« LE MAROC, par le petit bout de la lorgnette »

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de Péroncel-Hugoz

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Après une longue carrière de journaliste, où il a été souvent envoyé spécial du MONDE au Maroc, Peroncel – Hugoz coule maintenant une retraite studieuse et paisible à Mohamédia, ayant constamment sa belle baie sous les yeux, entouré de vieux bouquins qui remontent pour l’essentiel au protectorat (1912-1956), qui l’aident à mieux appréhender le « cursus plus que bi-millénaire du maghrib-al-aqça

 » Maghreb extrême », qu’il traduit par «l’Occident de l’Orient ». Ce qui sous entend que de tous les pays arabo-musulmans, et à l’instar de la Turquie, le MAROC est le plus proche de l’Occident. Les lectures édifiantes des anthropologues du protectorat, l’aident ainsi à remonter aux origines berbères de ces Mahométans de Mohamédia, si j’ose dire. Car comme disait Jean Genet, cet autre « captif amoureux » du Maroc, qui s’est fait enterrer à Larache : « Au Maghreb, je n’ai rencontré que des Berbères ! »

Mohamedia, ville-dortoir sans histoire ?  Pas si sûr, rétorque Peroncel-Hugoz, « Ne commettons pas l’erreur d’Albert Camus (1913 – 1960), pied-noir algérien, prix Nobel de littérature 1957 et qui avait publié son petit guide pour les villes sans passé ! Faisant commencer l’Histoire  d’Oran , de  Constantine et d’Alger, plus que millénaire, avec l’irruption des Français en Algérie vers 1830 ! L’histoire de l’ancienne « Fédala », toponyme aux origines mystérieuses, quoiqu’elle semble commencer elle aussi avec la plantation de ses araucarias importés d’Amérique Latine par Lyautey, remonte en fait à la préhistoire, puisque près de la noire et coupante falaise fédalienne on a découvert des outils en silex et non loin de la kasbah, une grossière enclume rectangulaire comportant quatre cupules.

Par touches successives, accumulation de détails pris alternativement au passé et au présent, finissant à la longue par faire système, Percel Hugoz nous dépeint ainsi un visage, celui du Maroc d’hier et d’aujourd’hui, en partant de cette kasbah fédalienne, cette « ville faisant un peu penser à Toulon, violente lumière africaine en plus ». Un saut par-dessus les années, permet par exemple à notre auteur de relater le passage, en 1700, d’un convoi de 716 têtes rebelles coupées, du côté de Marrakech, qu’on avait fait rouler devant le sultan Moulay Ismail, «avant que ce Roi-soleil enturbanné n’ordonne qu’on aille les exposer, pour édification du vulgum pecus, sur les remparts de Fès un peu agité. Ça les calmerait ! »

Le cortège de vingt-quatre mules partit donc à marche forcée, suivant la piste impériale côtière, franchissant le déjà vieux pont mais toujours solide pont portugais sur l’oued Mellah, avant Fedala, dépassant cette kasbah où les douze hommes de l’escorte, commandés par un certain Abdellah el Roussi – le sultan lui avait dit qu’il répondrait sur sa propre tête de l’arrivée à Fès de la totalité des 716 chefs tranchés…- , n’eurent que le temps de demander nuitamment un peu de boisson et de nourriture à la garnison, avant de repartir dans un infernal nuage de mouches. En effet, pour aller vite, on avait négligé  de faire procéder, comme d’habitude, au salage préalable des têtes par des spécialistes juifs de cette tâche (c’est d’ailleurs pour cela que les ghettos marocains s’appelèrent mellah, « saloir », jusqu’à leur disparition, par quasi extinction du judaïsme local entre 1950 et 2000).

C’est dire que nous revenons de loin ! Rien dans cette Medina-el-Ouroud, cette cité tapissée de fleurs, ne semble  échapper aux investigations de notre reporter émérite, à commencer par un Guide de Mohamédia , publié sur papier glacé, avec force coquilles et adresses périmées, mais qui est parfois utile pour retrouver le téléphone de la Française, boulangerie- pâtisserie depuis 1954 (avec la Tour Eiffel pour emblème) ou de la Superette berbère de Monica-Plage… Même si, ajoute-il, « on y chercherait en vain l’enseigne, pourtant plus que quinquagénaire, du tailleur Max Benaroch, lequel présente aussi l’intérêt d’être le dernier juif de Mohamédia » !

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Dans cette optique tout est important à relever et analyser : pour ce féru de littérature, il s’agit autant d’investigations journalistiques que d’observations participantes de longue durée – l’enquête sur fédala – Mohémadia lui a pris cinq ans (de 2005 à 2010) – comme celle pratiquée en son temps par un Branislow Malinowski , plantant sa tente au beau milieu des îles Trobriands, pour mieux connaître « les Argonautes du pacifique Occidental ». L’auteur est très sérieusement documenté, en ouvrages remontant à la période Lyautéenne, qu’il collectionne en parcourant les marchés aux puces et dont il aime s’entourer , publiant ceux d’entre eux pour qui il a un coup de coeur dans « la Bibliothèque Arabo-Berbère » , collection qu’il dirige aux éditions la Croisée des Chemins à Casablanca. Sa dernière réédition en date est celle des « lettres marocaines » de Hubert Lyautey dont notre auteur est un fervent admirateur. Entre les deux guerres, celui-ci aurait saisi comme « ennemi » le vapeur allemand Mogador, pour renforcer la marine marchande de Fédala !

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Moulay Hafid signant le traité du protectorat à Fès en 1912, en présence de Lyautey, d’après Roman Lazarev

C’est de là qu’il s’embarque secrètement, de nuit, le 18 décembre 1916 (en pleine guerre 14-18 !) à partir de la nouvelle darse fédalienne sur un des sous-marins français, afin d’échapper à un éventuel torpillage allemand en quittant le très exposé Casa. Ce « film d’espionnage », se poursuivra durant la deuxième guerre mondiale avec la fameuse opération  Torch , immortalisée par la fameuse chanson de Hussein Slaoui –  « Les Américains ont dit : « OK ! OK ! Quand même  bey, bey ! » – et que commémore encore au grand parc de Mohamédia un large bloc de pierre, posé à même le gazon, portant sur un de ces côté, une dédicace aux combattants en arabe et à moitié effacée.

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Le sultan Moulay Youssef (1912 – 1927) en compagnie notamment du maréchal Lyautey, résident général de France dans l’Empire chérifien (1912 – 1925)

Cette dédicace pratiquement invisible  (pour une opération qui a failli tourner au drame : les Américains auraient littéralement rasé Casablanca, si les Français n’avaient pas cessé de s’opposer à leur avancée au bout de trois jours…) m’a été signalée in situ, lors d’une visite amicale où j’étais reçu par l’auteur, entouré de ses vieux bouquins dont celui traitant de l’ Empire de Maroc, paru en 1846, de l’historien colonial français oublié, P. Christian où celui-ci raconte les sept années de vaches maigres qu’a connu le Maroc, sous Mohamed III, années où pas une goutte d’eau n’est tombé entre 1775 et 1782 :

« A Fédala, sur les bords d’une mauvaise crique, Sidi Mohamed fit commencer une ville et ordonna à tous ceux qui voudraient prendre part à l’exportation du blé contenu dans un grand nombre de puits coniques, appelés matmora dans le Maroc, seraient tenus de construire une maison dans le voisinage. Les Maures élevèrent de mauvaises baraques en pisé, et les abandonnèrent quand tout le blé fut mangé… En 1779, une épouvantable famine se déclara ; les récoltes ravagées par des sauterelles venues du Sud qui attaquèrent de toute part ; et les malheureux habitants, vivant au jour le jour, sans greniers publics, sans épargnes, se trouvèrent aux abois. Les bestiaux mourraient de faim dans les plaines aridifiées. L’année suivante fut encore plus désastreuse. Les gens périssaient par milliers…. »

Les historiens du XXème siècle, fouillant le règne de Mohamed III, ont estimé  que la population marocaine, autour de 1780, passa de cinq à trois millions d’âmes, car à la disette s’était, comme souvent, ajouté la peste. Malgré de rigoureuses prescriptions mahométanes, on vit même réapparaître le cannibalisme…Il faudra attendre la spectaculaire remontée démographique du protectorat, due aux prophylaxies modernes vite popularisées, pour retrouver les cinq millions de sujets d’avant Mohamed III et bientôt les dépasser, doubler ce chiffre vers  1956, année de l’indépendance recouvrée, dépasser enfin les trente millions au tournant du nouveau millénaire.

L’ouvrage grouille ainsi d’observations minutieuses, patiemment recueillies durant cinq années, de 2005 à la parution de l’ouvrage en 2010, qui confinent parfois à  l’insolite et au saugrenu, mises en forme par une écriture incisive, acérée et pleines de malice, révélant des aspects étonnant d’une cité -dortoir apparemment sans histoire où la plupart des habitants viennent juste y dormir  pour repartir le lendemain à leurs lieux de travail, soit vers Casablanca ou  Rabat, empruntant pour se faire la vieille gare Art-déco, qui vient de disparaître, au grand regret de l’auteur, fervent admirateur de Lyautey, remplacée par « une structure à peau grise de verre », vouée, selon ministres et journalistes, spécialistes en parler creux, à être « un repère au sein de l’agglomération, avec effets structurants et entraînement positifs sur l’économie régionale »…

Une région devenue au fil des dernières années, comme l’un des fiefs du wahhabisme violent au Maroc, alors même qu’elle est constellée de marabouts, symbole de ce soufisme populaire où la ferveur religieuse est d’abord une affaire de cœur. Une région dont les premiers habitants étaient les hérétiques  Berghwatas et les transhumants Zénètes qui s’y étaient établis avec leur troupeaux de race mérinos,ces moutons à la laine ultralégère, dont le nom rappelle la dynastie islamo-berbère des Mérinides (1260-1412), ces pasteurs venus de l’Est, par lesquels on a appris à tirer le meilleurs de la toison de ces ovins, et qui s’étaient établis depuis dans ces rivages, comme en témoignent les toponymes de Zénata et de Benoussi, par référence aux Branès (ceux qui portent le burnous, se rasent la tête et consomment le couscous) qui constituent avec les Botr, les deux premières branches de la nationalités Berbères au Maghreb.

Tels sont les premiers habitants de l’arrière pays de l’ancienne Fédala, baptisée Mohamédia au retour de Mohamed V, sur suggestion d’Abderrahim Bouabid, dit -on, cette ville des fleurs et des « mille palmiers », menacée à terme d’absorption par sa grosse voisine du Sud où « Sa Majesté Chérifienne a signé en 2006 l’acte de naissance d’une ville nouvelle d’un demi million d’âme, Zénata, qui devrait combler et assainir la « zone incertaine courant entre Mohamédia et Casablanca ».  depuis son intronisation en 1999, le roi y est venu plusieurs fois insitu , souligne l’auteur :

« Le volontarisme de Mohamed VI qui, fait inouï et inédit, s’est rendu impromptu, sans escorte, en 2006, en un « quartier spontané » de la pire espèce, dans l’aire casablancaise, avec son frère cadet, l’émir Rachid, ce volontarisme royal pourra peut-être aider à solutionner enfin une question lancinante, pendante quasiment depuis le début de l’industrialisation marocaine vers 1920, et de l’exode rural qui ensuivit ; question sur laquelle l’abbé Pierre vint lui-même, en 1956, plancher devant Mohamed V, avant de reconnaître son impuissance… Ces visites-éclair , ces « plongées » au pas de charge, ont été entourées de la même ferveur populaire, sexes et âges confondus. Afin de toucher le roi, pour capter un peu de sa baraka, les gens courent le risque de passer sous les roues de sa limousine : « Jadis, on avait peur du roi,maintenant on a peur pour lui ! » : waer, el malik dyalna ! « il est chouette notre roi » en parler marocain jeune. Jamais chef de ce pays n’a sans doute porté autant d’espoirs, autant de responsabilités, donc, que Mohamed VI. Allah fasse que ces énormes attentes, du Sahara au logement, de l’emploi à la valorisation nationale de l’Islam ne soient pas déçues ! ».

Royale visite qui témoigne de la volonté politique d’en finir avec ces plaies urbaines où l’islamisme extrémiste recrute ses kamikazes ; tâche exaltante mais aussi humainement pathétique puisqu’elle semble pratiquement impossible :  le bidonville « résorbé » ici, selon la terminologie administrative,  réapparaît aussitôt ailleurs… Mais si l’Etat ne peut pas venir au secours de toutes les familles marocaine à coup de décrets abstraits et de décisions gouvernementales lointaines, au moins chaque marocain peut rêver que le Roi en personne veille sur son cas particulier : sa souffrance ne peut pas durer indéfiniment parce qu’en haut lieu on est attentif à son cas grâce à un réseau de moqadem , ces agents de quartier, surnommés « google », pour la qualité de leurs renseignements, ad hominem….

Principal employeur de cette cité des fleurs, la Samir est aussi son principal pollueur, aussi bien des airs que de la mer : ses campagnes, tambours battants, en faveur des espaces verts, n’y changeront rien !…. Et justement à propos de cette entreprise de raffinage pétrolier, l’auteur nous rapporte cette information étonnante : les gens d’affaires, « bien informés » assurent à Casa, que le « vrai » propriétaire (de la Samir) est un mystérieux milliardaire éthiopien mahométan, le « cheik » Mohamed Amoudi, à présent sexagénaire et classé par le magazine états-unien Forbes au 77è rang des fortunes mondiales, avec quelques 10 milliards d’euros…

Autre surprenante information de ce « MAROC  par le petit bout de la lorgnette ». On croit même que les restes de Ben Barka seraient enterrés à Mohamédia : ce qui a pu nourrir cette croyance de quelques Benbarkistes, c’est que de 1961 à 1967, le Sphinx, cet établissement fédalien de plaisir, fut géré par le truand français Georges Boucheseiche qui joua un rôle important dans la disparition de Ben Barka. Sans le chercher sans doute, Jacques Brel a immortalisé le Sphinx, comme l’a fait Jean Genet pour la Féria de Brest, dans Querelle ; ou le romancier marocain Mohamed Laftah (1946-2008), dans ses Demoiselles de Numidie, pour les anciens claques populaires de son pays, les bousbir. Et l’auteur féru d’analyses toponymiques, qui ne prend jamais un nom de lieu pour de l’argent comptant, ajoute que ce bousbir vient du prénom de Prosper Ferrieu, prononcé à l’arabe, langue sans ‘ p’ ni ‘e’ . Cet héritier d’une famille de négociants lainiers languedociens établie à Casablanca dès 1839, donc la plus ancienne lignée française connue de la Ville blanche, attacha sans le vouloir son prénom à l’amour vénal en y louant, aux abords de la Vieille-Médina, des parcelles qu’il y possédait et qui, sous – louées, virent s’établir des prostituées indigènes se destinant aussi bien à leurs compatriotes qu’aux soldats allogènes…

L’établissement fédalien de plaisir, à l’enseigne du monstre mythique de l’Egypte pharaonique, la maison close la plus courue de tout l’ensemble colonial français, « le plus célèbre bordel de la Terre », aurait été fréquenté par un certain Oufkir, le fastueux Pacha Glaoui de Marrakech, né en 1875 et qui s’est fait inhumé au mausolée de Sidi Sliman el Jazouli, l’un des sept saints de Marrakech en 1956 ; Philippe Boniface, « type -même du latin viril » souligne l’auteur : il aurait organisé une réunion politique secrète au Sphinx avec ses alliés anti-Mohamed V, dont le Glaoui justement, venu spécialement de son fief de Marrakech.

Le seul client connu du Sphinx qui eut l’audace de reconnaître haut et clair y être allé pour « consommer » autre chose que des rafraîchissements, est Jacques Brel (1929-1978) ,nous dit l’auteur. C’est d’ailleurs là qu’il rencontra Miche, sa future épouse…C’est probablement au cours de l’une de ses premières tournées au Maroc, fin des années 1950 – début des années 1960, que le chanteur -compositeur belge pris l’habitude de fréquenter régulièrement le Sphinx, ne le quittant que pour aller donner son tour de chant aux Arènes ou au Rialto à Casablanca ou encore au Casino de Fédala -mohamédia, « qu’en 1960 ou 1982, Brel composa, au gré des virages, sa fameuse Valse à mille temps » indiqua plus tard sur Radi-Rabat l’ancien arrangeur de la vedette, François Aubert. Mieux, Brel, dans la chanson Jef va jusqu’à citer nommément une patronne du Sphinx, « la Madame Andrée », chez laquelle le chanteur, nouveau Villon, invite à « aller voir les filles, paraît qu’y en a de nouvelles…Allez, viens Jef , viens, viens ! »

Et notre auteur de conclure sur ce chapitre à la fois romantique et nostalgique que Brel, c’est évident, trouva ici des moments d’oubli et sans doute même de bonheur :

Je veux mourir ma vie avant qu’elle ne soit vieille

Entre le cul des filles et le cul des bouteilles

Dans la même veine, notre ami Mohamed Laftah qui est allé mourir au pays du Sphinx écrit dans ses Demoiselles de Numidie :

« La bouteille de champagne a été débouchée dans toutes les règles de l’art, par le garçon portant une veste bordeaux, une chemise immaculée avec nœud papillon, un pantalon en velours côtelé noir (…) C’est vers son box que Rose dirigea ses pas ( j’utilise le terme de box pour désigner la chambre personnelle , la loge de Rose, car (on est) dans un boxon…) C’était une jeune fille âgée d’à peine 19 ans, à la figure avenante, tout sourire, mais derrière cette façade de douceur et de gentillesse se cachait un monstre de férocité, de sadisme même etc. »

Quand Brel, le fidèle client Wallon de Madame  Andrée meurt, à la veille des années 1980, c’est le moment où le Sphinx, sentant la réprobation sociale monter nettement autour de lui, n’a plus vraiment le cœur à l’ouvrage. Il se néglige, il néglige surtout de renouveler son blond troupeau…Maintenant, on est en train de transformer le ci-devant sanctuaire du sexe en un « hôtel de charme »…C’est le cas de le dire, conclut ironiquement notre auteur… mais, cette fois, Eros sera en principe absent.

On découvre de nombreuses similitudes entre Mogador – Essaouira et Fedala – Mohamédia : les deux sites ont été visités par les Phéniciens, comme l’atteste certains passages du Périple d’Hannon, véritable « acte de naissance de l’histoire du Maroc » d’après Jérôme Carcopino (1881- 1970), auteur du célèbre Maroc antique (1943). Le noyau primitif que constitue la kasbah dans les deux villes comprenait une église portugaise, en ruine à Mogador, elle a été transformée en mosquée à Fédala, vers 1770, au moment de la reprise de la place par le sultan Alaouite Mohamed III. Ce sont les portugais qui auraient introduit, d’après notre auteur, les oranges au Maroc à leur retour de Chine et c’est pour cette raison que nous désignons depuis lors ce Citrus aurantium, par tchina et bortoqâl…Chine et Portugal…

Si la paisible baie de Mohamédia avait accueilli jadis les navigateurs antiques et les bourlingueurs portugais, elles fut aussi, nous rappelle Peroncel-Hugoz, une rade où les corsaires salétans se réfugiaient, soit contre le mauvais temps, soit contre les entreprises de l’ennemi. Durant plus d’un siècle, le nom de Salé fit trembler l’Europe entière jusqu’à la lointaine Islande qui commémore encore de nos jours le raid de 1627 au cours duquel trente-six îliens furent tués en résistant aux Barbaresques débarqués par surprise de trois caravelles, tandis que 240 autres islandais étaient enlevés pour être vendus comme esclaves au Maroc ou en Algérie. Le lieu du drame dans la petite île d’Heimaey s’appelle depuis lors  » l’isthme des pillards ». Ce brigandage fumant ne fut qu’un épisode parmi des dizaines d’autres du même tonneau commis par pinques, chébecs, galiotes, tartanes ou flibot (de l’Anglais fly-boat, bateau-mouche) arborant en proue « les babouches propitiatoires du Prophète »…

J’ai connu pour la première fois Mr. Peroncel-Hugo au colloque sur la culture marocaine qui s’est tenu à Taroudant en 1986. Je lui avait alors exprimé toute mon admiration pour la pertinence de ses  articles incisifs dans Le Monde, dont je ne ratais aucun, parce qu’ils avaient une profondeur d’observation et une esthétique littéraire qui dépassaient le seul cadre journalistique. Je savais déjà, étant étudiant en ethnomusicologie à Aix en Provence, qu’il était davantage qu’un simple journaliste : en 1983, le tout universitaire d’Aix bruissait de son «  radeau de Mahomet » qui venait de paraître. Trois ans plus tard, au colloque de Taroudant, il me donna une leçon d’ethnographie mémorable : il ne faut pas, me disait-il, se contenter de simples compte-rendus journalistiques, il faut aussi enquêter sur l’arrière plan somptueux des méchouis qu’on nous offrait, sous les tentes caïdales, arrosés de citernes de jus d’orange, gracieusement offert par les immenses fermes du Sieur Boufettas des environs de Taoudant ! Lui journaliste me renvoyait déjà à ma chère ethnographie, celle-là même qu’il appréciera plus tard dans mes documentaires sur le Maroc profond et méconnu !

Des années plus tard, j’ai retrouvé à Casablanca, avec un immense plaisir, l’ami Peroncel – Hugoz, escomptant de sa part un profit d’abord littéraire : il n’est pas un écrivain à lésiner sur la langue Française, sa pureté et sa rigueur. Chose qui nous manque, nous autres marocains, qui avons à ces yeux beaucoup de qualité mais qu’il préfère nous affubler d’ « apeupréisme », comme il me l’écrit depuis Casa, ce mois de mai 2010  en dédicace aux « Lettres marocaines de Lyautey » qu’il vient de publier dans la « Bibliothèque Arabo-Berbère » qu’il dirige : « Mon cher Mana,   je serai moins dur pour les Marocains que ton maître Georges Lapassade : certains d’entre vous, Hassan II par exemple, ont su à leur manière… poursuivre la politique de Lyautey, au moindre mal à mon avis, car elle vous a évité la stérilité donneuse de leçons du « socialisme arabe » – et vous a rendu le Sahara…De toute façon même si le Maréchal vous a nui, il lui sera beaucoup pardonné, car il vous a AIME, y compris dans vos défauts, à l’exception d’un seul car il est la cause de tous vos échecs : l’apeupréisme…. »

Ce concept d’apeupréisme, dont il nous affuble, m’avait tellement impressionné par sa justesse que je l’ai mis en exergue à un manuscrit, non publié à ce jour, que j’avais intitulé « l’aurore me fait signe » où je notais entre autre : Les heures de prière sont les seuls moments de la vie sociale où la ponctualité est requise : partout ailleurs, on trouve mille et une excuses, pour battre en brèche la ponctualité. C’est en cela que la société marocaine demeure « une société sans horloge », c’est-à-dire sans ponctualité. Le fameux incha Allah ! Or la ponctualité, c’est la modernité. Ce dérèglement de l’horloge sociale, qu’on rencontre partout y compris dans les entreprises les plus modernes (de la télévision qui suspend mes documentaires ne respectant pas ses engagements, au non respect du timing de diffusion, à l’avion qui ne décolle pas à l’heure), on peut l’attribuer à cette ambivalence, cette ambiguïté,  que mon ami Penroncel -Hugoz appelle « l’apeuprêisme » des marocains . Bref, l’intrusion de l’irrationnel y compris dans les institutions les plus modernes. Nous sommes entrés de plain-pied dans les temps modernes mais sans régler notre horloge saisonnière sur les fuseaux horaires de la modernité. « Ce décalage horaire » est cause d’immobilisme, de perte de temps et d’argent, comme on le constate d’une manière flagrante durant ce mois lunaire du ramadan 1429 (septembre 2008), où toutes les activités humaine sont au « ralenti », où toute les décisions sont en « instance » c’est-à-dire reportées sine die, et où tout semble suspendu à l’heure de la rupture du jeun, y compris le caractère lunatique des jeûneurs

En correspondant du Monde au Maroc, Peroncel-Hugo était plus qu’un journaliste ; il était un observateur attentif à nos us et coutumes, regardant « par le bout de la lorgnette », c’est bien le cas de le dire, l’arrière boutique marocaine, autant que ce qu’on lui met sous le nez et au devant de la scène : les préparatifs du potlatch et du méchoui l’intéressait autant que les recommandations sur la culture marocaine, qui ont vu le jour au colloque de Taroudant et dont aucune n’a été mise en œuvre : ce qu’il y avait de plus vrai et de plus solide, c’était donc ce potlatch somptuaire ! En cela Peroncel-Hugoz avait raison de me conseiller, de m’appuyer dans mes enquêtes sur l’investigation ethnologique plutôt que sur les subterfuges du journalisme qui se fait abstraction élogieuse et vide pour ne pas dire vrai.

En observant ce MAROC  « par le bout de la lorgnette », Peroncel -Hugoz  prend pour ainsi dire le pouls de toute une psychologie collective, de tout un climat social , de toute une histoire oubliée, méconnue… C’est ce qui donne à son ouvrage une teneur consistante et une portée plus générale que la simple description d’une « bourgade sans histoire ». Loin des artifices des cités touristiques et de leurs manifestations pseudo-culturelles parachutées d’en haut le temps d’un week-end, Mohamédia se révèle être ainsi un observatoire idéal de ce qui se trame au cœur de tout un pays.

Essaouira, le lundi 24 mai 2010

Abdelkader Mana

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