Essaouira

Maison traditionnelle d’Essaouira : Riad, ou plutôt Menzeh  [1] ?

Par Abdelmajid MANA

Maison d’hôte au coeur de la médina, avec vue panoramique sur la baie et les terrasses d’Essaouira

Depuis maintenant une quinzaine d’années, s’est développée au Maroc la formule touristique d’habiter les Riad dans la médina.

Cela permet d’une part d’être au cœur de la culture de la médina marocaine, que ce soit Fès, Marrakech ou Essaouira, et d’autre part de sortir de l’anonymat du tourisme industriel de masse. Cependant , comme on le voit dans tous les sites Internet, il y a un abus de langage concernant  l’utilisation du mot « Riad ». Un  terme mal défini qui prête à confusion, surtout pour ce qui concerne les maisons du 18ème et 19ème siècle d’Essaouira. Les gens qui ont acquis ces maisons  les appellent abusivement « Riad ». Or je vis justement dans l’une de ces vieilles maisons qui n’est pas un Riad et que quelqu’un qui ne connait pas  l’histoire de la ville serait tenté de appeler ainsi.

Donnant sur l’horloge…

Sur la baie….

et les terrasses d’Essaouira

La belle demeure, rue d’Agadir

On est rue d’Agadir, l’un des quartiers les plus anciens de la médina, puisqu’il remonte à quelques années de 1764, date de la fondation du port et de la kasbah  : en 1773, Agadir, qui résistait encore à la pression du souverain, et où se maintenaient d’importants marchands chrétiens et juifs, fut puissamment attaquée par une armée venue de Marrakech. La ville ne put résister, ses fortifications furent détruites. Sidi Mohamed Ben Abdellah n’accorda qu’un temps très bref à ses habitants pour ramasser ce qu’ils possédaient et leur ordonna de se transporter à Essaouira où un quartier, « derb Ahl Agadir », leur fut attribué.

Ces négociants juifs ou berbères originaires de Sous -les fameux « toujar sultan » (négociants du roi)-  qui s’établirent dans la kasbah et à « derb Ahl Agadir », construisirent des maisons à deux niveaux plus une terrasse. Le rez-de-chaussée était réservé à l’entrepôt des  marchandises. Ce type de demeure comportait deux entrées : ce qui montre bien qu’on ne mélangeait pas négoce et vie privée. La première porte  donne  accès au lieu du travail qui est l’entrepôt des marchandises destinées à l’exportation via le port : des sacs empilés les uns sur les autres jusqu’au plafond d’amandes décortiquées, du blé, de peaux, de caroubes et surtout de  gomme (lagracha), d‘où le nom  » lahraya dyal lagracha » (entrepôt de la gomme). D’après ma tante maternelle, qui accompagnait sa maman dans ces entrepôts, les femmes filtraient et nettoyaient  la gomme durant la grande famine de fin 1920-début  1930 :  c’est de l’immense forêt de thuya de béribérie, au sud d’Essaouira, qu’on ramenait cette gomme qu’on appelait « lagracha ».


Abdelmajid Mana.

GSM.06.70.27.14.12 ; E-mail: mana35@hotmail.fr

Maison du 18ème siècle sise rue Agadir : l’appartement situé au 2ème étage avec entrée indépendante, comprend quatre chambres, un grand salon, une cuisine équipée, trois salles de bain. Avec une capacité d’accueil de 10 personnes. Selon les saisons le tarif est le suivant : en basse saison, 700 euros par semaine, et en haute saison,  900 euros par semaine

La deuxième porte donnait sur les étages : le premier pour la famille, le second pour les invités. Ce dernier était souvent  le plus beau avec vue sur la baie. On l’appelait manzah, mot qui signifie « vue panoramique » justement. A l’époque, il n’y avait pas d’hôtels et les voyageurs de passage étaient reçus : soit au  manzah des négociants, soit à la « douiriya » (maisonnette mitoyenne à la maison ou dar). En effet, partout ailleurs dans l’ancienne médina, chaque  foyer disposait de deux maisons adjacentes : dar (ou maison) pour la famille et et douiriya (maisonnette) pour les célibataires et les invités.

Le rez-de-chaussée des maisons-entrepôt se caractérisait par d’énormes arcades en  pierres de taille (manjour), matériau  au fondement de l’ancienne kasbah et des fortifications du port. Dans l’hinterland d’Essaouira, on retrouve encore aujourd’hui d’excellents tailleurs de cette roche de sable, à Had Dra, Akermoud et Tamanar en particulier. Ces rez-de-chaussée étaient hauts de six à huit mètres pour y entreposer suffisamment de marchandises. Il faut donc que ça soit grand mais aussi que ça soit solide : leurs plafonds étaient en bois de thuya, qu’on appelle tassiout en berbère. Ce dont  les européens raffolent maintenant en les imitant même pour leurs salons. C’est le plafond berbère par excellence, à base de baguettes en thuya de soixante centimètres soutenues transversalement par des poutres en madriers de thuya également.

Le meilleur exemple de ce type d’entrepôt à Essaouira, c’est le restaurant  El Menzeh : avec ses énormes arcades en pierres de taille, son très haut plafond en tassiout, le mur badigeonné en blanc. C’est à la fois simple et beau. Il n’y a pas cette profusion de Zellidj, de couleurs, de calligraphie, et de dessins géométriques et floraux qui caractérisent les Riad de Fès ou de Marrakech. Aujourd’hui, paradoxe des paradoxes, les européens préfèrent de loin ces lieux rustiques et simples, que sont les anciens entrepôts d’Essaouira aux prétendues Riad avec des tas de zellidj et de décorations.

Maison traditionnelle d’Essaouira

Maintenant, on a installé un restaurant  dans ce rez-de-chaussée en ajoutant de la déco, de la lumière, et à l’étage, on a mis des chambres un peu partout. C’est cela qu’on a appelé abusivement Riad. Or Essaouira est une ville récente et maritime et le vrai Riad est un legs andalou caractéristique des villes impériales comme Fès et Marrakech. C’est quoi un Riad ? C’est un mot arabe qui dérive de « Raoud » qui signifie « jardin » ou encore mieux « jardin de l’Eden ». Le modèle est andalou : il s’agit d’un patio avec jardin et fontaine. Carré magique, sourate Coranique : de l’eau, on a créé toute chose vivante. Le Riad est une demeure à patio avec arcades entourant jardin et fontaine où la lumière descend d’en haut. Lumière de la lune, des étoiles et du soleil, mais aussi lumière divine inspiratrice de rêverie et de méditation en ce lieu où chantent les oiseaux dans les arbres et où ruisselle l’eau dans la fontaine. Ciel ouvert avec oliviers, orangers, figuiers et palmiers. Les arbres du paradis et de la Méditerranée par excellence. Mais aussi bananiers et pommiers venus d’ailleurs.

Comme pour le modèle musical médini (M.M.M), le Riad est d’inspiration andalouse. J’irai encore plus loin que les andalous. Tu trouves cela chez les romains, en fait : la structure de cette maison en carré avec à l’intérieur un jardin et en dessous une citerne – comme la citerne portugaise d’El Jadida. Dans notre maisons d’Essaouira , on a aussi des citernes, avec arcades. Petit, je suis descendu à sa citerne située au sous-sol et j’ai vu des arcades en pierres de taille comme le reste de la maison. Ce modèle d’architecture est romain : avant de mettre un jardin au-dessus de cette réserve d’eau, on mettait en place toute un système ingénieux et invisible de canalisation qui conduit délicatement les eaux de ruissèlement de la terrasse jusqu’au sous-sol où l’on puisait l’eau pour arroser le jardin. A Essaouira, les seuls véritables Riad appartenaient aux caïds de la région et le savoir-faire venait de Marrakech qui n’est pas loin. Les véritables maisons d’Essaouira avaient certes une citerne au sous- sol, pour laver le linge et autres travaux ménagers, mais sans jardin ni fontaine.

Un Riad est donc « un jardin intérieur » à ciel ouvert. Autour du carré de ce jardin s’organisent toute une série d’arcades et de chambres. Son rez-de-chaussée  se distingue par la présence d’une cuisine et d’une immense pièce où le maître de la maison reçoit ses amis et ses invités. Les femmes et les enfants sont à l’étage. Or, nous avons une situation tout à fait inversée dans la cas de la maison-entrepôt d’Essaouira, où la réception des amis et des invités se fait plutôt au deuxième étage, avec son menzeh et sa vue panoramique sur mer. Le spectacle qui repose les sens et invite à la méditation n’est pas le jardin de l’Eden, mais l’océan de lumière. A Essaouira, il s’agit plutôt d’un jardin suspendu dans les hauteurs : pots de basilics et de géranium avec vue sur la baie. Au Riad classique  de Marrakech ou de Fès, le lieu de villégiature et de spectacle, c’est le rez-de-chaussée. Au menzeh d’Essaouira, il faut monter plus haut pour voir la mer. Là-bas, c’est le Riad, à Essaouira, c’est plutôt le menzeh (vue panoramique et aérienne sur mer).


Quand on est dans la médina, bien souvent, les maisons n’ont aucune ouverture sur l’extérieur. La lumière descend d’en haut. Or dans les maisons juives d’Essaouira : partout les fenêtres sont grandes ouvertes au dessus du niveau des remparts et donnent sur la mer. Car, on n’avait pas à cacher la femme. Dans certaines rues importantes comme celle des Alouj (les anciens convertis issus des prises de mer de la piraterie barbaresque  qui travaillaient comme canonniers à la scala du port et de la mer), il y a même des balcons. C’est la maison typique des négociants juifs et des consuls chrétiens établis à Essaouira dés sa fondation en 1764. Alors que les maisons musulmanes se caractérisent par des façades aveugles, avec petite porte d’entrée, donnant sur un véritable paradis, avec son puits de lumière venant d’en haut. expression de cette pudeur selon laquelle la femme ne doit pas se montrer, se dévoiler.

Si Mohamed Mana qui a pris la relève dans l'atelier de notre père...

Maâlam Tahar Mana, doyen des  marqueteurs d'Essaouira, mon  père 


D’où vient donc le mot Riad ? Dans le Coran, il signifie « jardin du paradis ». Par ces jardins intérieurs, les hommes veulent reconstituer en quelque sorte  un petit bout de paradis sur terre. Ils vont  y mettre des plantes exotiques et  sacrées qu’on retrouve dans le Coran. Souvent un olivier, un figuier et un pommier. Les fruits dont on se nourrira dans l’Eden. Ils reconstituent ainsi, quelque part,  ce bout de paradis dont chacun rêve après sa mort. Le cimetière porte aussi le nom de jardin : Raouda. D’ailleurs les cimetières qui se trouvaient au pied des remparts de l’ancienne médina – comme ceux de Bab Marrakech malheureusement rasés par la municipalité d’Essaouira au tout début des années 1980 – étaient tellement couverts de végétaux qu’on ne voyait plus les tombes. Le cimetière était un véritable jardin. On laisse les plantes folles l’envahir. Cela était vrai pour les anciennes médina comme Essaouira,  Marrakech ou Fès, mais cela l’est aussi pour la campagne : au cimetière d’Aït Daoud, le souk du miel de thym, que j’ai visité récemment et dont j’ai les photos, on permet à toutes les plantes de se développer à leur guise.


Chez nous, on désigne donc le cimetière  par le mot « jardin » et non pas maqbara (lieu d’ensevelissement) comme c’est le cas dans d’autres villes. Mais je trouve très beau qu’à Essaouira, on dise Raouda (jardin). Alors qu’à Casablanca qui est une ville anonyme, on dit plutôt maqbara (lieu d’ensevellissement). On dit maqbara Chouhada (sépulture des martyres), mais pas Raouda (jardin), un mot beaucoup plus apaisant et moins dramatique. A Essaouira, qui est une ville enracinée, souvent, le cimetière est un jardin.  Et quand on dit « jardin », dans l’inconscient collectif, on met tous les morts à égalité et on leur souhaite à tous de rejoindre le paradis.

Abdelmajid Mana


[1] Vue panoramique sur la mer


Si Mohamed Mana qui a pris la relève dans l'atelier de notre père.

Abdelmajid Mana: GSM: 06.70.27.14.12

E-mail: mana35@hotmail.fr

Tags : maison d’hôte à Essaouira, riad, séjour, randonnée

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Plan de la médina d’Essaouira
Reportage photographique d’Abdelmajid Mana

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