Le Barzakh


De tous ceux qui sont passés

Hélas, tu te souviens,

Tu connaîtras que la vie n’est rien qu’un chemin

(Chant de trouveur)

Vendredi 13 décembre 2002.

Il pleut. Vers onze heures du soir, mon père est pris de malaise. Comme d’habitude, ma sœur accourt à son chevet. Personne ne pouvait imaginer encore qu’il s’agit là de la visite de la mort. Je m’assoupis.

Samedi 14, vers trois heures du matin, ma sœur m’appelle au chevet de mon père. Le moment est grave. Très affaibli, il parvient dans un souffle à prononcer le prénom qu’il m’avait donné : entre l’instant et l’éternité, nos yeux se croisent pour la dernière fois. Il demande à ma sœur de le soulever (gaâdini) pour le maintenir en position assise. Je dois chercher d’urgence notre frère aîné pour d’ultimes àdieux. Dehors, il fait sombre. Des chiens errants aboient. Pleurs et solitude

Au retour, à quatre heures du matin, notre père a rendu l’âme : il ne pouvait plus répondre aux appels désespérés d’Abdelhamid.

Dans ma tête se confond le geste que j’ai fait pour fermer les yeux du doyen des marqueteurs d’Essaouira — maâlam Tahar, que Dieu l’ait en sa miséricorde — et celui de l’antique fauconnier des Doukkala qui couvre d’un chaperon le faucon de l’île de Mogador, cet oiseau libre, ce « teir hor », cet oiseau sacré qui symbolise à la fois le dieu Horus des hiéroglyphes égyptiens, et le dieu de la mort et de l’amour, tel que l’avait représenté dans une ultime peinture notre regretté Boujemaâ Lakhdar, avec son faucon huppé, frappant un Herraz mystique et allant au-devant du sacrifice et de la mort.

Ce dernier mois de l’année 2002, je devais écrire à la demande de M. Retnani mon éditeur — rencontré à « la croisée des chemins » — ce préambule à la réédition des Regraga, en tant que piste de recherche féconde aussi bien pour l’auteur que pour tous ceux qui ont marché sur ses pas. Le destin en a décidé autrement, et c’est finalement d’une prière de l’absent qu’il s’agit. Mon seul mérite était d’avoir accompagné les Regraga en tenant un journal de route, rendant visible ce qui était jusque-là « invisible », donnant existence spatio-temporelle à ce qui n’était connu que sous la forme de légendes. Et Comme le dit si bien un vieux dicton marocain : « Allez aux pèlerinages, vous brillez comme des fleurs, restez chez vous, vous serez comme une terre en friche ».

En ce 14 décembre 2002, j’accompagne donc mon père à sa dernière demeure, alors que les plaines côtières sont couvertes de verdure lumineuse et précoce, exactement comme à l’aube des années 1980, lorsqu’il m’avait accompagné jusqu’à la porte des Doukkala, d’où je devais me rendre pour la première fois chez les Regraga.

La légende des Sept Saints Regraga s’inscrit dans une vieille tradition méditerranéenne dont la source serait celle des Sept Dormants d’Ephèse en Turquie comme le soulignait en 1957 Louis Massignon :

« En Islam, il s’agit avant tout de « vivre » la sourate XVIII du Qora’n, qui lie les VII dormants à Elie (khadir), maître de la direction spirituelle – et la résurrection des corps dont ils sont les hérauts, avant coureur du Mehdi, au seuil du jugement, avec la transfiguration des âmes, dont les règles de vie érémitiques issues d’Elie sont la clé. Ce culte a donc persisté en Islam, à la fois chez les Chiites et les Sunnites mystiques. »

En Bretagne, par où les sept saints Regraga seraient passés à leur retour de La Mecque avant d’accoster par leur nef au port d’Agoz à l’embouchure de l’oued Tensift, Massignon notait :

« En Bretagne spécialement, le nombre des Sept Dormants raviva une très ancienne dévotion celtique au septénaire, seul nombre virginal dans la décade (Pythagore), chiffre archétypique du serment. On est tenté de penser que c’est une dévotion locale aux sept d’Ephèse, qui a précédé et provoqué les cultes locaux aux VII saints en Bretagne. »

Par-delà l’ethnographie d’Essaouira et sa région, mon père a été finalement mon initiateur à l’écriture.

J’écris ces lignes le vendredi, jour de la visite aux morts en ayant une très intense pensée pour mon père, et à ce propos la lecture des « sept serments aux morts » de Carl-Gustav Jung, en date de 1916, m’apporte un certain réconfort, dans la mesure où il y considère le Néant identique à la Plénitude :

« Dans linfini, le plein ne se distingue pas du vide. Le Néant est vide et plein. Le Néant et la Plénitude, nous lappelons Plérôme. Nous nous distinguons du Plérôme en tant que créature limitée dans le temps et lespace ».

Il me plaît beaucoup de penser que ce « Plérôme » de Carl-Gustav Jung est l’équivalent du « Barzakh », cette station stellaire où, selon les musulmans, les âmes mortes reposent en attendant leur résurrection au jour du Jugement dernier. Et à mon sens c’est le refus d’être livré à la dissolution dans le néant qui explique la philosophie profonde des Regraga, qui contribuent à la résurrection du printemps après la mort hivernale exactement comme les Sept Dormants ont ressuscité après une longue dormition. Long voyage des hommes autour du printemps, long voyage de l’âme après la mort. Les prières augmentent les lumières des étoiles, et jettent un pont par-dessus la mort.

Selon la tradition musulmane, le Barzakh, est ce monde intermédiaire dans lequel, les morts doivent séjourner pendant quarante jours avant de connaître le sort que leur réservent Nakîr et Mounkar , les anges chargés de les interroger et d’émettre un jugement sur leur vie . Le Barzakh serait l’isthme qui relie les deux mondes. Dans deux pasages du Coran, il est question de deux mers, ou vaste étendue d’eau, l’une douce, l’autre salée, entre lesquel il y a un Barzakh qui les empêche de se confondre :

« Les gens de l’Isthme sont entre l’ici-bas et l’au-delà. Derrière eux, cependant, il y a le monde intermédiaire, pour jusqu’au jour où il seront ressuscités. » (XXIII, 100).

« Il a lâché les deux mers pour se rejoindre, avec entre elles deux un seuil à ne pas enfreindre. » (55, 17-18).

En eschatologie, le mot Barzakh est employé pour désigner la limite du monde humain, et sa séparation d’avec le monde des esprits purs et de Dieu.

Juste après sa mort, je voulais écrire un livre sur la marqueterie d’Essaouira en hommage à mon père. Un ouvrage qui en sauvegarderait la mémoire.

Une fois à Essaouira, je me rends au complexe artisanal de Bab Marrakech, où je rencontre le marqueteur Abdelkader El Himri, ami de mon père. Il me dit que mon père était très préoccupé par le devenir de la corporation des marqueteurs, et que les œuvres des grands maâlam, comme lui disparaissent avec leur auteur. D’un autre côté, il me signale qu’au début des années 1980, toutes les archives de la coopérative des marqueteurs, fondée le 10 octobre 1949, ont été victimes d’un incendie. C’est dire que le devoir de mémoire était devenu une urgence.

Abdelkader MANA



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