Un film sur les Gnaoua

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GNAWA Body and Soul

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Film de Frank Cassenty pour « Arté »

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Frank Cassenti chez Mahmoud Guinéa à Essaouira, fin avril-début mai 2010

La société Oléo film s’est créée autour de Frank Cassenti, cinéaste et musicien, né à Rabat, pour produire des films dans l’enthousiasme : « Face à la morosité, explique-t-il, nous avons été sur tous les fronts pour faire partager notre désir de musique à travers un regard particulier, empreint d’amour et de respect. Notre approche consiste à faire connaître de grands artiste dont nous voulons garder des traces. » La musique Gnaoua connait aujourd’hui un grand engouement grâce au festival d’Essaouira qui leur est dédié chaque année, et où des stars internationales les accompagnent sous les feux des sunlights.

Le projet de Frank Cassenti est tout autre ; il nous invite à pénétrer dans l’intimité des musiciens Gnaoua pour nous faire partager toutes les significations de cette musique en remontant aux origines de ses descendants d’esclaves de l’Afrique subsaharienne.

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Le cameraman  de l'équipe porte le beau prénom biblique de Jeremy

Le tournage  de la « lila » , nuit rituelle des Gnaoua, a lieu au domicile même de maâlem Mahmoud Guinéa, ce qui est en soit exceptionnel puisque le musicien a plutôt l’habitude d’effectuer des musicothérapies domicilières dans les maisons de la clientèle qui font appel à ses services. Mais là, pour le tournage de ce film qui sera diffusé par la chaîne Franco- Allemande d’Arté, il a accepté que la lila se déroule dans sa nouvelle maison extra-muros : les Guinéa habitaient jadis au coeur de la médina à Derb Laâlouj, maison transformée depuis en Riad somptueux pour accueillir les touristes fortunés (ce qu’on appelle communément « Maison d’hôtes »)  où j’avais moi-même effectué le tournage pour mon documentaire « le port de Tombouctou » de la série « La musique dans la vie » que je supervisais pour le compte de la deuxième chaîne marocaine. J’avais alors filmé dans l’ancienne maison des Guiné maâlem Boubker (le père de Mahmoud), aujourd’hui décédé, confectionnant lui-même un gunbri à base du tronc de figuier, l’arbre sacré dont le bois donne les meilleurs résonances pour induire la Transe. J’avais aussi filmé une des soeurs de Mahmoud Guinéa avec son autel des Mlouk (esprits) où ces derniers l’aident dans sa voyance médiumnique: on m’apprend aujourd’hui qu’elle est décédée elle aussi , il y a trois ans de cela, après avoir été paralysée par les esprits qu’elle manipulait dans ses séances de voyance qui précèdent généralement l’organisation des nuit rituelles. C’est au cours de ces séances de voyance médiumniques que la « talaâ » (celle qui fait monter les esprits en état modifié de conscience) prescrit aux possédés qui la consultent l’organisation d’une nuit rituelle ou « lila ».

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Sandy (en bleu) est un fervent admirateur des Gnaoua
et de maâlem Mahmoud en particulier.

L’équipe de tournage, très légère, comprent Bruno Charier, ingénieur de son qu’on voit au fond, Olivia, la sympathique maisô combien efficace chargée de production, le cameraman Jeremy ( le réalisateur Frank Cassenti fait office du second cameraman). Ils sont accompagnés de Sandy, en bleu à côté de Mahmoud Guiné, un amoureux des Gnaoua auxquels il se consacre entièrement désormais en tant que musicien à l’exclusion de toute autre musique. Il est dans une quête spirituelle, une initiation au monde magique des Gnaoua : ces derniers ont maintenant des adeptes en dehors de leur ère culturelle d’origine; de l’autre  côté de la méditerranée. La rive nord de Marnostrum. Double mondialisation des Gnaoua auxquels on a fait appel pour l’organisation des lila un pau partout à travers le monde (Malika vient d’accompagner son mari Mahmoud Guinéa au Japon) et qui ont maintenant  des adeptes tel Sandy au coeur même de la France profonde…

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Toute l’équipe du tournage s’est déplacée jusqu’à un lointain village de la journée accompagnée de Malika l’épouse de Mahmoud Guinéa pour acheter un bouc noir et un mouton pour le sacrifice qui doit précéder la nuit rituelle: à leur retour un policier a exigé de Frank maints documents en tant que conducteur, celui-ci lui a expliqué qu’on est une équipe de tournage chez Mahmoud Guinéa, décoré par le Roi et soutenu par André Azoulay, mais le polcier ne voulait rien entendre. …Malika qui comprend les traditions locales en la matière a conseillé au réalisateur de donner un peu de « bakchich » (200 DHS) pour mettre fin à d’inutiles conciliabules pour aller de l’avant dans le tournage de la « lila »…

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J’ai dis à Frank: « Mais la maison et est trop exigüe pour le tournage? ». « A Tamsloht, me répondit-il, nous avons effectué des tournages dans un espace encore plus exigu que celui-ci, au point que le danseur était quasiment collé au musicien. Mais le résultat est probant au niveau de l’image. Nous voulons filmer les Gnaoua dans leur espace authentique sans artifice. Là où les femmes peuvent se servir de la cuisine dont elles sont habituées pour préparer le repas communiel.On a pensé au début à un tournage dans un Riad, mais  si nous avions organisé le tournage dans un beau et immense Riad, on aurait des scènes type « Star Academy », à la fois froides et clinquantes mais qui n’auront pas cette chaleur et cette authenticité du domicile même de maâlem Mahmoud et sa famille…

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Pour préparer la lila, Frank et son équipe ont accompagné Malika, la femme de maâlem Mahmoud, chez un herboriste, pour l’achat des différent encens: « Si vous mettez du benjoint noir à la place du blanc, vous troublerez la transe, explique Malika : les esprit protesteront en pleine transe en réclamant le bon bonjoint. Le bonjoint noir c’est pour la cohorte des génies possesseurs noirs. On ne peut pas donc en les invoquant mettre du bonjoint blanc! » Dans les rushs que me montre Frank, on voit l’herboriste émettre des opinions sur la musicothérapie des Gnaoua qui dénote une réelle connaissance de leur rituel. De même parmi les jeunes spectateurs de la lila on découvre des adolescents capables d’accompagner les chants des Oulad Bombara ou ceux de Sidi Moussa et ses esprits de la mer. A Essaouira, le savoir esotérique des Gnaoua est en réalité une culture largement partagé par un public de connaisseurs au delà du cercle étroit des Gnaoua proprement dit. C’est pour cette raison qu’on peut véritablement considérer Essaouira comme la ville des Gnaoua par excellence…

Brusquement une musique de transe improvisée par les fils de Malika et de Mahmoud Guiné nous parviennent de l’étage ; Frank Cassendi accourt avec sa caméra légère pour filmer la scène qui se déroule au premier étage à partir de la fenêtre de la pièce à partir du petit couloir qui mène à la cuisine…

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A l’intérieur de la pièce Malika danse en état de transe accompagnée musicalement par ses propres enfants: chez les Guinéa on vit en permanence en présence des esprits de l’Afrique et de la transe qu’ils provoque. « Nous vivons avec cette musique de la naissance à la mort », nous expliquera plus tard Malika. « Chez nous le tambour et le gunbri se mettent parfois à résonner tout seuls au coeur de la nuit parce qu’ils sont en tant qu’instruments sacrés, hantés par les esprits : tu vois alors les cordes du gunbri bouger toutes seules, comme s’ils étaient pincés par une main invisible, celle des esprits possesseurs ».

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Malika qui, en état de transe, est elle-même « voyante médiumnique » :  initialement j’ai proposé à mon ami Cassenti d’intégrer la scène de la voyante médiumnique qui fait la liaison à la fois avec le pèlerinage de YTamsloht, où elles vont renouveler l’autel des Mlouk, et la lila, où ses outillages rituels servent pour l’induction de la transe. J’avais proposé que la scène avec la voyante médiumnique ait lieu avec la soeur de Mahmopud Guinéa que j’ai connu il y a longtemps. Et c’est là qu’on m’appris qu’elle est morte il y a déjà trois ans de cela et que Malika qui officie également en état de transe peut très bien servir pour la scène de celles qui prédisent en état de transe, en manipulant, des térébratules fossiles, des cauries de la vallée du Nil et des coquillages de ce beau rivage..

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Les Gnaoua c’est d’abord une religion de femme : si les hommes sont mis en avant, en réalité ce sont les femmes qui mènent véritablement la partie en préparant le rituel par des rêves et des prédictions divinatoires et en sanctifiant les outils rituels de la transe par des pèlerinages à Tamsloht: au cours de la lila, les femmes dela famille Guinéa ont fait appel à plusieurs reprise à Sidi Abdellah Ben Hsein de Tmsloht, au Hadi Ben Aïssa de Meknès, à la grotte de Sidi Chamharouch, au Haut-Atlas et à Moulay Brahim, l’oiseau des cîmes sur le plateau de Kik, dans le Haouz de Marrakech : tous des lieux où doit se rendre la voyante médiumnique si elle est en crise de possession et si elle veut rendre efficace ses consultations en faveur de la confrérie féminine des filles des Gnaoua qui sont attachées à sa tbiqa et à son autel des esprits possesseur. Les femmes vivent constament leur relation avec les Gnaoua dans une espèce de rêve éveillé…

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Comme si de rien n’était, après son état de transe, Malika est allée à la cuisine préparer un beau tajine de poisson : une magnifique dorade aux olives, poivrons et tomates bien épicées : l’équipe de tournage et les musiciens n’auront droit à la viande tendre du bouc et de l’agneau qu’après le sacrifice…

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Après le repas communiel l’équipe de tournage a eu la surprise de deux visiteurs de marque totalement inattendus : la visite de courtoisie de Katya et André Azoulay! Visite décontractée et en dehors de tout protocole! La famille Azoulay chez les Guinéa et leur équipe de tournage. C’est la première fois, nous dira maâlem Guinéa, que le conseiller royal lui fait ainsi l’honneur de franchir le seuil de sa modeste maison pour s’enquérir du bon déroulement du tournage et poser quelque questions sur les artistes internationaux qui se produisent sur scène avec Mahmoud Guinéa lors du festival des Gnaoua et musiques du monde. Je me suis permis de dire à André qu’il faut réactiver le colloque de musicologie et créer des liens plus fort avec l’Afrique noire puisque Essaouira était jadis le port de Tombouctou. Le conseiller royal nous a répondu que le festival comprend maintenant dix sept scènes et draine un tel monde qu’il est difficile de se consacrer sereinement à l’écoute d’un colloque de musicologie et pour ce qui est de l’Afrique subsaharienne, le festival est déjà un grand lieu de rendez vous pour les grands artistes de l’Afrique noire. Un film comme celui de Frank, avons nous avancé que, peut-être, avec celui de lilyane Azoulay sur le festival peut constituer l’embryon d’une médiathèque. Un musée est prévu à Essaouira, nous répond Katya Azoulay; il sera le lieu de conservation de notre mémoire commune. Après cette visite de courtoisie, chaleureuse et humaine, le couple des Azoulay a promis de revenir ultérieurement participer à la lila des Gnaoua en tournage chez les Guinéa, si le programme fort chargé du festival de musique classique qui se déroule en ce moment même dans la cité des alizés le leur permette… Malika qui a dit au conseiller que son mari vient de représenter Essaouira et le Maroc au Japon semble profondément émue et très fiere de ces visiteurs de marque qui honorent ainsi sa modeste famille. A 22 heures le tournage de la lila peut enfin commencer avec la partie ludique et théâtrale de kouyou et des Oulad Bombara, suivie de la procession des tombours et des crotales avec les filles des gnaoua avec leurs bougie dans une ambiance magique au seuil de la maison avant que ne commence le sérieux de la transe avec ses cohortes de génie possesseurs.

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Demain lundi 3 mai 2010, toute l’équipe se déplacera à Tamanar pour aller filmer les Ganga établis dans la région depuis le temps des sucreries saâdiennes. Lors de notre repérage avec Frank Cassendi et le cameraman Jeremy, nous n’avons pu contacter que l’un d’entre eux, les autres travaillaient comme moissonneurs: ce sont des métayers qui n’ont pas de possessions foncières et qui vivent en faisant des travaux agricoles pour les paysans haha en leur moissonnant leur céréales comme en ce moment ou en faisant des tournées aumônières avec leurs tambours et leurs crotales, à l’issue de quoi ils organisent une fête saisonnière dénommée « maârouf » dédié à leur patronne lalla Mimouna sous un arganier sacré. Contrairement aux gnaoua bilalien de la ville ils ne recourent pas à la profusion des couleurs ni au gunbri pour induire la transe, chez la voix des dieux africains c’est le tambour, dont il porte d’ailleurs le nom: Ganga, qui veut dire « gros tambour » en berbère.

Reportage photographique d’Abdelkader Mana

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