La danse du baroud

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Fantassins, de Roman Lazarev

G H I A T A

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Tout autour de Taza, les Ghiata

Chez les Ghiata, le printemps revêt une exubérance certaine. Avec cette végétation luxuriante, ces chants d’oiseaux au creux des boccages et aux cimes des arbres, on comprend l’enthousiasme des anciens voyageurs andalous qui sont passés par là. C’est une fraîche oasis qui fait un agréable contraste avec les paysages dénudés de l’Est,  donnant à la campagne de Taza une dimension méditerranéenne particulièrement riante.

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Cavalier de Roman Lazarev

Les jardins et les vergers Ghiata entourent presque entièrement l’éperon et la ville de Taza. La végétation arborescente comprend surtout des oliviers : Taza produit une assez grande quantité d’huile et il y a de nombreux pressoirs au creux des vallons autour de la vieille cité. Une des caractéristiques des Ghiata est qu’ils mettent leurs maisons à l’abri des regards au fond des vallées, et non pas au sommet des montagnes comme font les berbères du sud pour faire face à l’ennemi venu de la plaine.

La danse du baroud est une danse rythmique. C’est par cette danse que se distinguent les tribus Ghiata d’une manière générale ; mais elle est tout particulièrement emblématique des Ghiata-Est. La danse du baroud a des prolongements dans l’Oriental marocain, à Guercif, Oujda, Berkane, jusqu’en Algérie, où on  retrouve une danse similaire.

Lors du tournage d’un documentaire sur les Ghiata en 2006 le cavalier Ammar Beroual nous confiait : « La fraction Bni Bou Qitoun entoure Taza de toute part. Quant à notre fraction des Bni Snan, elle est située à l’Est de Taza.  « La danse du baroud », nous l’avons hérité de nos ancêtres. Toutes les fractions Ghiata se distinguent par cette danse . Même si  chaque douar a son propre style. Les Ghiata-Ouest ne pratiquent pas cette danse, par contre ils chantent, en rythmant leurs chants de percussions. Mais quand ils ont un mariage, c’est à nos fantassins et à nos musiciens qu’ils font appel.

Car ce sont nous autres, les Ghiata-Est qui pratiquons cette danse du baroud. Chaque année, nous portons un sacrifice aux chorfa d’Ouazzane et à Moulay Idriss Zerhoun. On passe deux à trois jours à ce moussem et jusqu’à nos jours, la fraction M’tarkat reste fidèle à ce pèlerinage de Moulay Idriss Zerhoun. La danse du baroud se pratiquait après chaque victoire et au retour de chaque expédition guerrière contre les infidèles. C’est le leader du combat, sa tête de lance, qui menait cette danse guerrière qui se déroulait au hameau jusqu’à l’aube. »

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Le Poulain Blanc, de Roman Azarev

Le pressoir à l’huile d’olive appartient à toute la tribu. On y amène la récolte d’olives de toutes parts. Tout ce qu’on a au douar on l’amène au pressoir pour y être moulu, nous explique M’hamed Lamsieh qui veille sur l’un des principaux pressoirs à huile d’olive situé à ciel ouvert au creux d’un ravin fleuri de marguerites et de coquelicots.

« En hiver, l’huile se contracte. Quand le temps se réchauffe, les anciens disent que l’huile y ressemble au serpent : il faut la laisser chauffer pour se dilater. De même que quand il chauffe, le serpent sort, de même quand le grain d’olive chauffe, il donne davantage d’huile. Quand on procède au gaulage des olives, en fonction de son verger, le fellah peut faire venir quatre, cinq, ou six récolteurs d’olives, Il fait venir des femmes du douar, qu’elles soient âgées ou jeunes. On procède alors au gaulage des oliviers. Les hommes montent dans les arbres avec leurs gaule, et les femmes procèdent au ramassage au sol. Elles font la fête, les unes chantent, les autres poussent des you-you …

Mars-avril est la période de pression de l’huile d’olive. Le temps se réchauffe. On pratique le tour de rôle au pressoir à l’huile. A chacun son tour de rôle, ça équivaut à un jour ou trois selon les besoins de chaque  fellah. Il y en a qui ont besoin de quatre, voire cinq jours, mais chacun doit attendre son tour de rôle, pour moudre sa récolte d’olives. Exactement comme les tours d’eau : il y a celui qui irrigue deux heures ou trois, qui est sa quote-part, puis il cède au suivant dont c’est le tour d’eau en fonction de ses besoins. »

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Le Carnaval, d’après Maimoun Ali

On retrouve chez les pasteurs Ghiata de la montagne la même fête carnavalesque qui s’observe à l’Aïd El Kébir, sous le nom de Bilmaun au Haut-Atlas, de Boujloud à Fès, et que l’on appelle Ba Cheïkh chez les Ghiata, les Tsoul et les Branès dans la région de Taza. Le personnage essentiel s’y montre revêtu d’une peau de mouton ou de chèvre. Le sacrifice, suivi de la mascarade, constitue deux épisodes d’une même cérémonie. La peau dont le personnage est revêtu provient des victimes sacrifiées le premier jour de l’Aïd El Kébir.

Ce carnaval comporte trois principaux personnages :

« Souna », la « fiancée », «  Ba cheïkh » le « mari de Souna »,  convoitée par un troisième personnage masqué mais plus jeune : il dispute Souna à son aîné. Le quatrième personnage est celui du « juif » qui ravit « Sona », l’enlève, la fait disparaître, et exige l’équivalent de la dot pour sa restitution. Tous les villageois participent à ce pré-théâtre populaire  dont les dialogues et les musiques sont entièrement improvisés avec leurs personnages burlesques dotés de baraka. Des offrandes sont recueillies par ces personnages burlesques et masqués au cours des tournées aumônières devant les hameaux.

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Le carnaval d’Assad-Essdine

Ba Cheïkhm :

« Qu’Allah nous préserve des écarts du langage ! Amis ! Ce carnaval  légué  par nos ancêtres et  parents, continuons à le fêter ! Nous l’avions fêté avec feu Ali Zeroual, et avec Mohamed Bougrine, que Dieu ait son âme, et avec Ba Chiboub qui a soixante dix ou quatre vingt ans. J’ai joué avec Mestari Driss, qui était presque centenaire, et je continue à apprendre aux jeunes.

Ce carnaval a lieu chez nous à la fête du sacrifice. Au dixième jour après le sacrifice. Je dormais -seul Dieu ne dort jamais- et je me voyais en rêve masqué dans une mascarade comme celle-ci. Quand l’Aïd el Kébir arrive, on sacrifie une victime, et après avoir consommé méchoui et grillades, je m’accoutre de cette manière, je rassemble autour de moi les badauds, et je vais de hameau en hameau où les villageois nous accueillent avec des offrandes : si quelqu’un souffre de rhumatisme par exemple, nous ne le soignons pas de notre propre volonté, mais par celle du Seigneur. Par la grâce d’Allah. Nous ne faisons que prier pour le malade. S’il guérit par la grâce divine, il offrira bouc et bélier.

On lui demande :

– l’amèneras tu avec ses cornes ?

– Oncle Ba Cheïkh, il sera avec ses cornes !

Et Dieu accorde sa guérison. Ce n’est pas à moi que cette grâce appartient. Parmi cette assistance, chacun, qu’il soit jeune ou vieux, possède sa propre baraka auprès de son Seigneur. Chacun a sa part de grâce divine, qu’il mobilise en prières pour ce malade. On nous offre des céréales, on nous offre de l’orge, on nous offre des béliers. On va au devant des bienfaiteurs et ils nous accueillent avec joie. »

Un personnage identique existe chez les Bni Warayene voisins, qui célèbrent également leur carnaval à l’Aïd El Kébir. En effet, parmi les types carnavalesques figure la soi-disant « fiancée de Bou jloud », Taslit ou Bou Jloud représenté par un homme déguisée en femme vêtue d’une magnifique handira.

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Carnavalesque d’El -Atrach

Pour Laoust, la cérémonie dont Ba Cheïkh évoque le souvenir, nous reporterait à l’époque antérieure à l’invention du labourage où les berbères menaient la vie pastorale et où ils pratiquaient le culte du bélier, comme personnification du Dieu protecteur du troupeau. La victime sacralisée par son sacrifice, possède une baraka, sa peau en particulier jouit de la faculté  de guérir toutes sortes d’affections cutanée. On suspend les cornes aux arbres fruitiers, plus particulièrement aux grenadiers, dans le but d’augmenter la récolte de fruits. A la fin du 19ème siècle, Frazer vit dans cette succession de sacrifices suivis de mascarades, dans cette juxtaposition de la douleur et de la liesse accompagnant la mort et la résurrection d’un Dieu de la végétation. Ainsi la nature fut régulièrement renouvelée, par cette célébration saisonnière.

Région de passage et de contact à travers les siècles, le couloir de Taza abrite des tribus arabisées tels les Ghiata, qui sont cités dans ces régions depuis au moins l’arrivée de l’Islam au 7ème siècle. L’histoire montre, d’ailleurs, que les grandes migrations et les conquérants ont souvent emprunté cette route. Le couloir de Taza constitue de tous temps une voie de communication importante entre les steppes désolées des hauts plateaux de l’Oriental marocain et les riches plaines du Gharb. Sur le chemin du pèlerinage à la Mecque, « Triq Sultan » était ponctuée de Kasbah, à la fois étapes de caravanes et forteresses défensives face à l’ennemi héréditaire en provenance de l’Est, que ce soit les Abdelwadides de Tlemcen ou plus tard, les Turcs.

Les Ghiata se disent les « aides par excellence de la dynastie Idrisside ». Encore de nos jours,on peut recueillir chez eux cette tradition  selon laquelle  Idris 1er leur aurait donné ce surnom qui signifie  « le secours de la religion.» Lorsqu’en effet Idris 1ER fuyant les Omeyyades s’est réfugié au Maroc pour se fixer à Volubilis, parmi les tribus berbères gagnées à sa cause à la fin de l’année 788, on cite les Ghiata et les Miknassa, parmi les premières tribus ralliées à sa cause. C’est probablement sous son règne que les Miknassa commencèrent à construire Taza.

Le cavalier Krirech nous dit : «  On raconte qu’Idriss 1er a  appelé les « Ghiata » à son secours, c’est le sens et l’origine de leur nom qui signifie « secours »  en arabe. Il y a les Ghiata-Est et les Ghiata-Ouest. Le territoire de ces derniers s’étend de l’oued Bouhlou au col Touaher. Et celui des Ghiata-Est, du col Touaher à Ahl Doula. Les Ghiata-Est se composent des fractions suivantes : Bni Bou Qitoun, qui entourent Taza de toutes parts, Bni Ouajjan, Bni Bou Ahmed, Bni Snan, Galdaman, Ahl Doula. »

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Idris Premier, Roman Lazarev

Un autre cavalier du nom de Bécharine ajoutait : « L’avènement de Moulay Idriss fut troublé par des guerres. Pour lui marquer leur soutien, la fraction Bni Bou Qitoun accompagnée de ses esclaves avaient planté ses tentes auprès de la sienne à Fès. Ayant attiré ainsi l’attention de Moulay Idriss, celui-ci aurait  demandé : Qui sont ces gens là ? On lui a répondu : « Ce sont les Ghiata ». « Non, leur rétorqua-t-il, ce sont des « lighata », « les secours de la religion ».  Depuis lors, on les appelle « Ghiata », et leur fraction qui campait auprès d’Idris 1er, « Bni Bou Qitoun » (littéralement les descendants de l’homme à la tente de toile). »

Depuis les versants nord de la montagne Ghiata, où existent des sources importantes, et d’où les oueds dévalent les pentes, l’eau de la montagne est amenée, par une canalisation, au sommet de l’éperon sur lequel est construit Taza. L’eau était acheminée vers la ville par des canalisations à ciel ouvert. Le tiers de cette eau était accordé en main morte à la  grande mosquée de Taza ainsi qu’à  ses bains maures. Cette seguia se trouvait sous le contrôle des Ghiata, qui n’hésitaient pas à la couper, tenant ainsi toute la ville à leur merci. De la Martinière, qui est  passé près de cette ville en 1891, a constaté que les Ghata exerçaient une domination absolue dans la vallée de l’innaouen, à cette époque. Le vicomte Charles de Foucauld, de passage à Taza en 1883, a aussi signalé l’état misérable des citadins cruellement opprimés par les Ghiata.

Aujourd’hui encore, le cavalier Bécharine que nous avons rencontré lors de notre tournage se souvient : «Toute la production agricole locale est destinée à Taza. Elle n’est pas commercialisée ailleurs. Elle est destinée à l’autosuffisance de la médina de Taza. Que cette production agricole soit maraîchère, céréalière, ou d’huile d’olive, c’est ici que résidait à l’époque la source d’alimentation de la ville.

Par le passé, les Ghiata assiégeaient la ville et lui coupaient eau et nourritures. Les citadins ne pouvaient sortir sans l’accord des Ghiata. Alors, ils portèrent plainte auprès de Hassan 1er qui attaqua, avec sa Mehella, les Ghiata dans ces montagnes. Il y avait beaucoup de brouillard ce jour là, de sorte que l’expédition s’arrêta à « Bouguerbane » sans parvenir aux hauteurs de « Ras el Ma ». L’attaque eut lieu un vendredi. »

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La Bataille, d’après Roman Lazarev

Au milieu du mois de septembre 1874, Hassan 1er entra à Taza. Les tribus de la province lui envoyèrent aussitôt des députations. Le souverain se montra bienveillant, sauf envers les Ghiata auxquels il reprochait d’opprimer constamment les citadins ; il infligea aux fractions les plus compromises d’entre eux une forte amende, qu’ils payèrent sans résistance.

L’année suivante, Hassan 1er sortit de Fès pour se rendre à Oujda. Il atteignit Taza au mois de juillet et fit camper son armée vers Draâ Louz (le bras des amandiers) au pied des montagnes Ghiata. La tribu ne consentit à verser qu’une faible partie des vivres qui lui étaient demandées.

Le jeudi 20 juillet 1876, Hassan 1er lança ses troupes contre une fraction Ghiata. Le lendemain le Sultan tenta de pénétrer au cœur de la montagne. Les Ghiata avaient établi des barricades en travers de tous les passages. A un certain moment l’armée assaillante se trouva acculée à un profond ravin ; les Ghiata firent alors une violente contre-attaque. Le porte-étendard tomba. Aveuglés par la poussière que soulevaient les chevaux et par la fumée de la poudre, les soldats se précipitèrent pêle-mêle dans le ravin et s’y écrasèrent. Il y eut bientôt dans toutes les crevasses un amoncellement de bagages et de cadavres d’hommes et de chevaux. Hassan 1er dut mettre pied à terre pour sortir du terrain affreusement coupé, dans lequel avait péri la plus grande partie de sa cavalerie. Pour ne pas perdre ses femmes, il laissa aux mains des Ghiata de nombreux trophées. Le Sultan parvint enfin à rallier ses troupes et les Ghiata se retirèrent au sommet des montagnes en abandonnant leurs villages et leurs vergers. Ayant reformé son armée, Hassan 1er retourna dans la montagne sans rencontrer âme qui vive, puis il se porta à Oujda. A son retour les Ghiata se soumirent.

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Tabjia (canonniers) d’après Roman Lazarev

Dans sa « Reconnaissance au Maroc » le Vicomte Charles de Foucauld raconte ces évènements en ces termes :

« La fabrication des balles et celle de la poudre sont la principale industrie de la tribu : il y a 80 maisons où l’on s’y livre. Les Ghiata peuvent, je crois, mettre en ligne environ 3000 fantassins et 200 chevaux. C’est une tribu belliqueuse et jalouse de son indépendance.  Ses six fractions sont journellement en guerre entre elles, mais elles s’unissent toujours contre les ennemis communs. Il y a environ sept ans, Moulay El Hassan voulut la soumettre ; il marcha contre elle, à la tête d’une armée : ses troupes furent mises en déroute, lui-même eut son cheval tué dans la mêlée. Le combat eut lieu dans la montagne, sur les rebords de l’oued Bou Guerba. Ils ne marchent jamais qu’armés, et ont sabre et fusil : ici, chacun pour soi avec son fusil. »

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Bataille au sommet de Roman Lazarev

Après la mort de Hassan 1er le 7 juin 1894.

Dans le courant de l’été 1902, un agitateur se mit à parcourir la vallée de l’Innaouen en prêchant l’insurrection. Il était monté sur une ânesse, ce qui lui valu le surnom de Bouhmara. Ce personnage se faisait passer pour Moulay Mohamed, le frère du Sultan, et l’on ignora longtemps sa véritable origine. C’était en réalité un nommé Jilali Ben Driss Zerhouni. Il s’attribuait le nom de Moulay Mohamed afin de justifier sa position de prétendant au trône.

Beaucoup de Ghiata, Hyaïna, Béni Wuaraïn , Tsoul et Branès proclamèrent Sultan le Rogui Bouhmara. Un caïd Mia et une vingtaine de cavaliers, envoyés dans la vallée de l’Innaouen pour arrêter le prétendant, durent prendre la fuite. Enhardi par ce premier succès, Bouhmara marcha sur Taza, à la tête de contingents Ghiata. Il dressa son camp sous le mur de la ville où il entra le 25 octobre 1902, après deux jours de pourparlers avec les notables. Le prétendant nomma un Ghiati caïd de Taza.

Plus tard, partisans de la première heure, ces mêmes Ghiata se soumirent à Moulay Hafid, et répondirent aux lettres de supplication de Bouhmara en pillant son Dar El Makhzen à Taza.

En 1680, Moulay Ismaïl avait placé en différents points de la route d’Oujda à Fès des garnisons chargées d’assurer la sécurité des communications, dont celle de M’soun. Ces kasbah -garnisons avaient pour mission de faire face au péril turc établi en Algérie.

« La kasbah de M’soun occupe une position stratégique importante reliant l’Est et l’Ouest du Maroc à l’entrée de la trouée de Taza. Historiquement, elle reliait Tlemcen à Fès à travers Taza. On dit qu’elle fut construite du temps de Moulay Ismaïl. On dit aussi que Jilali Bouhmara fut blessé dans une bataille ici-même. C’est à partir de là que sa trace fut perdue et qu’on n’entendit plus parler de lui.

En 1912, après la bataille d’Isly et l’entrée des Français à Oujda – après qu’ils aient vaincu les tribus Zénète – ils se dirigèrent vers l’Ouest du Royaume, et s’établirent à la kasbah de M’soun. Ils établirent là leur campement, le temps de la repos du guerrier, avant d’accomplir leur raid contre la ville de Taza. On raconte que la tribu des Ghiata  leur avait barré le chemin au niveau de l’oued Boulajraf, où elle avait affronté l’envahisseur et le colonisateur français. » nous confie Mr. Abdessalam Ben Amarat. C’est en effet à l’oued Boulajraf que les troupes françaises, en provenance d’Algérie, ont rencontré les premières résistances marocaines, comme le soulignait, le 8 mai 1914, le capitaine Caussin, dans son journal de route « vers Taza » : « Des hauteurs de Jbala part un feu nourri. Le convoi se rassemble et fait une courte halte en avant de l’oued Boulajraf. Notre marche rapide et inattendue réveille les douars voisins de la piste. Il est décidé un mouvement simultané des troupes en provenance du Maroc Oriental et du Maroc Occidental pour alléger l’effort réciproque. »

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Lyautey et Moulay Hafid d’après Roman Lazarev

Selon M’hamed Chlioueh, moqadem de la cavalerie Ghiata :

« A partir de 1912, la France a occupé la kasbah de M’soun aux environs de Taza. Ils sont restés là quelques jours avant d’entamer leur marche en direction de Taza à travers l’oued Boulejraf situé dans la commune de Galdaman. A partir de là les Ghiata les ont attaqué ainsi qu’à Galdaman, jusqu’au lieu-dit « Lamtiq » situé dans la commune de Bab Boudir. C’est là qu’ils ont entamé leur guerre contre le colonialisme, à Galdaman et chez les Branès, et ce jusqu’à l’avènement de l’indépendance du Maroc en 1956. »

Dans son journal de route « vers Taza », le capitaine Caussin poursuit :

« Ce jour du 10 mai 1914 va marquer une date mémorable dans l’histoire de notre conquête marocaine. La grande voie de pénétration, l’antique « Triq Sultan » va s’ouvrir devant nous. Les Rhiatas de l’Est cherchent à sauver la face : une ère nouvelle commence pour le Maroc. A travers les champs et les jardins où les oliviers répandent une ombre bienfaisante, le convoi s’achemine vers la ville. Depuis les montagnes qui semblent l’encercler, une vaste kasbah profile au sommet d’une crête ses murs rougeâtres. Une immense clameur salue cette vision encore lointaine : Taza ! Taza ! Chacun se sent  puissamment attiré vers ces hautes murailles encore estompées par la brume matinale. Ce soir nous camperons dans Taza la mystérieuse. »

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Les Ghiata sont essentiellement montagnards. La partie de leur territoire située en plaine est très fertile, mais peu étendue comparée à l’épais massif montagneux : là sont leurs villages et leurs cultures, sur de hauts plateaux, dans de profondes vallées presque inaccessibles ; ces vallées sont d’une fécondité extrême, ombragées d’amandiers, et produisant de l’orge en abondance.

D’après Az-Zaïani, qui fut gouverneur de Taza en 1787 et qui est l’auteur du Torjouman, les Ghiata appartiendraient aux berbères Botr, ils seraient de la même famille que les Meknassa et les Mtalssa. Il est certain que les diverses fractions des Ghiata n’ont pas une origine commune. Les Riata ne parlent plus la langue berbère. Ils sont en réalité bilingues, sauf la fraction montagnarde des Ahel Doula qui sont en contact direct avec les Bni Ouarayen. Les Ghiata et les Bni Ouarayen représentent les vieilles populations  stables de ces montagnes. Etant les premiers à être en contact avec les migrations en provenance d’Orient, les Ghiata, de même que les autres tribus de la trouée de Taza, ont été plus précocement touchés par l’arabisation que les autres tribus berbères du Maroc.

Au plat pays (« Azaghar » en berbère) de Galdaman, nous avons visité le douar de Aïn Lahjal, (littéralement « l’œil de la perdrix ») qui se compose de quinze à vingt Canounes et qui fait partie de la fraction Ahl Doula (« ceux de l’Etat », probablement surnommés ainsi parce que jadis ils étaient des guerriers au service du Guich d’une dynastie). Le mont enneigé de Bou Iblan est la frontière géographique entre les Ghiata et leurs voisins Bni Wuarayen. Et c’est au niveau de ce hameau surnommé « œil de perdreau », que les Ghiata se trouvent en contact direct avec leurs voisins les montagnards berbères Bni Warayen. Un habitant de ce hameau nous dit avoir assisté à des mariages mixtes entre les Ghiata et les  Bni wuarayen, où ces derniers chantent en berbère alors que les premiers chantant en arabe.

Abdelkader Mana (rivages d’Essaouira)

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