La musique dans la vie : Le printemps des Régraga

Mardi 02 mai à 23h20.

« Allez aux pèlerinages, vous brillez comme des fleurs, restez chez vous, vous serez comme terre en friche »

Les Régraga sont vraisemblablement le mouvement maraboutique le plus ancien du Maroc puisque leur tradition remonterait à l’époque pré-islamique. Ils sont disséminés dans tous les Chiadma qui reconnaissent leur suprématie religieuse. Sur le territoire de ces derniers, ils organisent tous les ans, au printemps, une tournée aumônière au cours de laquelle ils visitent tous les marabouts du pays. A chaque étape, les Régraga sont accueillis par les sacrifices et les offrandes des Chiadma. Ce rite agraire accompli en vue d’obtenir une grande abondance des récoltes, est aussi accompagné de vastes échanges intertribaux.

Les pèlerins viennent de fort loin à ce circuit (« Daour ») qui se déroule en 44 étapes et qui est considéré comme « le plus long moussem » puisqu’il dure 38 jours. Plus qu’un moussem, le pèlerinage des Régraga est en fait une succession de moussems printaniers. La plaine se constelle de tentes et voilà qu’en peu de temps – ش prodige ! – le plat pays des Chiadma prend sous nos yeux l’aspect et l’ordonnance d’un souk.

A la veille de la fête religieuse animée par les Régraga, on institue, pour préparer cette fête, les offrandes et l’accueil des invités, la « Safia », un marché de bétails et autres produits nécessaires. Il y a complémentarité de la Safia et du Daour, chacun étant nécessaire à l’autre comme chez les Argonautes du Pacifique occidental décrits par Malinowski qui, eux aussi, « tournent » entre leurs îles pour échanger des colliers et des coquillages et qui, dans le même mouvement de Kula, intensifient les échanges commerciaux.

La vitalité du Daour est incontestable. C’est l’événement majeur dans tout le pays Chiadma. A chaque printemps, les pèlerins affluent en grand nombre. Le mythe fondateur des Régraga raconte que sept saints berbères sont allés à la rencontre du Prophète, lequel les chargea d’islamiser le Maroc, et en particulier le pays Chiadma. Leur tournée annuelle se veut une commémoration de cette mission primordiale. Le « Daour », ou circuit de pèlerinage, est un phénomène cyclique dont le nom (tour) traduit explicitement l’idée de circularité.

Au début du mois d’avril, les Régraga passent par l’étape d’Essaouira, et c’est là que nous les avons rejoints pour ce documentaire, juste avant qu’ils n’entament la montée de leur montagne sacrée (Jbel Hadid). Nous les avons suivis entre deux étapes mythiques : Essaouira au bord de l’eau et le jbel Hadid qui sépare le pays Chiadma en deux parties : le « Sahel », ce territoire côtier de l’Ouest et la « Kabla », le continent à l’Est. En marchant dans le sillage des chameaux, nous apprenons ce que signifie aller au delà des limites assignées par la vie sédentaire. Cette sédentarité qui engourdit les os et sclérose l’esprit. Les nomades que nous suivons ont l’âge de la vieillesse et l’agilité des chèvres. Les Régraga nous apprennent ainsi qu’il n’y a pas que le temps qui génère la vieillesse, il y a aussi la vie urbaine. La vitesse des villes engendre le stress mais ici, le déhanchement des chameaux nomme chaque arbre et chaque pierre. Tout contribue à rafraîchir la montagne et à nous mettre à la portée de cet enchantement sans nom qu’est la poésie. N’est-il pas vrai que la poésie est la source de toute quête sacrée ? Sans la flamme de la poésie, tout rituel est une coquille vide, une quête sans objet. « Les onze mois du pêché sont purifiés par le mois du Daour » affirme un vieux fellah théologien. Le feu du soleil nous communique son ardeur. L’espace mythique est intensément vécu, arpent par arpent, jusqu’à l’épuisement du corps et la purification de l’âme.

Dans les cycles des éternels retours, le pèlerinage circulaire des Régraga est l’une des fêtes de printemps les plus originales et les plus attachantes du Maroc profond et inconnu. A Essaouira, les Régraga sont accueillis par les musiciens de la transe et de l’extase et, depuis Cap Cantin, les oulad Bouchta Regragui effectuent un long périple sur bêtes de somme et carrioles pour venir animer une fête champêtre au pied du jbel Hadid, du crépuscule jusqu’à l’aube.

A suivre jeudi 5 août à 21h55.

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