A la rencontre des Ganga de Tamanar

Reportage photographique de Abdelkader Mana

En pays berbère, le terme « ganga » désigne d’abord le tambour, puis par extension, il a fini par désigner aussi les Noirs adeptes de Lalla Mimouna qui vivent dans les campagnes et pour qui le tambour est l’instrument central, par opposition aux Gnaoua bilaliens des villes, pour qui c’est plutôt le guenbri, instrument à corde, qui constitue le principal inducteur de transe.


Ce lundi 3 mai 2010, j’accompagne le réalisateur et son équipe au rendez-vous que j’avais planifié avec les Ganga de Tamanar. On est parti tôt le matin d’Essaouira pour arriver pour arriver une heure et demi plus tard à Tamanar, situé à quelques 70 kilomètres plus au sud , à mi-chemin entre Essaouira et Agadir.

Le réalisateur Frank Cassenti disant au Ganga: « Attendez, je vais vous donner de quoi acheter le pain et le sucre pour la cérémonie « 
Une fois à Tamanar, nos amis du Douar Laâbid (le hameau des esclaves, au coeur de ce bourg rural promu « municipalité ») sont déjà là. Notre ami Lahcen, qui vient de perdre son fils, les a averti la veille (jour du souk) de notre arrivée. Ils sont tous pris par la moisson : ils vendent leur force de travail à cette occasion. Ils ont voulu reporter à plus tard notre tournage en raison de la saison des moissonneurs, et j’ai dû leur expliquer que le report n’était pas possible : toute l’équipe du tournage devait prendre l’avion le soir même. Ils ont donc différé la moisson d’une journée pour être au tournage, qui rapporte davantage.


Tandis que l’un des Ganga est allé chercher le pain et le sucre, on doit chercher le taxi qui doit conduire les Ganga de « douar laâbid », là haut dans la montagne, chez les autres Ganga du douar Bounacer où se dérouleront la cérémonie et le tournage : il n’y a pas lieu comme prévu d’acheter le bouc du sacrifice à Tamanar, puisqu’il sera prélevé sur le troupeau du douar Bounacer où nous allons.


Tandis que l’équipe s’impatiente en attendant la fin des préparatifs de départ, les Ganga de Tamanar, chez qui j’avais effectué un tournage semblable il y a douze ans de cela (en 1998) pour la série documentaire « la musique dans la vie », m’apprennent que leur vénérable et corpulent chef, que nous avions filmé sur son mulet avec son gros tambour sur fond de la carte du commerce transaharien reliant Tombouctou à  Mogador, est décédé il y a déjà trois ans de cela. Dieu ait son âme, mais je comptais tant sur sa silhouette, imposante par sa carrure et sa posture pour illustrer ce reportage…


Le coursier a fini par arriver, les Ganga du hameau des esclaves de Tamanar ont pris place dans le taxi collectif qu’on leur a loué et ils sont passés devant nous en éclaireurs. Le cameraman Jeremie se mit aussitôt à filmer des travelling : il n’y a pas une seconde à perdre et le tournage qui commence ainsi vers dix heures du matin doit impérativement prendre fin à 15 heures ,pour que l’équipe puisse récupérer ses affaires à temps à l’hôtel des îles d’Essaouira pour prendre ensuite la direction de Marrakech : il ne nous est pas loisible de rater le vol vers Paris…


L’équipe parisienne est éblouie d’être plongée en si peu de temps ainsi au coeur même de l’Afrique : les moissons dorées au pied des rustiques arganiers donnent effectivement l’impression d’être au coeur de la savane (gazelles et girafes en moins !)


Nous sommes au versant sud du mont Amsiten qu’on voit au loin : la principale montagne sacrée du pays Haha. Elle fait office de barrière de séparation entre les Ida Ou Isarn au Nord et Imgrad au Sud. Tous deux faisant partie des douze tribus du pays Haha. Nous sommes ici dans la tribu d’Imgrad dont fait partie le hameau Ganga des Bounacer vers lequel nous nous dirigeons.


A côté de moi, Viola, la chargée de production, semble très heureuse de faire partie de cette aventure, d’aller à la découverte que je leur ai proposé et que le réalisateur a accepté d’intégrer in fine à son synopsis initial : « ça permettra d’aérer le film », dira plus tard Jeremie… Pour cette raison, me dit le réalisateur satisfait « on mettra le nom de MANA en grosses lettres dans le générique du film qui sera diffusé sur ARTE ; c’est promis…


Plus au Nord, de l’autre côté du mont Amsiten, c’est la fraction de tribu Tlit, le pays de ma mère, de mes tantes maternelles et de mes oncle maternels, le pays où mon père nous amenait chaque printemps, le pays de notre heureuse et chaleureuse enfance où il nous amenait chaque été pour y écouter les chants des moissonneurs, accueillir les tournées aumônières qu’y effectuait Haj Blal depuis sa maison de la vallée. Ils sont tous morts… Et brusquement j’ai un triste pincement au coeur… Ils sont tous morts et moi je suis seul maintenant dans l’univers. Au retour du tournage, je n’ai pas sangloté, mais je n’ai plus pipé mot ; ils sont tous morts et je suis maintenant seul dans l’univers. J’ai fait semblant de somnoler de fatigue : triste de moi, les miens ne sont plus là. C’est un autre film, effectivement, suggère le réalisateur lors de l’interview que je lui ai donné, là haut sur le lieu même du sacrifice, comme je faisais une digression sur les miens tout en lui parlant de la diaspora saâdienne des Ganga. Mais à ce pays manque le coeur, dés lors qu’il y manque les miens…


Dans l’autre véhicule nous sommes devancés par les Ganga du hameau des esclaves de Tamanar, situé entre les tribus Imgrad au nord et Ida Guilloul plus au sud en direction d’Agadir. Des tribus côtières, là où arrive la brise de l’océan. L’Atlas occidental en somme, où s’approvisionnait en sel le haut Atlas : troc entre sel gemme à la lisière de l’océan et du mont Amsiten et le noyer du Tichka , des Seksawa et du Toubkal. Le sel si important pour le bilad Souidan, le pays des Noirs au point qu’au désert ils l’échangeaient contre de l’or. Le sel si important pour leur nourriture et pour celle des esprits qui les possédent. Pour apaiser ces divinités africaines, ces esprits invisible mais qui peuplent les océans, les désert, les forêts et les montagnes ; on jette quelques pincées de sel au seuil de chaque foyer…


Tout en haut, on s’arrête à un troisième hameau d’Imgrad dont j’ignore le nom, juste le temps de récupérer un percussionniste Ganga pour repartir en trombe vers le plateau où se déroulera le rituel au pied de l’arbre sacré hanté par l’esprit de Lalla Mimouna, protectrice des Ganga à laquelle ils sacrifient à chaque fête saisonnière…


A l’approche du hameau Bounacer d’Imgrad nous découvrons des femmes en train de moissonner : elles prennent probablement le relai de leurs maris, pris aujourd’hui par notre tournage : la moisson est déjà trop mûre et les grains ne peuvent plus attendre. D’habitude les Ganga organisent leur fête annuelle après la moisson, c’est pourquoi ils nous ont proposé de reporter le tournage dans une  semaine. Mais là on les a convaincu d’interrompre leurs travaux pour organiser une fête saisonnière artificielle en plein coeur de la saison des moissons…


Et brusquement, nous voilà dans ce hameau des hauteurs des Ganga Bounacer :  il est composé, certes, de plusieurs lignages mais tous ici portent le nom de leur ancêtre éponyme Bounacer, l’esclave affranchi de la tutelle des caïds, qui a eu l’idée de défricher ce lopin de terre et d’y bâtir sa maison, au sommet de cette colline qui appartenait probablement à ce qu’on appelait le « khla » : le territoire sauvage, le territoire non habité. Depuis lors le foyer isolé s’est agrandi en devenant ce hameau électrifié que surplombe maintenant une parabole ; signe que les Bounacer sont maintenant ouverts sur le monde; l’un d’entre eux a comparé leur rythmique au Jazz….


Au premier plan, la ruine du noyau primitif du hameau des Bounacer, en arrière plan une parabole : village enclavé, enraciné dans la haute montagne mais ouvert sur le monde…


Au commencement était le tambour


à notre arrivé les femmes préparaient déjà le pain. Pour elles ce tournage est véritablement une fête!


Les femmes se chargent de beaucoup de choses : préparent le pain, s’occupent de la cuisine, élèvent la marmaille, effectuent des corvées de bois et remplacent, comme aujourd’hui, leurs maris pris pour ce tournage, pour les travaux de champ et de la moisson… Pour cette raison leur féminité est de courte durée : rapidement la plante de leurs pieds et de leurs mains deviennent aussi rêches qu’un carde à laine ou qu’une raquette de figues de Barbarie…


Pour tendre leurs tambours les Ganga s’approchent du foyer à pain


Au seuil de la maison qui nous accueille Messaoud Bounacer : sévère mais chaleureux. A lui seul, il symbolise la présence de toute l’Afrique subsaharienne au coeur du pays Berbère, le pays Haha…


C’est au moment où arrive le chevreau du sacrifice que je demande au cameraman de prendre cette photo souvenir


En attendant le début de la cérémonie, l’un tient le chevreau, l’autre la natte bleue qu’on étalera au milieu du champ pour la cérémonie du thé et la danse collective…


Tandis qu’on s’empresse de chauffer aux braises le tambour, ce dieu des voix africaines


Pour marquer le début du cérémoniel on jette quelques grains de sel sur les crotales et les tambours ainsi que sur le couteau du sacrifice : une manière de faire appel aux esprits et de les apaiser en même temps…


Et que la danse de la roue cosmique et solaire commence! Elle se fera autour du chevreau sacré du sacrifice!


Les Ganga de l’oued Noun, ceux de Sous Al Aqça et ceux du pays hahî, organisent chaque automne un maârouf, en l’honneur de « Lalla Mimouna », entre fin septembre et fin octobre. Le sacrifice suivi de festins et de danses a lieu à tour de rôle chez les différentes communautés d’anciens esclaves qui peuplent les relais caravaniers de jadis, depuis « la porte du Sahara » au sud, jusqu’au bord de l’oued Ksob au nord. Ces Ganga berbères sont généralement des forgerons, des métayers – khammas – ou des ouvriers agricoles dans les nouvelles fermes de la plaine de Sous.
Leurs hameaux et douars forment tout un chapelet d’étapes de caravanes, qui reliaient, du temps du commerce transsaharien, Tombouctou à l’ancienne Mogador – qu’on appelait pour cette raison « le port de Tombouctou » – à travers le Sahara, le Sous et le pays hahî. Ces raisons historiques expliquent pourquoi Essaouira est la ville des Gnaoua par excellence. C’est la seule ville où les Gnaoua disposent d’une zaouia alors que partout ailleurs ils pratiquent leur rituel à domicile comme me l’a expliqué un jour feu maâlem Goubani :

« L’édifice de la zaouia dédiée à Sidna Bilal, qui semble dater du XVIIIème siècle, servait de lieu de rassemblement aux esclaves qui y célébraient leur fête. Ceux-ci vivaient alors hors des murs, au nord de la kasbah, dans des cases bâties au milieu des dunes. On raconte que là vivait un maître du guenbri, maâllem Salem, qui appartenait à un négoçiant, Allal Jouâ, dont une rue de la médina porte encore le nom. Celui-ci vendait la cire et possédait au moins sept esclaves qu’il traitait comme ses propres enfants. Allal Jouâ n’était pas comme les autres commerçants qui obligeaient leurs esclaves à décharger les barcasses au port. Lui, il leur apprenait à travailler comme maçons et comme graveurs sur pierres. C’est ainsi que maâllem Salem était devenu une sorte d’ingénieur, un sourcier. S’il disait aux ouvriers de creuser à l’endroit qu’il leur indiquait, immanquablement ils trouvaient l’eau. On le nomma moqadem des Gnaoua. Il entoura le lieu de culte, alors une simple mzara, de quatre murs. C’est ainsi qu’est née la zaouia de Sidna Bilal, au cœur même de la médina d’Essaouira, du côté de la mer. »

Une route directe reliait Tombouctou à Essaouira, via Tindouf, la Maison d’Illigh, l’Oued Noun et l’Ifran de l’Anti-Atlas, si bien qu’au XIXème siècle on  surnommait Essaouira « le Port de Tombouctou ». Les relations entre les deux villes sont restées vivantes dans la mémoire collective de part et d’autre du Sahara, comme en témoigne l’anecdote rapportée par le photographe Abderrazak Benchaâban qui, lors de sa visite à Tombouctou, en interrogeant les habitants de la ville sur la provenance du bois ayant servi à la construction des portes monumentales au milieu du désert, s’entendit répondre le plus naturellement du monde : « ça vient de Mogador, notre port ». Boujamaâ Lakhdar, père spirituel de la communauté artistique locale et ancien conservateur du Musée d’Essaouira, écrivait : « La culture souirie s’enracine profondément en Afrique où elle a toujours puisé ses ressources et ses énergies créatives nouvelles. Les artistes de notre ville sont d’abord des Africains. Ils sont plus influencés par tout ce qui est Afrique noire, du Soudan au Sahara, que par les autres civilisations. » Les caravanes en provenance de Tombouctou et qui longeaient la côte pour rejoindre Agadir puis Essaouira passaient soit par Guelmim à l’oued Noun, fief de la famille Bayrouk, soit par la Maison d’Illigh àTazerwalt, fief des descendants de Sidi Ahmad Ou Moussa. D’ailleurs à la fin du XIXe siècle, Huçein Ou Hachemi de la Maison d’Illigh, comme le Cheïkh Bayrouk, disposaient d’une maison commerciale à la nouvelle kasbah d’Essaouira. C’était le négociant juif Afriat qui s’occupait des intérêts des Bayrouk au port de Mogador. Le cheykh Bayrouk de Goulimine disposait en effet d’un entrepôt où il déposait les marchandises en provenance de Tombouctou, et c’était le négociant Afriat, lui-même originaire de Goulimine qui s’occupait de ses affaires à Essaouira. Ces juifs de Goulimine avaient fini par aboutir dans cette ville saharienne, après leur expulsion d’Espagne, comme le prouvent les motifs des bijoux qu’ils produisaient et qui étaient à bien des égards similaires à ceux des orfèvres d’Andalousie. On se souvient encore aujourd’hui de la famille  Bayrouk qui habitait au début du siècle au quartier des gens d’Agadir (quartier d’Essaouira qui porte ce nom parce que ses premiers habitants étaient originaires d’Agadir) : les hommes travaillaient au port, tandis que leur marraine, une mulâtresse, était célèbre voyante médiumnique (talaâ) qui officiait lors des nuits rituelles des Gnaoua.


Sur sa route vers Mogador, Léopold Panet, le premier explorateur du Sahara, rencontre le cheïkh Bayrouk pendant son séjour à Noun, et assiste à une fête d’accueil d’une caravane en provenance de Tombouctou :

« Pendant mon séjour à Noun, j’y fus témoin d’une fête magnifique. C’était le 12 mai ; la veille, on savait qu’une grande caravane revenant de Tombouctou devait arriver le lendemain, parce qu’elle avait envoyé faire louer des tam-tams pour fêter sa rentrée. Dès sept heures du matin, les femmes des marchands arabes, qui composaient cette caravane, étaient parées de tout ce qu’elles avaient de beau en habits et en bijoux, et le tam-tam, dont le bruit assourdissant se répétait au loin, avait attiré autour d’elles une foule des deux sexes… Ceux au-devant de qui elles allaient, paraissaient à l’autre extrémité de la plaine, laissant derrière eux leurs chameaux chargés et deux cent esclaves appartenant aux deux sexes. Le tam-tam résonna avec fracas, les drapeaux voltigèrent en l’air, les chevaux se cabrèrent de part et d’autre… La troupe forme deux haies qui reçoivent entre elles les chameaux chargés et les esclaves déguenillés, souvent nus. Les hommes continuent leur évolution guerrière avec le même enthousiasme, mais il y a moins de charme, moins de mélodie dans les chants naguère si harmonieux des femmes : elles ont tourné leur attention vers les esclaves et déjà chacune d’elles y a fait son choix. » Les maîtres de ces lieux de rassemblement de convois caravaniers disposaient dans leurs citadelles de nombreux esclaves issus du commerce transsaharien. Les Noirs qui vivent aujourd’hui autour de ces vestiges du passé y célèbrent encore leur fête annuelle.S’ils vénèrent tous  Lalla Mimouna, et sont issus de la même origine : l’ancien Soudan, le pays des Noirs des géographes arabes, qui correspond à la boucle du Niger , il n’en demeure pas moins que sur le plan culturel, chaque communauté  ganga s’est adaptée à sa manière au contexte dans lequel elle fut intégrée.

Lors d’un long séjour à Agadir, j’ai assisté en octobre 1995 à une fête nocturne des Ganga berbères. À l’époque, j’avais noté ceci :

 » Le disque d’or du soleil décline sur la marée basse d’Anza, et déjà, les feux de joie célèbrent la fête annuelle des Ganga. Là, le tambour cette voix des dieux africains  est roi. Il résonne au cœur même de la nuit, dans cette périphérie d’Agadir où se retrouvent les Ganga du pays hahî,ceux d’Aït Melloul, ceux d’Aït Baha, et ceux de Houara : chants et danses berbères, entremêlés de rythmes africains.Le maârouf a lieu dans ce quartier industriel d’Anza, chaque année, en cette période du début de l’automne. »

Départ vers l’Assaïs, la place de la danse solaire et du sacrifice de Lalla Mimouna


Les Ganga procèdent d’abord à une tournée aumônière dans tout le « bled » – Anza, Taddart, Tamraght – pour collecter de quoi acheter la « Dbiha » (la victime sacrificielle). Puis, un crieur public, le « barrah » annonce le jour d’ouverture de la fête annuelle.Les maârouf ganga sont organisés à tour de rôle dans chaque douar où résident des Noirs, à travers tout le Sous, en particulier les relais caravaniers d’Illigh et de l’oued Noun et au pays hahî, généralement autour d’une ancienne demeure caïdale, comme la citadelle d’Azaghar du caïd El Hâjj Abdellah Ou Bihi chez les Aït Zelten, ou aux alentours d’anciennes sucreries saâdiennes. À chaque étape, le rite solaire se déroule en trois jours – samedi, dimanche et lundi – et on y veille jusqu’aux  prémices de l’aube.

Le supporter gnaoui d’Hassania,  l’équipe de football locale qu’on encourage au stade aux rythmes de l’Ahouach berbère et du tambour africain, traverse le cercle magique des danseurs collectifs d’Anza. Les chanteurs aux crotales, des Noirs habillés tout en blanc, diseurs de « Ndam » (poésie en berbère), l’interrogent sur le score de son équipe favorite, et lui reprochent d’être venu sans ses instruments de percussion, pour participer à l’indispensable animation de leur fête annuelle qu’ils appellent  Maârouf . Il se confond en excuses et se mêle à la foule des curieux qui forment une immense halqa (anneau) tout autour de l’Assaïs, la grande place ouverte des fêtes négro-berbères, où se déroule le spectacle.

Le moqaddem d’Anza, un vieux Noir à la barbiche poivre et sel, porte un gros anneau d’argent à l’une de ses oreilles. Tandis qu’il sert le repas communiel aux Ganga qui marquent une pose, en jouant de l’outar et du nakoss , il m’explique :


« Ma mère, qui perdait ses enfants en très bas âge, m’avait mis sous la protection des Ganga. Ceux-ci m’ont percé l’oreille, et j’y ai accroché cet anneau ». Il est donc le signe distinctif d’une protection surnaturelle.


Le souvenir de la traite des esclaves reste vivace chez leurs descendants marocains. Voici le témoignage d’un maréchal-ferrant noir, également grand connaisseur de l’amerg, chant poétique berbère :

« Les esclaves provenaient de la tribu Sharg du Sahara. Des marchands les amenaient de là-bas pour les vendre dans le Sous. Par la suite, leurs enfants étaient expédiés dans le pays Haha. On leur mettait la corde au cou pour les conduire sur la place où on les vendait comme des bêtes, en examinant leur denture pour distinguer le jeune du vieux. C’est ainsi que mon père fut offert au caïd des Ida ou Guilloul. En revanche chez les Neknafa, les esclaves noirs appartenaient à Israren, un caravanier qui échangeait les céréales de la région contre le thé, le sucre, et les esclaves de Sous. C’était le trabando (la contrebande). Cette traite des esclaves a cessé quand il a plu à Dieu de venir en aide aux Noirs. Une fois affranchis, comme ils ne possédaient pas de terres, ils ont dû devenir métayers pour subsister. Un jour, j’ai décidé de troquer le tambour contre le ribab et j’ai fait le tour des villages pour animer les fêtes de mariage. J’ai chanté l’amerg en tant que maître du ribaba pendant quatorze ans, mais quand mon père est mort, j’ai pris sa relève à la forge. »

Avant de traverser le désert des déserts, les caravanes faisaient halte au pays des moulatamoun, ces hommes voilés du désert, pour y faire provision d’eau. Quand les vents chauds tarissaient l’eau dans les outres, les caravaniers pour apaiser leur soif recouraient au stratagème suivant : ils prenaient avec eux des chameaux sans charge et les assoiffaient pour les faire boire une première fois puis une deuxième fois, jusqu’à ce que leur panse soit pleine. Quand le besoin d’eau devenait impérieux, les chameliers égorgeaient le chameau et se désaltéraient avec l’eau de sa panse jusqu’au point d’eau suivant. C’est ainsi que, reclus de fatigue, les caravaniers avançaient dans leur voyage jusqu’au lieu de rencontre avec les propriétaires de l’or.

Les liens entre le Maroc et l’Afrique noire sont forts anciens et multiformes ; toutefois ce ne fut qu’après la conquête arabe de l’Afrique du Nord, au VIIème siècle, que des routes commerciales régulières furent établies à travers le Sahara. Elles connurent ensuite une impulsion considérable sous les dynasties almoravide et almohade, au XIème et XIIème siècle. Il ne fait pas de doute que ce fut la quête de l’or qui fit traverser aux Maghrébins les vastes espaces sableux du Sahara pour rejoindre le pays des Noirs. Le précieux métal devint l’objet principal du commerce transsaharien, mais les caravanes transportaient d’autres articles exotiques de grande valeur, comme les plumes d’autruches, l’ivoire, le sel et les esclaves.

Les caravanes de l’or, du sel et des esclaves suivaient la route appelée tariq lamtouna, c’est-à-dire la route des gens qui se couvrent du litham (voile). Les moulathamoune, ces hommes voilés du désert, étaient des Sanhaja, une tribu berbère de la région mauritanienne, et leur territoire constituait un passage obligé aussi bien à l’allée qu’au retour du pays des Noirs, car les caravanes s’y approvisionnaient en eau.

Vers la moitié du XIème siècle, le Sultan Abdellah ben Yacine fonda dans le bas Sénégal un couvent militaire (ribât), où ces nomades acquirent une discipline féroce. Le contrôle que les moulathamoun exerçaient sur le commerce transsaharien et leur ferveur religieuse fut déterminant pour l’affermissement et l’expansion du pouvoir almoravide.

Selon le géographe et historien El-Bekri, Ben Yacine ne périt qu’après avoir conquis Sijilmassa, Aghmat, le Sous entier, l’Oued Noun et le désert. Son successeur Ben Tachfine, puisera également ses forces au Sud du Sahara, puisqu’il sera le premier souverain marocain à avoir recours à une garde noire pour venir en aide aux principautés de l’Andalousie musulmane menacées par la chrétienté, comme le relate l’historien Ibn Khaldoun : « Lors de la bataille de Zellaqa, en 1086, ben Tachfine engagea en Espagne quatre mille Soudanais… En transperçant les chevaux, ces fantassins désorganisèrent complètement la cavalerie des chrétiens que commandait le roi Alphonse VI ». Sous la conduite de Youssef ben Tachfine, les Almoravides allaient faire la conquête du Maghreb et soumettre ensuite toute l’Espagne musulmane : leur empire s’étendra de la Mauritanie et du Maroc actuels à l’Andalousie, au Nord, et à la région de Tlemcen, à l’Est.

L’historien et géographe arabe el-Zouhri fait remonter la conversion des Gnaoua à la prise de l’ancien royaume du Ghana par l’Almoravide Abou Bakr en 1076. Il signale le passage en Andalousie de chefs du Ghana se rendant en pèlerinage à la Mecque. Le transit de personnes et de biens à travers le Sahara en direction de la Méditerranée était, à cette époque, affaire courante en temps de guerre comme en temps de paix.Un commerce caravanier important s’était établi de l’Espagne jusqu’au bord du Sénégal et du Niger.

El-Bekri raconte que les familles aisées du Maghreb et de l’Andalousie achetaient des esclaves, parmi lesquels on trouvait des Négresses cuisinières très habiles, dont chacune était vendue contre cent pièces d’or ou plus. « Elles savent apprêter des mets très appétissants, tel que le gâteau de noix, les pâtisseries au miel, et toutes sortes de sucreries ». On acquérait également des esclaves qu’on employait pour la chasse. Ainsi, avant la prise de Ceuta par les Portugais, en 1415, el-Zouhri affirme avoir vu le gouverneur mérinide de la région « accompagné de deux esclaves noirs, vêtus de rouge et qui menaient chacun en laisse un lévrier muni de colliers précieux… »

Au temps de la conquête du Soudan par Ahmed-El Mansour Eddahbi (1590), les caravanes rapportaient un nombre considérable d’esclaves. C’est ainsi qu’aux premiers temps de la conquête, le prix de vente d’un esclave à Tombouctou  descendit jusqu’à 200 cauris, monnaie d’échange de l’époque. La traite n’épargna aucune population dans toute la région de la boucle du Niger et son importance fut telle qu’elle suscita des remous au sein de la société marocaine et de ses lettrés qui n’admettaient que des musulmans fussent réduits en esclavage. Dans un opuscule rédigé en 1614, un savant de Tombouctou condamne sévèrement « cette calamité de notre époque qui touche aussi bien les peuples convertis à l’Islam depuis longtemps que ceux dont la conversion est incertaine, mais dont l’esclavage n’est pas permis pour autant ».

Grâce à leur tradition familiale, beaucoup de Ganga ont gardé le souvenir de l’arrivée de leurs ancêtres avec les caravanes du Sahara. Haj Blal, qui habite la maison de la vallée, non loin de Smimou, se souvient aussi que son père était venu de Sous, de chez les Aït Baâmrane. Il prétend qu’on peut encore voir aujourd’hui l’endroit à Sidi Hmad ou Moussa où l’on vendait les esclaves.


Les populations noires de la région sont venues en deux vagues. D’abord, pour travailler dans les sucreries saâdiennes, à la fin du XVIème et au début du XVIIème siècle. Ces anciens esclaves noirs se sont intégrés progressivement à la société berbère où on les appelle Isamgânes et leurs musiciens Ganga. N’ayant pas de possessions foncières notables, leur principale ressource provenait des tournées aumônières, surtout pendant la période des moissons. À la fin de leur tournée estivale, ils organisent un  maârouf ou  moussem à Tiguemmi Louda (la maison de la vallée) avec les dons qu’ils perçoivent, sacrifiant un veau à la mémoire de Lalla Mimouna. Dans la kasbah du caïd Abdellah Ou Bihi – qui contrôlait au XIXe siècle les étapes de caravanes en pays hahî – on dénombrait plus de 500 esclaves. Akenssous nous confirme que cette première vague d’esclave remonte à la période Saâdienne : « Les conditions dans lesquelles les Abids ont été réunis sont rapportés en détails sur le grand registre de Moulay Ismaïl…Toutefois le registre porte diverses catégories de nègres distinctes qui, aux yeux du Sultan, étaient indubitablement des esclaves d’El Mansoûr Essaâdi, et qui s’étaient dispersés dans les tribus, à la chute de la dynastie Saâdienne. »

La deuxième vague, celle des Gnaoua  bilaliens d’Essaouira, dont le rite est plutôt nocturne et le principal inducteur de transe est le guembri, date de la fin du XVIIIème siècle. Ils auraient été employés à la construction de la ville. Ce qui explique leur importance dans la ville. Dans leur chant Boulila (le maître de la nuit), on retrouve encore le souvenir du Soudan :

Kankani Boulila, ô Boulila !
Kankani Boulila, que Dieu ait ton âme !
Il était possédé par une Jania, ô Boulila !
Du Soudan, ils m’ont amené !
Ils m’ont amené, ô mes yeux Boulila !
O Boulila que Dieu ait ton âme !
Le Soudanais, le Soudanais, ôBoulila !


Si les Ganga vénèrent tous  Lalla Mimouna, et sont issus de la même origine  l’ancien Soudan,  il n’en demeure pas moins que sur le plan culturel chaque communauté  ganga s’est adaptée à sa manière au contexte dans lequel elle fut intégrée. Ainsi à Guelmim, chez les Ganga de borj Bayrouk, on joue à la fois du tambour africain (ganga), que de la grosse timbale saharienne (tbal), ou du tambour à cadre berbère (bendir), spécifique aux rythmes des chaînes de l’Atlas. Ces Ganga se différencient de ceux de Sous et du pays hahî par le fait qu’ils chantent en arabe hassani, et non comme eux en berbère  tachelhit.

Ces Ganga de l’oued Noun, ont adopté le parler et la poésie hassanie, mais aussi le mode de vie nomade en général : ils travaillent comme bergers chez les chameliers et portent la tunique bleue et le voile des hommes bleus. La plupart de ces Ganga animent non seulement la fête annuelle qui leur est propre mais font aussi partie de la troupe locale  labchara qui joue de la guedra saharienne. À ce titre, ces Ganga de l’oued Noun connaissent aussi bien l’art du  Rguiss que la poésie hassanie.

Les Ganga sont donc à la jonction de deux cultures : celle de la diaspora noire à laquelle ils appartiennent, et celle soit des nomades arabes pour ceux de l’oued Noun  ou des sédentaires berbères  pour ceux du Sous ou du pays hahî au milieu desquels ils ont été amenés à vivre. Ce qui prouve que le Sahara n’a jamais été une frontière infranchissable entre le Maroc et  bilâd Soudân (le pays des Noirs des géographes arabes du XIIème siècle), mais bien au contraire le lieu où s’est opéré le métissage culturel entre la négritude et la civilisation arabo-berbère.

Les Ganga n’ont pas seulement subi l’influence du milieu dans lequel ils ont été intégrés, mais ils l’ont également influencé à leur tour. Ainsi le  Raïs du somptueux Ahouach des Glawa reconnaît l’origine africaine du ganga, le gros tambour qui rythme les danses collectives qui se sont développées autour du col de Telwet, jadis lieu de passage obligé à travers le Haut-Atlas, entre le Sahara au sud et les plaines côtières au nord. Et quelle ne fut ma surprise cet hiver, en me rendant à Assif-el-Mal, pour y assister à la danse tiskiwin , lorsqu’un berger berbère me joue sur sa flûte de roseau un air gnaoui !

Abdelkader MANA

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