir des enfants. Mais  même quand elle tombait enceinte, elle finissait par perdre son enfant dans les trois mois qui suivent. Alors, elle est venue me consulter et il s’est avéré que c’est Sidi Hammou qui l’a « frappé » au ventre : il lui demande sacrifice et lila. Elle ne voulait pas organiser la lila, chez elle : elle avait honte de cette musique. Elle nous a remis l’argent et nous lui avons organisé la lila chez nous. Quand elle est redevenue enceinte, elle est venue me voir pour porter durant neuf mois le « fil de laine » (ceinture protectrice). Ce n’est que par la suite qu’elle a donné naissance à une fillette qui a grandi maintenant et qui nous offre elle aussi offrandes et sacrifices.

L’autel des mlouk :

Les filles dépendantes de l’autel des esprits, doivent être présentes à chaque lila que j’organise. Elles lavent le baluchon de tissus. C’est elles qui nettoient l’autel des esprits du sang sacrificiel au cours de la lila que j’organise au mois lunaire de Chaâban. Ce sont elles qui peinent comme vous avez vu hier. Elles veillent au bon déroulement de la lila. On les appelle « les fille de la tbiqa », l’autel des esprits. Cet autel se compose d’un  plat d’osier qui contient l’encens, les bocaux pleins du benjoin blanc, du benjoin rouge, du benjoin noir, de bois de santal et des bougies de foufou danba. Quand on quitte le domicile pour la procession, on laisse ces bougies sur l’autel des esprits pour ne s’en servir qu’au cours de la danse de possession. Ceci est le chèche de Sidi Hammou, ce bol est celui des esprits marins, celui-là est l’encens des esprits féminins : Mira, Dame Rqiya, la Berbère. Ceux–là sont les tissus par lesquels on recouvre les gens qui tombent en transe. Ce sont les sept couleurs : le blanc, le vert, le noir, le rouge, le bleu marin, la tunique rapiécée et enfin Mira. Ceux–ci sont les couvercles de l’autel : on le couvre avec après la transe. Plus précisément, on ne couvre pas aux jours ordinaires, mais à la fin du mois lunaire de chaâban (qui précède le Ramadan). C’est là qu’on recouvre l’autel des esprits, parce qu’au mois du Ramadan il n’y a ni lila ni musque : les esprits sont au repos. On les recouvre par ces serviettes jusqu’à la nuit du destin , le 27 Ramadan où les baluchons sont dénoués et l’autel des esprits est à nouveau découvert : on l’encense et le maâlem remue à nouveau le gunbri. C’est obligatoire le 27 Ramadan : nous fermons les bocaux à la fin de chaâban et on les ouvre le 27 Ramadan. Le maâlem joue alors une devise ou deux ;  c’est là qu’on procède à ce qu’on appelle « l’ouverture de l’autel des esprits ».

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Là, ce sont les serviettes de la danse de possession. On les utilise au cours de la lila. On les emporte avec nous à chaque fois qu’on se rend en pèlerinage au moussem de Moulay Brahim, de Tamsloht, comme pour les recharger à nouveau de la vivacité des mlouk. On leur donne ainsi une nouvelle vie : on voyage avec, on escalade les montagnes avec, là haut on danse avec. Ils se mêlent ainsi aux autres moqadma et aux autres mlouk. Une fois redescendus de la montagne, on les encense avant de les ramener : on les appelle mhalla (cohorte des génies).

Ceci est venu de la Mecque. Oui. C’est un cadeau d’une fille qui travaillait chez moi. Une fille qui n’avait pas de chance. Elle venait souvent chez moi, à chaque fois que j’organisais une lila. Comme elle n’avait pas d’argent, elle aidait en mettant la main à la pâte : elle lavait les draps, veillait la lila, en aidant les filles. Elle a demandé un jour aux esprits de l’aider à se marier, en leur promettant que rien ne leur manquera une fois qu’elle se portera mieux. Et effectivement Allah l’a comblé et maintenant elle réside à Doubaï. Allah l’a soulagé et elle s’est mariée. Maintenant elle a donné naissance à un garçon et elle va venir ce mois-ci. Elle envoie le cadeau à Mahmoud. Elle envoie le cadeau aux enfants. Elle va mieux, très bien même. Elle m’envoie les encens et tout ce qui est nécessaire à l’autel des esprits. Chaque année elle m’envoie son offrande, et son sacrifice. Elle se porte comme un charme maintenant. C’était pourtant une simple fillette qui était démunie de tout. Maintenant elle me dit : « J’envoie les cadeaux à tes enfants et à toi j’envoie tissus et encens : je connais l’intérêt que tu portes aux encens ! » Elle m’a envoyé un tissu noir pour confectionner une tunique pour Lalla Aïcha. “

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Le monde des Gnaoua  avec leur rite de possession et leur initiation adorciste  est avant tout une religion de femmes dont Aïcha est la figure centrale. Une sorte de religion  alternative dans une société où seuls les hommes ont vraiment accès aux lieux consacrés de la religion établie. Le moussem de Tamesloht donne à voir cette dualité, avec d’un côté les chérifs célébrant au grand jour leur religion d’hommes, et d’un autre les rites nocturnes et privés animés par les prêtresses d’Aïcha.

Abdelkader Mana

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